2 juin
Livre

Une histoire d'amour radioactive,
d’Antoine Chainas



Antoine Chainas a un talent fou pour planter un décor, entrer dans la peau de ses personnages pourtant psychologiquement opposés et nous mener en bateau à travers les 93 chapitres qui défilent aussi rapidement que les kilomètres sur l’autoroute : impossible de lâcher le livre tant ce roman d’amour noir, très bien construit et rythmé, subtil et complexe nous tient à sa merci. Et tout ça est écrit avec efficacité, sens du récit, de la narration et du suspense : sec, sans fioritures, quasi minimaliste quand il le faut ; habité, incarné, lyrique, emphatique (maîtrisé) à d’autres moments. Soft et trash mélangés.
Tout débute par la découverte de deux suicides à quelques semaines d’intervalle, deux hommes qui se sont échappé du service de réanimation ; deux hommes au même profil : poste à responsabilité, vie réglée, sang empoisonné, cancer, phase terminale, changement brusque d’attitude après avoir rencontré Veronika. Ainsi, des vies basculent, des hommes et des femmes deviennent fous (ou lucides), des sels de Radium 226 provoquent des cancers foudroyants, des flics surveillent d’autres flics tandis que les drogues brouillent tout, réalité et fiction, désir et délire, si bien qu’on ne sait plus qui est fou, malade ou raisonnable. Et, outre cette intrigue, l’auteur livre également ici de magnifiques et charnelles pages d’amour (physique, sentimental et sensuel) : qu’il soit question des deux flics qui doivent se cacher de leurs collègues, de ce couple qui copule sur une table d’imagerie médicale sous l’emprise de drogues, l’auteur ne tombe jamais dans le vulgaire ni le cliché.

Christophe Grossi

Gallimard, coll. « Série noire », avril 2010, 14,50 euros ; ISBN : 978-2-07-012841-9


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31 mai
Livre

Une année avec mon père,
de Geneviève Brisac



Comment parler aux lecteurs inconnus des douleurs qui nous dévastent ? Geneviève Brisac ne se pose pas pareille question et nous plonge d’emblée dans son univers, ce « temps nouveau » d’après l’accident de voiture qui a coûté la vie à sa mère et a radicalement modifié ses relations avec son père. Dans cette famille où l’on se parle peu, où l’on se touche encore moins et où poser des questions est perçu comme une perte de temps, père et fille vont être condamnés à improviser une danse étrange, faite d’angoisse et d’apaisement, de complicité et de distance, de burlesque et de panique. La narratrice ne se donne pas le beau rôle, sans afficher toutefois une culpabilité primaire. C’est l’une des réussites du livre, qui se situe résolument du côté du monde que la tragédie a affecté sans effacer, y compris dans la mesquinerie d’infirmières indifférentes ou – plus lumineusement – dans les promenades que père et fille font dans le Jardin du Luxembourg et alentour, évoquant le si subtil Valéry Larbaud. « Garder l’oreille juste. N’obéir qu’à ses propres critères », affirme la narratrice à propos de l’écriture. Le livre se termine avec le décès du père et les larmes, si longtemps retenues, peuvent alors s’écouler librement.

François Poirié

Éd. de l’Olivier, mars 2010, 178 p., 16 euros, ISBN : 978-2-87929-593-0


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25 mai
Livre

Radio sauvage,
d’Alain Veinstein



Alain Veinstein le confie volontiers dans ce texte autobiographique qui détaille la « passion de sa vie », la radio : il est en délicatesse avec la parole depuis toujours. « Il n’y a pas dans le monde autant de silence qu’il m’en faut », écrivait Kafka, l’un de ses auteurs fétiches. Et singulièrement aujourd’hui où l’espace – celui de la bande FM notamment – semble saturé par des flots de vulgarité et de conformisme. Un peu de sauvagerie s’impose donc, venue de l’enfance indomptable, quand la nuit effraie et excite à la fois. Se taire pour écouter l’autre. C’est ce à quoi s’emploie Alain Veinstein depuis plus de trente ans à France Culture, inventant les Nuits magnétiques en 1978, puis Surpris par la nuit et, en 1985, Du jour au lendemain, une émission où, précise-t-il, « l’émotion est plus convoitée que la théorie littéraire ». Émission qu’aimaient « fréquenter » Nathalie Sarraute ou Jacques Derrida, et tant d’autres, célèbres ou non. En 2002, Alain Veinstein publia un roman, L’Interviewer, qui fut, à tort, souvent lu comme un document. Dans Radio sauvage, en revanche, l’autobiographique nous est pleinement livré, de l’enfance avec la radio pour seule amie à… l’avenir, qu’Alain Veinstein voit plutôt en noir, la radio comme « art » étant fragilisée par la technique. De grandes rencontres traversent le livre, si nombreuses que nous ne citerons, à regret, que trois noms : Yves Bonnefoy, Michel Cournot, Pascal Quignard. Une jeune femme au pull rouge, Laure Adler, surgit, qui bouleverse les lignes et préfère, elle aussi, les personnes aux discours préfabriqués. Par « miracle » – Jean Tardieu employait ce mot pour qualifier la radio –, toutes ces nuits-là, des voix nous ont émus, instruits, fait sourire et grandir aussi parfois, nous, enfants sauvages d’un monde que nous pensions déjà détruit.

François Poirié


Éd. du Seuil, coll. « Fiction & Cie », mai 2010, 264 p., 20 euros, ISBN : 978-2-02-092565-5


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24 mai
Livre

L'Homme qui tua Roland Barthes et autres nouvelles,
de Thomas Clerc


Voici, par ordre d’apparition, la liste de ceux qui ont été « tués » dans le recueil de nouvelles de Thomas Clerc : Roland Barthes (récit halluciné), Abraham Lincoln, Maurice Sachs (à qui Thomas Clerc a déjà consacré un livre, son premier), Lady Di, Ernest Blankopf, Gianni Versace (assassiné à l’américaine), Thierry Paulin (trouvailles syntaxiques et grammaticales), Guillaume Dustan (en débat aux portes du Paradis), Anna Politkovskaïa (récit « textoté »), le père de Nabokov, Éric Schmitt (alias Human Bomb), Pasolini, Jésus (SDF), Marvin Gaye (filicide), Pierre Goldman, Rupert Cadell (personnage de La Corde d’Alfred Hitchcock), Édouard Levé (texte « à la manière de » cet artiste et écrivain retrouvé pendu, ami de l’auteur) et l’arrière-grand-père de Thomas Clerc (crime commandité par sa propre épouse, crime fondateur en quelque sorte qui poussera l’auteur à s’intéresser aux crimes, aux morts, aux tueurs, à la mort et à devenir le messager, l’écrivain).
« Le crime est pour moi une si vieille histoire qu’il dépasse un peu le cadre du simple topos littéraire. Je n’ai pas choisi mon sujet, je n’ai choisi que son traitement… », écrit Thomas Clerc dans la postface de L’Homme qui tua Roland Barthes. Cet argumentaire est important ; il faut l’avoir en tête à chaque fois que vous débuterez et terminerez une nouvelle ; il signifie clairement comment l’auteur l’a construit, l’a souhaité, l’a pensé. Il vous permettra également, une fois la lecture du recueil achevée, de refaire le voyage et donner un autre sens à cet ensemble sagace. Un conseil : ne passez pas votre chemin, jetez-vous sur ces lignes assassines !

Christophe Grossi

Gallimard, coll. « L'Arbalète », mars 2010, 356 p., 22,50 euros, ISBN : 978-2-07-012823-5


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19 mai
Livre

Dans le secret d’une photo,
de Roger Grenier



Né en 1919, auteur de plus de cinquante livres – romans, recueils de nouvelles, essais dont son merveilleux « portrait » de Tchekhov, Regardez la neige qui tombe –, Roger Grenier est un personnage assurément singulier. Membre depuis des décennies du comité de lecture des éditions Gallimard, reporter à COMBAT après la guerre, il fait partie de ces rebelles discrets, dont le « Non » est catégorique et l’engagement tout autant. Dans cette dernière savoureuse publication, composée de fragments, c’est donc la photographie qui est le fil rouge, avec une phrase de Diane Arbus en exergue : « Une photographie est un secret au sujet d’un secret. » L’un des tout premiers usages de la photographie fut naturellement le portrait. Inutile de relire Levinas pour savoir que tout visage est un mystère, une question. Brassaï, grand ami de Roger Grenier, a montré combien Proust était sous l’emprise de la photographie : il insistait pour obtenir le portrait des êtres qui l’intéressaient. Pour mieux les rêver, les fantasmer ? Quant à Grenier, dès l’âge de dix ans il posséda un Baby Box de Zeiss qui devint un vrai complice. Ce qui changea son rapport au temps et aux autres. Face à la révolution numérique, Roger Grenier demande juste le droit à un peu de nostalgie et à continuer à placer la photo dans la sphère de l’intime. On ne s’étonnera donc pas que Dans le secret d’une photo ne comporte aucune reproduction…

François Poirié

Gallimard, coll. « L’un et l’autre », janvier 2010, 130 p., 17,50 euros, ISBN : 978-2-07-012715-3.


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17 mai
Livre

Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit,
de Fabio Viscogliosi


Le livre de Fabio Viscogliosi fait partie de ces objets littéraires qu'on met du temps à terminer parce qu'on pressent déjà au bout de quelques pages seulement que la séparation sera difficile. L'écriture est tendue, entre la retenue et le lâcher prise ; le texte-bloc, synthétique, avec ce qu'il faut de touchant et d'humour, est bien maîtrisé. Ici, on peut réellement parler d'une rencontre physique entre la voix de celui qui écrit et celle du lecteur. Oui, ce livre va laisser des traces, on le sait déjà, à cette manière que l'auteur a d'être au monde, de le regarder et de le dire : cet ordonnancement, ce goût pour le détail et l'infiniment petit : ce grain de sable qui aurait pu tout briser, tout changer, tout défaire, cet autre qui a tout sapé.
Et puis il y a cette impression à chaque chapitre (plus de cent cinquante en tout) d'avancer dans un univers familier, connu, vécu, truffé de rencontres, de moments volés ou repris à l'enfance, de références littéraires, cinématographiques, musicales, sportives… mais également de leçons de plomberie, de soudure ou d'électronique. On y croise Raymond Chandler, le chien Snoopy, René Magritte, Henri Calet, l'Italie, le rock, ce qu'il reste de l'enfance pour tenir devant les jours adultes et une figure : celle du père, entre ombre et lumière, qui est celui qui guidera le narrateur jusqu'à l'ultime confession.
Ce livre, premier titre à paraître dans la toute jeune collection « La Forêt » dirigée par l'écrivain Brigitte Giraud, l'inaugure en beauté.

Christophe Grossi

Stock, coll. « La Forêt », février 2010, 304 p., 18,50 euros, ISBN : 978-2-234-06374-7


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13 mai
Livre

Arrière-fond,
de Pierre Guyotat



À bien des égards, Arrière-fond se présente d’ores et déjà comme le maître-ouvrage de Pierre Guyotat. C’est aussi l’un des livres les plus étranges que la littérature française ait engendré, depuis longtemps. Prolongeant le travail de Formation, qui évoquait l’éveil dans les années 1940 d’une conscience déjà tendue vers la création, Arrière-fond s’attarde longuement sur quelques journées de l’été 1955, lors d’un séjour linguistique en Angleterre (l’auteur a quinze ans). Mais qu’on n’aille pas croire qu’il s’agisse là de « souvenirs », ni même de fragments « autobiographiques » au sens courant du terme. D’abord parce que le texte parvient à raviver toutes les strates de l’expérience ancienne : non seulement les faits objectifs, les péripéties, les décors, les « personnages » du récit – mais aussi, et surtout, les « songeries », les constructions intangibles qu’ils engendrent et les paysages terrifiants sur lesquels ils débouchent parfois. Le théâtre mental du narrateur est en effet le véritable espace où se déploient ces pages, dont la sexualité est le foyer central – à double titre : de par le trouble que suscitent les protagonistes (garçons et filles) côtoyés par l’auteur durant ce séjour ; et dans la description méticuleuse, vertigineuse, de cet « arrière-fond » qu’a été pour Guyotat la naissance d’une écriture liée à une pratique sexuelle solitaire et « déviante », à l’orée de l’adolescence. Ces pages sont à proprement parler indescriptibles : il faut les traverser – comme l’ensemble des scènes fantasmatiques (mais d’une matérialité absolue) que le texte déroule – en acceptant de se laisser gagner par leur violence sourde, leur beauté tour à tour foudroyante et foudroyée. Car, aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est la naissance de la poésie (et du désir absolu qui la fonde) que ces pages cherchent aussi à rapporter, un demi-siècle après. Le plus incroyable est sans doute qu’elles y parviennent en relatant le plus précisément possible une expérience unique, aux frontières du dérèglement (« de tous les sens ») et en décrivant le basculement de l’être dans la chair du langage, jusqu’au vertige pourrait-on dire – dans une sorte d’ascèse de l’excès. Ce livre dur, admirable, réinvente une langue d’une transparence absolue qui a trouvé le moyen (« la formule ») pour dire dans la lumière – et dans la nuit la plus parfaite – ce terrible et stupéfiant secret.

Yves di Manno

Gallimard, mars 2010, 440 p., 21 euros, ISBN : 978-2-07-078445-5


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12 mai
Livre

Katiba,
de Jean-Christophe Rufin


Quatre touristes italiens en vadrouille dans le désert mauritanien sont exécutés par trois hommes. Tentative d’enlèvement ratée. Une bavure. Un autre coup se prépare dans une katiba (camp d’entraînement de jihadistes) située entre le sud de l’Algérie, la Mauritanie, le Mali et le Niger où règne un trafiquant qui gère la zone et va semer la zizanie entre deux des chefs fondamentalistes religieux et membres de l’AQMI (al-Qaida au Maghreb islamique). Pendant ce temps, Jasmine, une jeune et troublante employée du Quai d’Orsay et fondatrice d’une ONG profite de ses congés pour visiter les services pédiatriques mauritaniens… ainsi qu’un fort ensablé (discrètement ?) dans le désert. En étudiant de près son passé, Jasmine ressemble de moins en moins à cette femme sans histoires qu’elle voudrait incarner. Les médecins qu’elle doit rencontrer à Nouakchott sont soupçonnés d’être liés à un groupe terroriste islamiste et sont surveillés de très près, notamment par un médecin-agent, Dimitri dont le patron détient une agence de renseignements basée à Bruxelles mais aussi en Afrique du sud et aux États-Unis, et qui est une sorte d’intermédiaire entre l’Algérie et la nouvelle administration d’Obama. S’ensuit une série de courses poursuites dans l’opération Zam-Zam, de réunions d’urgence, d’assassinats, de règlements de compte et de rumeurs qui enflent… à mesure que l’histoire de Jasmine nous est révélée.
Pour traiter ce sujet brûlant, l’académicien a fait le choix du thriller géopolitique, doublé d’une critique raisonnée, sur fond de terrorisme religieux, des relations internationales et, notamment, entre la France et l’Afrique de l’Ouest.

Christophe Grossi

Flammarion, avril 2010, 391 p., 20 euros, ISBN : 978-2-08-120817-9


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10 mai
Livre

Une prière pour Nacha,
de Frédéric Brun


Dans ce dernier volet de sa trilogie autobiographique – après Perla (2007), consacré à sa mère, miraculeusement revenue de déportation, période dont elle ne parlera jamais, et Le roman de Jean (2008) sur son père, parolier à succès, d’Edith Piaf notamment –, Frédéric Brun approfondit son travail sur la mémoire – toujours morcelée comme un puzzle – en rendant hommage à sa tante Nacha, si joyeuse, si bonne, égarée à la fin de sa vie dans les labyrinthes de la maladie d’Alzheimer. Avec détermination, Frédéric Brun va s’interroger sur le manque de repères dans lequel on l’a volontairement plongé. Sa quête le conduira du Marais au cimetière polonais d’Olkusz en lui fournissant peu à peu un nombre croissant d’informations qui finiront par le déborder. Et s’il cherchait autre chose que de simples révélations administratives ? Et si les réponses à son questionnement sur sa foi « mixte » – il se sent juif et chrétien – se trouvaient plus chez Maïmonide et Spinoza, voire encore chez Chagall, que dans les textes sacrés ? Pour trouver la béatitude exprimée par Spinoza, il faut avancer tout en sachant renoncer. Renoncer à comprendre les mystères des êtres, surtout des proches. Et avancer, sous le signe de la reconnaissance et de la transmission, comme le fait superbement Frédéric Brun dans ce dernier récit, juste et sobre.

François Poirié

Stock, février 2010, 162 p., 16 euros, ISBN : 978-2-234-06332-7


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6 mai
Livre

L’Invention critique de la Bible. XVe-XVIIIe siècles,
de Pierre Gibert


Excellente idée que d’avoir sollicité un des meilleurs biblistes français, le directeur de la revue Recherches de science religieuse, dans la plus prestigieuse collection d’histoire de Pierre Nora pour revisiter le moment de la naissance de ce que l’on appelle dans le domaine de l’exégèse, l’historico-critique à la fin du XVe siècle, moment de la diffusion, grâce à l’imprimerie, du texte biblique en langue vernaculaire. Jésuite, Pierre Gibert a été un proche de Michel de Certeau, même s’ils ont été justement en désaccord sur la manière de considérer la place de l’exégèse. Lorsque Bossuet découvre en 1678 le chapitre de l’ouvrage de Richard Simon qui a l’audace d’affirmer que « Moïse ne peut être l’auteur de tout ce qui est dans les livres qui lui sont attribués », il n’est pas allé plus loin et a fait mettre les scellés sur cette première édition. Presque tous les livres de Richard Simon ont alors été brûlés. C’est dire si le regard historico-critique, à l’heure où la vérité se mesure encore à l’aune du pouvoir que l’on occupe, est encore au XVIIe siècle une posture en rupture avec les coutumes, et d’autant plus qu’il s’agit du texte saint que l’on décrypte jusque-là pour conforter la foi de manière exclusivement allégorique. C’est cette révolution que retrace Pierre Gibert, montrant d’ailleurs que l’Oratorien Simon n’a rien d’un provocateur gauchiste, mais inscrit son exigence en pleine continuité avec son engagement religieux. L’auteur met en relation les thèses innovantes de Simon avec celles d’un autre proscrit de l’époque, Spinoza, et plus généralement avec le terreau du moment, celui de la Renaissance, de l’humanisme, de la rupture moderne. On regrettera cependant le sort réservé à celui dont les travaux font autorité sur ce tournant critique en France en matière de lecture biblique, François Laplanche, récusé en note infra-paginale pour avoir privilégié la piste des protestants dans ce tournant.

François Dosse

Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », mars 2010, 373 p., 21 euros, ISBN : 978-2-07-078653-4


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4 mai
Livre

Œuvres complètes, tome I,
de Pierre Reverdy


Devant la difficulté de trouver et de rassembler sa production, les éditions Flammarion font paraître de 1967 à 1989 quatorze tomes des œuvres complètes de Pierre Reverdy – avec des manques. Étienne-Alain Hubert a donc repris l'ensemble et le résultat de son travail colossal et peu évident (car beaucoup de poèmes ont de nombreuses variantes) est impressionnant. À part sa correspondance (que le poète refusait de voir publier), on retrouvera ici tout Reverdy en deux tomes (le deuxième paraîtra à l'automne) et même des fac-similés des premières éditions grâce auxquelles on saisira mieux, par le biais de son souci de la mise en page et de la typographie, la composition des poèmes, leur « structure ».
Poète de l'émotion, de la saveur, Reverdy était également marqué par la disparition, l'absence, la mort, le retrait. Sensible à l'idée « d'esthétique » et à la syntaxe dépouillée, il semble n'appartenir à aucun courant bien qu'il ait fréquenté les surréalistes, les dadaïstes, Breton, Jacob, Aragon, Apollinaire, les cubistes et de nombreux autres artistes et peintres. Peu enseigné, il figure guère dans les programmes et les manuels scolaires aujourd'hui et pourtant Reverdy est un poète qui n'est ni oublié ni maudit et sa poésie, hors du temps et de la géographie, est très actuelle.
Ce premier tome s'ouvre sur une édition collective, Plupart du temps (La Lucarne ovale ou Les Ardoises du toit) et se poursuit avec ses écrits sur l'art et la poésie, ses « notes » parues dans la revue Nord-Sud, ses romans et contes (dont La Peau de l'homme) ou encore les cent poèmes du « Cadran quadrillé ».

Christophe Grossi

Flammarion, coll. « Mille & une pages », février 2010, 1 470 p., 30 euros, ISBN : 978-2-08-122200-7


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3 mai
Livre

Les Carnets blancs,
de Mathieu Simonet



Ludique sans être superficiel, ce premier livre de Mathieu Simonet – né en 1972, avocat – ne ressemble à rien de ce que nous pouvons lire en ce moment. Parce qu’il va emménager avec son nouvel amant, Baptiste, Mathieu doit se séparer de la centaine de carnets intimes qu’il a accumulés au fil du temps. C’est une vraie douleur mais c’est peut-être aussi une manière de devenir adulte. Pour ne pas les jeter bêtement, il imagine une sorte de jeu collectif où tel carnet servira à un couturier pour confectionner une robe, tel autre deviendra une fresque murale grâce à des enfants inventifs, tel autre sera abandonné dans le métro, un autre encore sera envoyé dans le pays le plus éloigné de la France, etc. Cela ne serait qu’une plaisanterie amusante si Mathieu Simonet n’avait, en plus, écrit ce livre-ci, Les Carnets blancs, où il mêle tout : la relecture des Carnets, sa vie intime, sa mère gravement malade, son père maniaco-dépressif, ses tentatives avortées de publier des romans, son métier… « Je n’arrive jamais à rester dans le concret, confie-t-il dans son avant-propos. Mon cerveau transforme toujours tout en écriture. » Une écriture qui le console comme on ne le consolera jamais. Aussi se moque-t-il d’être pathétique, sincère, impudique comme pouvait l’être Hervé Guibert, qu’il découvre en 1991, et qui lui apprend qu’il n’y a pas de tabou dans l’écriture. On peut donc écrire un livre éclaté, un peu « fou », sans décourager son lecteur, bien au contraire.

François Poirié

Éd. du Seuil, février 2010, 185 p., 16,50 euros, ISBN : 978-2-02-099261-9


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30 avril
Livre

L’Horizon,
de Patrick Modiano


Un homme, Jean Bosmans, a aimé une jeune bretonne née à Berlin et qui a vécu à Annecy ou en Suisse, Margaret Le Coz ; quarante ans plus tard lui reviennent tout un tas de souvenirs, dans le désordre bien sûr, où transpire une forme de malaise, de mal-être ; en voulant remettre de l’ordre dans ce carnet de la mémoire naîtra alors sa quête doublée d’une enquête où il sera question de lignes de fuite et de lignes d’horizon, de lignes, de fuites et d’horizon – souvent bouché –, de perspectives, de focales, d’une librairie à Paris, d’une autre à Berlin, de sciences occultes et de saisons.
Comme dans les autres romans de Patrick Modiano, ici aussi, dans L'Horizon, des personnages fuient leur passé et sont inquiets quant à leur avenir ; il fuient en effet quelqu’un ou quelque chose, se cachent, changent souvent d’appartements, de villes, d’amis, d’amants, de travail ; poursuivis, harcelés, par des êtres bien vivants, par des fantômes aussi : un ancien champion de ski (raté), une mère rousse, un prêtre défroqué… Alors ils prennent des trains ou le métro ou bien des bateaux. Ils ne tiennent pas en place. Ou disons qu’ils dérivent lentement, comme des icebergs. Et comme les icebergs, ils cachent une partie immergée pleine d’inconnues. Comme ailleurs encore, des petites frappes, des escrocs, des marginaux à la petite semaine et des silhouettes qui cachent l’horizon croisent des notables, des gens bien comme il faut – sauf que ceux-là ne sont pas forcément bien comme il faut : eux aussi sont des icebergs.

Christophe Grossi

Gallimard, mars 2010, 176 p., 16,50 euros, ISBN : 978-2-07-012847-1


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29 avril
Livre

Expériences de la douleur,
de David Le Breton



Depuis son essai Anthropologie de la douleur (1995), David Le Breton – l’un des sociologues français actuels parmi les plus pertinents – n’a cessé de s’interroger sur l’expérience de la douleur et sur les différentes manières dont elle peut être ressentie et vécue par les individus, de la maladie aux conduites à risque, du sport extrême au « body art », des tatouages, piercings et autres marques corporelles au sadomasochisme dont Michel Foucault disait qu’il était « une érotisation du pouvoir ». Dans ce dernier livre, très riche, qui propose réflexions et témoignages, David Le Breton cherche à comprendre le lien qui existe entre la douleur (associée au physique) et la souffrance (associée au psychique), toutes deux porteuses d’ambivalence et de complexité : d’humanité. Car la douleur est une donnée de la condition humaine et la souffrance en est sa résonance intime, sa mesure subjective. Dans la douleur, l’individu est comme à l’écart de lui-même, en deuil de soi. Les religions voient la douleur différemment. Dans la tradition juive, la douleur n’est investie d’aucun salut. Pour le christianisme, elle sera perçue comme la possibilité d’un perfectionnement moral. David Le Breton s’interroge également, longuement, sur la torture, à laquelle on peut tenter de résister en s’accrochant au « sens », comme l’a montré notamment Primo Levi, cité ici, pour ne pas sombrer dans la folie d’une souffrance innommable.

François Poirié

Éditions Métailié, février 2010, 262 p., 22 euros, ISBN : 978-2-86424-728-9


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27 avril
Livre

Charlemagne,
de Georges Minois



En 2008, le président français Nicolas Sarkozy remettait le prix Charlemagne à Angela Merkel. C’est dire si le fils de Pépin le Bref est devenu le symbole de l’Europe, une Europe de la réconciliation franco-germanique, mais surtout une Europe édulcorée, mythique, faite d’une unité postulée au-delà de la diversité. La volumineuse biographie de l’Empereur à la barbe fleurie écrite par l’historien Georges Minois, auteur particulièrement prolifique, part de ce mythe et y consacre son premier chapitre qui court sur 1000 ans de l’ouverture du tombeau en l’an 1000 à l’attribution du prix Charlemagne en 2000. Mais l’auteur, très érudit reste attaché à une conception traditionnelle de la biographie, considérant que l’essentiel n’est pas là, mais le « vrai » Charlemagne qu’il entend restituer au lecteur et auquel il consacre l’essentiel de son livre dans un parcours chronologique, tout en achevant sa longue étude par des parties thématiques sur les échanges, la guerre et la paix, les rapports entre villes et campagnes. À la lecture de ce livre, on vit en effet au plus près de Charlemagne, mais on peut se demander si l’on a fait un grand pas en avant dans la connaissance du personnage depuis la première biographie écrite par Eginhard, son familier et contemporain publiant une première Vie de Charlemagne en 829. Certes, comme l’a montré Jacques Le Goff avec Saint Louis, il appartient à l’historien de démythologiser les figures héroïques, mais peut-on vraiment ériger un « vrai » Charlemagne ? N’est-il pas pour l’essentiel dans les usages qui ont été faits de sa figure, dans notre imaginaire ? C’était la démarche, plus proche du tournant historiographique, qu’avait adoptée l’historien américain Robert Morrissey dans sa biographie publiée chez Gallimard en 1997. Or, c’est surtout en tant qu’icône que Charlemagne nous intéresse pour avoir subi des métamorphoses de sens au fil du temps. En outre, pour une biographie savante, on regrettera l’absence de tout appareil de notes.

François Dosse

Éditions Perrin, mars 2010, 715 p., 26 euros, ISBN : 978-2-262-02961-6


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26 avril
Livre

Tristran,
de Gérard Cartier


Né en 1949, Gérard Cartier édifie sans impatience une œuvre inscrite dans l’Histoire et la trame plus secrète de notre tradition. Auteur d’une dizaine d’ouvrages qui sont autant de longs poèmes brassant l’aventure désordonnée des hommes et la mémoire d’une poésie séculaire – comme Le Désert et le Monde (Flammarion, 1997) qui réinventait la parole épique pour narrer la chute des maquis du Vercors – son travail et sa discrétion le situent à l’écart des diverses « mouvances » qui voudraient se partager le champ poétique actuel. Le Tristran qu’il livre aujourd’hui – fruit comme à l’ordinaire d’une longue maturation – s’attaque cette fois-ci à la « matière de Bretagne » et à l’un des premiers poèmes narratifs de la littérature européenne, fondateur à plus d’un titre de sa conscience blessée. Toutefois, il s’agit moins d’une réécriture de la légende de Tristan et Iseut, à l’aube du nouveau millénaire, que d’une variation contemporaine, qui mêle et entrelace les fragments du texte ancien (dont nous ne possédons que des versions lacunaires) et un récit tout aussi morcelé qui constitue la version « moderne » de cette histoire, ou sa répétition inquiète dans l’Angleterre d’aujourd’hui. L’actuel et l’intemporel sont donc étroitement liés dans ce long chant de l’amour impossible que la mort vient pourtant « sublimer ». De par sa lenteur hiératique et la richesse constante de sa langue, l’écriture de Gérard Cartier atteint dans ces pages à une sorte de transparence énigmatique et tourmentée. Quant aux laisses dont il a inventé au fil des années la forme exemplaire, à la fois régulière et heurtée, elles trouvent avec ce Tristran une manière d’aboutissement – et de sagesse baroque – qui porte en filigrane le rêve d’effacement de son auteur : « Qui chante encore c’est à voix basse, et son chant lui reste étranger. »

Yves di Manno

Obsidiane, mars 2010, 120 p., 15 euros, ISBN : 978-2-916447-26-1


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23 avril
Livre

Petit Mao,
de Jacques Baudouin



Petit Mao (en chinois Mao Xiao) est la biographie imaginée d’un personnage bien réel : le quatrième fils du « grand » Mao, né en 1932 de la deuxième épouse du dictateur, He Zizhen, sa compagne de la Longue Marche. La nécessité de la fuite et la dureté de la vie de combat conduisent le « Grand Timonier » et sa femme à abandonner le petit garçon à leur frère, Mao Zetan, qui à son tour le confie très rapidement à un ami des premières heures, Wang Yi, un lettré, maître de lecture et de calligraphie. Wang Yi, qui n’a pas d’enfants, adopte ce fils selon son cœur, celui que le destin lui a donné. Il lui enseigne l’histoire de la Chine et ses auteurs, en espérant que la sauvegarde de cette « mémoire ancestrale » permettra à la révolution de l’emporter. Bien que très attaché à son père d’adoption, Mao Xiao cherchera désespérément, dans une sorte de « longue marche » personnelle, à retrouver son père biologique – qui ne le reconnaitra jamais. Petit Mao interrompra cependant cette quête au profit d’une expérience amoureuse éblouissante mais éphémère.
L’histoire pathétique de Petit Mao permet à Jacques Baudoin de dessiner en creux l’image de Mao Zedong et de la Chine révolutionnaire, dont l’absurdité et l’inhumanité vont croissant jusqu’à la Révolution culturelle où « la force brute [des Gardes rouges va] décider du possible et de l’impossible » et déclarer Wang Yi « porc réactionnaire ».
Si ces « souffrances du jeune Mao » peuvent se lire comme un roman d’éducation politique, elles sont bien davantage le récit d’une impossible quête d’identité dans un univers totalitaire.

Dominique Fayolle

Éditions JC Lattès, janvier 2010, 253 p., 17 euros, ISBN : 978-2-7096-3326-0


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22 avril
Livre

Le Baiser de la pieuvre,
Patrick Grainville



« Écrire, c’est transcrire la pulsation du moi et des choses, ce flamboiement de vie brute qui nous enchante et qui nous broie », affirme Patrick Grainville. Son nouveau roman, foisonnant à l’extrême, illustre parfaitement ces propos. Un roman qui met en scène l’histoire, a priori très simple, d’une île asiatique où des paysans pêcheurs vivent sereinement autour d’un volcan qui semble les protéger. Mais l’orage éclate vite et le bel adolescent Haruo va être littéralement happé par la vision de la jeune veuve Tô à la nudité resplendissante, qu’une pieuvre monstrueuse emplit de jouissance, la nuit, secrètement. On aura reconnu dans ce couple atypique Le Rêve de la femme du pêcheur, l’estampe érotique la plus connue d’Hokusai. Patrick Grainville plonge son lecteur dans un torrent de mots qui charrie des scènes pleines de sexe, de souffrance et de joie, répétées comme autant d’hallucinations insaisissables. Le monde moderne fait son apparition sous les traits d’un naturaliste sexy, Allan, chasseur de panthères. Il initiera le jeune Haruo à d’autres plaisirs que ceux du savoir scientifique. D’autres personnages – le Solitaire, Hô le saint, Satô la sensuelle, etc. – traversent ce roman au style farouchement « baroque » – un adjectif que Grainville revendique –, mais dont la question centrale se révèle essentielle : comment dire le Réel, cette « chose immense qui n’est pas un spectacle » ?

François Poirié

Éd. du Seuil, janvier 2010, 248 p., 18,50 euros, ISBN : 978-2-02-100019-1

Trois romans de Patrick Grainville paraissent simultanément aux éditions du Seuil, dans la collection « Opus » : Les Flamboyants, Le Paradis des orages, L’Orgie la neige.


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19 avril
Livre

Bakou, derniers jours,
d’Olivier Rolin


Dans un précédent roman paru en 2004, un personnage nommé Olivier Rolin annonce qu’il se suicidera en 2009 dans la chambre 1123 de l’hôtel Apchéron à Bakou en Azerbaïdjan. Défiant toute superstition, par jeu, pour vérifier également si tout est pré-écrit (« éprouver le pouvoir prophétique de l’écriture »), Olivier Rolin (l’écrivain), en 2009, retourne à Bakou. Dans sa valise, des livres qui parlent de la mort : « Rien de macabre dans ces lectures, écrit-il, seulement l’application scrupuleuse d’un programme. »
Olivier Rolin observe, note, photographie (et ça, c’est nouveau chez lui), se demande à quoi peut penser un homme qui va bientôt mourir, à quoi va ressembler sa dernière journée. Mais l’hôtel Apchéron a disparu, il faudra donc à nouveau se déplacer, marcher, lire, goûter encore une fois à la solitude, à la sienne et à celle des autres et dire le monde dans ce « monologue à basse voix, pour des oreilles patientes, attentives ».
Soudain je suis heureux de retrouver le « mal placé », celui qui d’une pichenette passe de l’évocation d’un bar en Argentine à la visite de lieux improbables en Asie Centrale en passant par un cimetière où il tombe amoureux d’une femme assassinée 17 ans plus tôt ; celui qui cite Proust, Armand Robin, Essénine, Michaux, Flaubert ou Sabato comme s’ils étaient des intimes (et ils le sont) ; celui qui dit ses regrets (« je n’aurai été qu’un peloteur de langues »), ses rêves, son attraction pour la figure circulaire ; celui qui peut écrire cette phrase magnifique : « L’Histoire est une frise de têtes coupées. »

Christophe Grossi

Éd. du Seuil, coll. « Fiction & Cie », février 2010, 190 p., 17 euros, ISBN : 978-2-02-100017-7


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16 avril
Livre

Avant-gardes du XXe siècle : arts & littérature, 1905-1930,
de Serge Fauchereau



Depuis les années 1970, Serge Fauchereau mène une enquête passionnée sur l’histoire des avant-gardes mondiales, s’appuyant sur des recherches de première main (et une érudition phénoménale), mais surtout sur une curiosité sans failles concernant l’origine, la dynamique et les apports aussi bien des divers cénacles que des trajectoires individuelles grâce auxquels la poésie, la peinture et les arts plastiques en général ont été réinventés de fond en comble, à la charnière du XIXe et du XXe siècle. Après d’autres travaux d’envergure – il fut notamment commissaire des grandes expositions qui marquèrent l’ouverture du Centre Pompidou : « Paris/Moscou », « Paris/Berlin », « Paris/New York », « Les réalismes »… – le volume qu’il vient de publier chez Flammarion est une véritable somme, dans laquelle il synthétise plusieurs décennies de recherches tout en ouvrant des perspectives originales sur ces courants qu’il est l’un des seuls aujourd’hui à pouvoir considérer dans leur ensemble et mettre de la sorte en parallèle, procédant à des rapprochements souvent inattendus, toujours enrichissants.
L’ouvrage est en effet le premier en France à envisager la totalité des mouvements d’avant-garde, dans leur dynamique internationale, au cours des trois premières décennies du XXe siècle. Si certains d’entre eux – comme l’expressionnisme allemand, les futurismes italiens et russes ou (a fortiori) le surréalisme français – ont déjà fait l’objet chez nous de travaux approfondis, d’autres comme l’imagisme puis le vorticisme londoniens, l’acméisme russe, l’ultraïsme espagnol (et argentin) ou le mouvement « indigéniste » brésilien, se voient ici traités avec une égale acuité. L’ouvrage compose ainsi, au fil d’une quinzaine de panneaux, une fresque d’autant plus imposante que tous les arts y sont traités à part égale – et que Fauchereau a le talent récurrent d’aller dénicher des œuvres jusqu’alors négligées, dont il remet en avant l’originalité, ou de procéder à des rapprochements « électifs » auxquels nul n’avait songé avant lui : ainsi l’analogie qu’il suggère entre Pound et Mandelstam ou l’importance des théories de l’Image dont il décèle la présence emblématique à travers l’Europe, au cours des années 1910.
Un ouvrage de référence, cela va sans dire, mais surtout une synthèse magistrale, qui oblige à reconsidérer la dynamique, l’étendue et les richesses des domaines ici traversés avec autant de rigueur que de passion.

Yves di Manno

Flammarion, mars 2010, 588 p., 49 euros, ISBN : 978-2-0812-2552-7


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15 avril
Livre

Franz Kafka. Éléments pour une théorie de la création littéraire,
de Bernard Lahire


Comment sortir des impasses du bourdieusisme en restant fidèle aux enseignements du maître, à ses catégories d’analyse, à son langage et à ses prétentions de saturation du sens au nom de La Science sociale des sciences sociales, la sociologie ? C’est le pari que tente Bernard Lahire. Pour compliquer sa tâche, l’auteur prend pour étude de cas un créateur, Kafka, qui incarne jusque-là le mystère même d’une création impénétrable à l’égal de son Château. Cela semble donc tenir de la gageure. Il en résulte une monumentale étude au cours de laquelle l’auteur se débat avec la notion bourdieusienne de « Champ » dont il montre les limites pour lui substituer celle d’habitus qui lui semble faire davantage accueil à des logiques individuées, et permettre ainsi de servir d’instrument scientifique de construction d’une biographie sociologique. Dans ce déplacement méthodologique, Bernard Lahire tente une réconciliation posthume entre Bourdieu et Sartre, réhabilitant d’une certaine manière son Flaubert. On doit incontestablement à Bernard Lahire de réelles avancées pour sortir du holisme qui est son point de départ, que ce soit sur l’homme pluriel ou la culture des individus. En se livrant ici au pari biographique, il poursuit une quête qui force le respect. Mais il n’a en rien renoncé à l’idée que la science qu’il défend puisse seule venir à bout du mystère de la création, ce qui relève d’une hubris inconsidérée. On ne peut certes que suivre son auteur dans sa volonté de dépasser l’opposition appauvrissante entre textualisme et contextualisme, mais cette très longue étude, malgré son érudition n’apporte que peu au plan du décryptage de l’écriture kafkaïenne, et fait même pâle figure si on compare cette somme à la fulgurante étude sur le même Kafka de Deleuze et Guattari parue en 1975.

François Dosse

Éd. La Découverte, coll. « Textes à l’appui/laboratoire des sciences sociales », février 2010, 632 p., 27 euros, ISBN : 978-2-7071-5941-0


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14 avril
Livre

La Fille,
de Michèle Gazier


Marthe a changé trois fois de prénom, autant dire qu’elle n’en a pas. Née en 1917 dans une famille marquée par le secret, la tromperie, la fuite et la mort, élevée dans la crainte de Dieu et le dégoût des hommes, elle ne quittera jamais sa génitrice qui modèlera son existence ; elle passera ainsi toute sa vie, recluse, dans un monde étriqué, dirigé par une cruelle doublée d’une bigote qui la tiendra à l’écart des deux guerres mondiales, des années folles, des congés payés. C’est ainsi qu’elle ira de silences en frustrations, de renoncements en colères rentrées jusqu’au malaise, jusqu’à la maladie, jusqu’au déni de soi et au refoulement.
À mesure que le roman de Michèle Gazier avance, nous quittons notre statut de lecteur neutre et oublions même que nous sommes entrés dans une fiction. Bien que cette histoire ne nous concerne pas directement, nous sentons pourtant la colère monter en nous ; celle-ci a d’ailleurs grandi incidemment et a pris de l’ampleur jusqu’à l’insupportable. Nous en venons soudain à détester la mère, cette criminelle, souhaitant secrètement sa disparition, sa mort, et dans le même temps nous voudrions secouer sa fille. C’est là que Michèle Gazier réussit son pari, quand le lecteur prend conscience de l’ignominie de la situation et des comportements de ce bourreau qu’est la mère ; grâce au ton non partisan qu’elle a choisi d’adopter et à cet objet qu’elle a choisi de tenir à distance de tout pathos, c’est une bombe à retardement qu’elle met dans les mains du lecteur qui, lui, prend alors parti, non pas pour l’écrasée mais au nom de la liberté de l’individu.

Christophe Grossi

Éd. du Seuil, février 2010, 180 p., 16,50 euros, ISBN : 978-2-02-100437-3


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12 avril
Livre

Le Destin d’Angelica Kauffmann,
de Françoise Pitt-Rivers



Qui connaît aujourd’hui en France l’une des rares femmes peintres du XVIIIe siècle, Angelica Kaufmann (1741-1807), dont le musée du Louvre possède une toile ? Quasiment personne. Avec cette biographie fouillée, Françoise Pitt-Rivers nous révèle une personnalité hors du commun, surdouée, célébrée à travers toute l’Europe – particulièrement en Angleterre, où elle était devenue un « mythe » –, proche de Winckelmann et de Reynolds, amie de Goethe, volontaire, d’une beauté ravageuse mais d’un tempérament mélancolique, pleine de bonté et mystérieuse. Angelica Kauffmann méritait largement d’être redécouverte. Enfant prodige, à dix ans elle parle et chante dans quatre langues. Initiée à la peinture par son père, elle se lança à corps perdu dans l’exécution de portraits, qui feront sa gloire (et d’autoportraits : plus de trente), mais aussi dans la peinture d’histoire. Son talent et son intelligence impressionnent les puissants dont le comte Firmian ou Lady Wentworth avec qui elle part à Londres. Angelica devient tout de suite la coqueluche de la ville où elle vécut quinze ans, toujours protégée et appréciée par la famille royale. En 1781, elle retrouve sa chère Italie, emportant sa célébrité avec elle. Ses funérailles à Rome, organisées par Canova qui l’admirait, furent grandioses. Spectaculaire également fut le désamour brutal pour son art. Mais personne ne put abîmer le destin qu’elle s’était forgé avec pour seules armes son caractère et ses multiples dons.

François Poirié

Biro éditeur, novembre 2009, 312 p., 24,50 euros, ISBN : 978-2-35119-067-8


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6 avril
Livre

Entrée des fantômes,
Jean-Jacques Schuhl



Le nouveau roman de Jean-Jacques Schuhl se lit en deux temps. Tout d’abord, une mannequin, extatique et camée, erre dans la nuit urbaine et mécanique d’une grande mégalopole futuriste à la recherche de son amant en fuite ; derrière la langueur et la beauté glaciale se cache une femme déprimée, manipulée et prise dans un engrenage : une marionnette. Le roman fantastico-érotico-policier s’arrête alors brutalement.
S’ouvre une nouvelle partie, auto fictive cette fois, dans un restaurant chinois où officie Davé qui connaît le Tout-paris et où le réalisateur Raul Ruiz va proposer au narrateur de « jouer le rôle du chirurgien dans Les Mains d’Orlac ». À partir de cette rencontre, Jean-Jacques Schuhl déroule un récit dans lequel il ne sera plus seulement question de glamour ou de parties fines mais de ce qui se cache derrière le masque de la beauté : la maladie et la mort.
Voilà comment le livre (dans lequel deux registres se superposent et se confondent, frivolité et gravité) cette fois avancera : cahin-caha, boitillant, comme le narrateur, sorte de Richard III. C’est ainsi que nous passerons la nuit dans ce restaurant chinois où les discussions seront souvent interrompues par ses souvenirs, ses rêves et ses désirs de fiction, où il nous parlera du monde du cinéma dans les années 1970, de la nuit, des femmes, de la drogue et du sexe, où il nous dira, au final, sa difficulté à se sentir à sa place et pourquoi il a toujours l’impression d’être dans une porte tambour.

Christophe Grossi

Gallimard, janvier 2010, 152 p., 13,90 euros, ISBN : 978-2-07-012820-4


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5 avril
Livre

L’Écriture de l’ailleurs. Petits propos sur la littérature nomade,
de Albéric d’Hardivilliers


Dans la collection « petite philosophie du voyage » chez Transboréal, Albéric d’Hardivilliers convie le lecteur à une réflexion sur les rapports qu’entretiennent la littérature et le voyage. En nous entraînant sur des chemins réels et imaginaires où il nous fait partager ses lectures, ses sensations et ses rêveries, l’écrivain-voyageur tente de cerner ses motivations, de discerner le sens caché des choses, de trouver une unité secrète commune à tous les lieux visités que, « derrière l’apparente diversité des choses, l’écriture [vient] relier entre eux par une secrète alchimie ». Tantôt le voyageur entraîne l’écrivain dans une songerie entre veille et sommeil, tantôt l’écrivain projette le voyageur vers des contrées lointaines. Le thème de « la solitude volontaire, produit d’un isolement relatif », apparaît peu à peu en filigrane : pour Albéric d’Hardivilliers en effet, le voyageur lancé sur les routes est nécessairement un solitaire, semblable au véritable lecteur, absorbé dans les livres. Ce pèlerin, avatar postmoderne du romantique « Wanderer », qui veut entrer en contact avec l’univers entier, dans une immédiateté à la fois innocente et volontaire, voit dans les départs « un début de solitude frôlant la sérénité ». Au fil des pages, les livres et les lieux abondamment cités s’interrogent et se répondent en un dialogue fécond d’où naîtra l’écriture ; « avec elle pour un instant le voyageur cesse d’être le jouet du destin, il en devient la main ».
Si les grands devanciers comme Kerouac et Bouvier sont bien sûr évoqués, c’est davantage Julien Gracq qui semble influencer l’écriture d’Albéric d’Hardivilliers lorsque, dans un style langoureux et évocateur, il nous parle avec délectation de silence, d’attentes et de mystère.
 
Dominique Fayolle 
 
Transboréal, coll. « Petite philosophie du voyage », octobre 2009, 95 p., 8 euros, ISBN : 978-2-913955-88-2


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3 avril
Livre

Papiers des bas-fonds,
de Philippe Artières et Muriel Salle


Fondateur de l’anthropologie criminelle et de l’école lyonnaise de criminologie, Alexandre Lacassagne (1843-1924) fit de la prison Saint-Paul, située sur la rive droite du Rhône, un véritable terrain d’investigation. Il récupéra toutes les créations des prisonniers, des poèmes aux dessins, des chansons aux textes autobiographiques dont certains, bouleversants, furent « commandés » par lui-même. Lacassagne, homme aux multiples facettes, permit ainsi à ces hommes de dire leurs émotions, leurs craintes, leur regard sur eux-mêmes. C’est par hasard, un beau jour de 1990, que Philippe Artières découvrit, grâce à Philippe Lejeune, l’existence de ce « Fonds Lacassagne » proprement inouï dans lequel il va se plonger avec comme boussole la pensée de Michel Foucault. Mais comment parler de ce qu’il nomme, sans condescendance, ces « archives mineures » ? Faire une exposition est une bonne idée. Mais en présenter un ensemble comme Philippe Artières le fait ici, avec l’aide précieuse de Muriel Salle, qui achève une thèse sur Lacassagne, permet au lecteur de prendre tout son temps pour approcher la personnalité complexe de cet éminent professeur, d’abord médecin, fasciné par les tatouages par exemple et qui n’a exclu aucune voie pour mener à bien ses recherches sur le crime.

François Poirié

Éditions Textuel, novembre 2009, 60 documents en fac-similé, 160 p., 39 euros, ISBN : 978-2-84597-334-3


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2 avril
Livre

Dictionnaire d’histoire culturelle de la France contemporaine,
sous la direction de Christian Delporte, Jean-Yves Mollier, Jean-François Sirinelli


Voilà un ouvrage appelé à faire date dans l’historiographie qui permet à son lecteur de mesurer la richesse de ce que l’on appelle depuis quelques décennies le tournant culturel de l’écriture de l’histoire. Quelques 300 articles sont ainsi rassemblés écrits par 150 auteurs, le tout dirigé par trois innovateurs qui font autorité dans leur domaine respectif : Jean-François Sirinelli qui est déjà depuis longtemps une autorité en matière d’histoire intellectuelle et qui a déjà dirigé une énorme somme sur l’histoire des droites renouvelée à partir d’une histoire culturelle, Jean-Yves Mollier qui fait autorité dans le domaine de l’histoire de l’édition sur lequel il a beaucoup publié et dirigé nombre de travaux de recherche, et Christian Delporte dont le champ d’investigation est le domaine des médias. Cet ouvrage collectif est aussi la résultante d’une élaboration commune entre deux lieux de recherche : Sciences Po et le centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’université de Saint-Quentin-en-Yvelines. Ce dictionnaire exemplifie le fait que la diversité de l’histoire culturelle tient à la multiplicité de ses objets. On y trouve des prolongements de l’ancienne histoire des mentalités enrichis par la plus nouvelle histoire des sensibilités avec des articles sur la mort, sur la sexualité. On y retrouve aussi tous les enrichissements de la nouvelle histoire des intellectuels, mais aussi des notices plus inattendues comme celles sur le vélo, sur l’animal, sur la voyance, sur la pétanque ou le disque, soit autant d’objets dont les historiens ne sont encore pas vraiment familiers. Écrits à la manière de petits essais, ces articles apportent à la fois savoir et plaisir de son acquisition. Il comblera le lecteur au gré de ses curiosités du moment et il est désormais un bon outil pour mieux connaître des chantiers en construction que les directeurs de ce gros volume de 900 pages n’ont pas voulu encadrer par un texte théorique de présentation pour laisser se déployer la pluralité des approches.

Françoise Dosse

Presses universitaire de France, janvier 2010, 900 p., 39 euros, ISBN : 978-2-13-056108-8


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31 mars
Livre

La Tache aveugle,
de Emmelene Landon



Trois sœurs – Fanny, Susannah et Diotime, qui deviendra aveugle – fréquentent l’École des beaux-arts à Paris, de nos jours. Sans enthousiasme ni conviction. Passionnées par la peinture, son langage et les sensations qu’elle éveille, elles se sentent rejetées par une postmodernité qui préfère des « gestes » artistiques plus abstraits, complexes, métissés. La peinture pure est jugée archaïque par beaucoup. Les trois sœurs – « La sororité se passe de volonté, écrit Emmelene Landon ; nous sommes ensemble dans notre distance » – inventent donc un jeu : elles se rêvent les élèves d’un peintre anglais du XVIIIe siècle, Alexander Cozens, auteur d’une célèbre Méthode de peinture par taches, qui est une forme de philosophie. Aidées par leur tante George, femme libre qui se rend volontiers en Australie à bord de porte-conteneurs, les trois sœurs se lancent à corps perdu dans la création de taches qui les mène à des interrogations percutantes sur elles-mêmes, sur l’imagination, sur l’art. Leur créativité se déploie majestueusement et le lecteur est saisi. La seconde partie du livre est plus ouverte, éclatée, comme si Emmelene Landon avait voulu mêler réel et fiction dans un tourbillon d’images et de situations décalées, loin de notre époque d’écrans plats, de consensus et d’organisation maximale.

François Poirié

Actes Sud, janvier 2010, 188 p., 18 euros, ISBN : 978-2-7427-8808-8


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30 mars
Livre

La Scène,
de Maryline Desbiolles


Avec de la ricotta, un peu de peinture (italienne c’est mieux), quelques ogres et d’autres personnages en mouvement, Maryline Desbiolles, depuis plusieurs années, affine ses compositions, ses mets, ses partitions tout en confrontant forme et fonds. Elle avance ainsi, sens en éveil, dans la profondeur de la phrase et la musicalité du verbe (c’est beau, ça résonne longtemps et c’est précieux comme tout), réinventant, reconstituant des parts d’histoires, vécues ou imaginées, mettant en place et habillant une vérité pas moins réelle. « Il faut avoir de bons yeux, ou le goût de la mémoire qui invente » pour parler de son enfance et atteindre l’universel où s’emmêleraient sens et fiction.
On se souviendra longtemps de ses seiches farcies (préparation, attente des invités, évasions vers l’enfance, l’imaginaire, les fantasmes). Il en sera de même avec La Scène. Cette fois, l’auteur passe à table, met en scène, procède à des ensembles (intersection, union, exclusion), nous conviant au théâtre de la vie (celui de la comédie humaine) via La Cène qu’elle recrée dans une trattoria (là où manger encore et séduire) avant de revenir aux vernissages (où se mettre en scène encore et séduire, toujours) ou vers cette photographie retrouvée de sa famille italienne (on pensera au long temps de pause qu’il fallait alors pour nous immortaliser).
Par le biais de la table – sous laquelle jouer des pieds, sur laquelle danser, compter, peindre (tavola) et où prendre des risques (car « la table est périlleuse ») – l’auteur écrit là une belle histoire de corps qui voudraient continuer de plaire longtemps.

Christophe Grossi

Le Seuil, coll. « Fiction & Cie », janvier 2010, 128 p., 15 euros, ISBN : 978-2-02-100166-2


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29 mars
Livre

L’Âge de craie et Écriture ineffable,
d’André Pieyre de Mandiargues

Écrivain secret dès l’origine – et peu porté vers la lumière publique – André Pieyre de Mandiargues (1909-1991) reste principalement connu pour ses rares romans et surtout ses récits étranges, à la lisière du fantastique et d’un érotisme distant (réédités à bon escient l’an dernier dans la collection « Quarto »). C’est pourtant par la poésie qu’il entreprend d’écrire dans les années 1930, même s’il gardera par devers lui ses premières tentatives (elles ne seront publiées qu’en 1961, avec une préface qui en souligne non sans coquetterie « la maladresse évidente»…). Le regroupement en deux volumes de ses poèmes complets dans la collection « Poésie/Gallimard » permet de mesurer l’importance de ce pan à la fois central et souterrain de son œuvre, injustement négligé jusqu’alors.
Malgré l’intérêt « matriciel » des tout premiers poèmes, c’est avec Dans les années sordides (1948) que sa poésie va prendre son essor : essentiellement en prose, les textes de cette période sont du reste indissociables de ses premiers récits (Le Musée noir, Soleil des loups) et baignent dans la même atmosphère onirique, oppressante et baroque, presque symboliste par endroits. Par la suite, les « cahiers de poésie » (selon leur titre générique : il y en aura sept au total) vont prendre une tournure moins austère, plus aérienne aussi dans l’écriture – ce qui n’empêche pas certains moments de tension souveraine, comme dans l’admirable série des « Jacinthes », recueillie dans Ruisseau des solitudes en 1968. Il faut aborder cet ensemble plus imposant qu’on n’aurait pu le croire (près de 900 pages, réparties chronologiquement dans ces deux volumes) en le replaçant dans la mouvance du surréalisme où s’est toujours situé Mandiargues, mais avec une exigence formelle et une liberté de ton qui le rapprochent déjà de certains de ses successeurs : Jude Stéfan ou Bernard Noël, par exemple. Un très singulier parcours en tout cas – et à travers bien des pages souvent, un étrange, un obscur éblouissement.

Yves di Manno

Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », janvier 2010, respectivement 448 et 432 pages, 9,90 euros chacun, ISBN : 978-2-07-032997-7 (L’Âge de craie) ; 978-2-07-032109-4 (Écriture ineffable).


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22 mars
Livre

Prisonniers de guerre « indigènes ». Visages oubliés de la France occupée, de Armelle Mabon

Comment une archive a priori anodine peut transformer une vie, être à l’origine d’un apport historiographique et donner lieu à un bel ouvrage ? C’est ce petit miracle que permet de découvrir cette publication. L’auteure est en effet devenue historienne professionnelle, enseignante-chercheur à l’université de Bretagne Sud alors qu’elle était à l’origine assistante sociale. Elle reçoit en 1987 un carton d’archives d’une collègue qui a été assistante sociale au service social colonial de Bordeaux pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle découvre alors avec stupeur ce qu’elle ignorait : la ségrégation raciale parmi les prisonniers de l’armée française entre les ressortissants de la métropole envoyés en Allemagne et ceux provenant des colonies, restant en France dans des Frontstalags encadrés par l’armée allemande jusqu’en janvier 1943. À cette date, la Wehrmacht a besoin de mobiliser sur le front est toutes ses unités et les geôliers allemands de ces Frontstalags sont alors remplacés par des soldats français du régime de Vichy. Armelle Mabon, « fascinée » par son enquête qui va durer une bonne dizaine d’années, prospecte systématiquement dans les archives, recueille nombre témoignages pour raconter l’histoire de ces « indigènes » prisonniers en France et leur retour « au pays » particulièrement difficultueux. Elle retrace ce qu’a été la capture, les conditions très difficiles de la vie quotidienne dans ces camps spéciaux. Elle fait ainsi découvrir au lecteur une nouvelle facette de la politique de collaboration. Elle découvre néanmoins au cours de son enquête que de nombreuses solidarités transversales se sont nouées entre ces prisonniers et la population locale qui vont rendre d’autant plus insupportable le retour, au moment de leur libération, à la vie de colonisés, leur passage d’un asservissement à l’autre. Ces tensions vont conduire à un désir d’émancipation qui va se heurter à la politique d’oubli de la France et va alimenter le mouvement de lutte pour l’indépendance nationale. Mais en attendant, le simple respect dû, au nom de l’égalité citoyenne, comme les droits prévus pour les anciens prisonniers de guerre qui ne sont pas versés, suscite des tensions comme celle de Thiaroye en décembre 1944, près de Dakar, au Sénégal, où l’armée française réagit à cette requête en faisant 35 morts et autant de blessés parmi les « tirailleurs sénégalais ». Le fossé entre les proclamations universalistes et la réalité coloniale ne tardera pas à se manifester et à s’ouvrir sur une nouvelle page de l’histoire, celle de la décolonisation.
François Dosse

La Découverte, janvier 2010, 300 p., 23 euros, ISBN : 978-2-7071-5078-3


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12 mars
Livre

Pas revoir, suivi de Neige rien,
de Valérie Rouzeau


C’est la parution de Pas revoir aux éditions du Dé bleu, en 1999, qui a révélé Valérie Rouzeau, lui donnant brusquement une « visibilité » fort rare dans le champ de la poésie contemporaine – et d’autant plus inattendue qu’elle avait jusqu’alors très peu publié. À quoi pouvait tenir cet accord immédiat avec un public moins clairsemé qu’à l’ordinaire ? Au sujet du livre peut-être : la mort d’un père et l’évocation à travers elle des lumières dispersées de l’enfance ? Ou à cette écriture tendue, nerveuse, sautillante parfois (et usant à dessein des ressorts détournés de la ritournelle) – mais qui faisait écho plus qu’il n’est de coutume en français aux tournures de la « langue parlée » ? Un peu des deux sans doute (même si ce « naturel » dans l’expression est bien évidemment un leurre et relève au contraire d’un travail médité). L’impression aussi que l’on a parfois d’avoir plus affaire à un récit qu’à un recueil de poèmes – mais un récit troué, morcelé par le deuil et allant du coup droit au signe, au mot, au détail essentiels. Bref, Pas revoir faisait mouche et à le relire aujourd’hui, dix ans plus tard, on peut constater que l’ouvrage n’a rien perdu de son urgence, ni de sa tendresse blessée.
C’est une excellente idée de lui avoir adjoint Neige rien, paru dans la foulée aux éditions Unes (qui l’avaient imprimé en rouge) : cette suite de poèmes plus brefs, plus cinglants – et plus cocasses parfois, dans leur manière de jongler avec le vocabulaire – annonce déjà les recueils que Valérie Rouzeau publiera au fil de la décennie suivante, de Va où (2002) jusqu’au récent Quand je me deux (Le temps qu’il fait, 2009).

Yves di Manno

La Table Ronde, coll. « La Petite Vermillon », février 2010, 144 pages, 7 euros, ISBN : 978-2-7103-3165-0.


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10 mars
Livre

Le Musée invisible,
de Nathaniel Herzberg



Journaliste au Monde, Nathaniel Herzberg a mené une enquête inédite sur « Les chefs-d’œuvre volés » qui forment une collection exceptionnelle qu’on rêverait de voir exposée un jour. Mais, justement, l’un des principes de cette « visite » est de ne parler que d’œuvres jamais retrouvées. Nous ne pouvons donc qu’admirer leur reproduction. Le vol d’œuvres d’art – toutes époques et tous genres confondus – constitue la quatrième entreprise criminelle mondiale après la drogue, le trafic d’armes et le blanchiment d’argent. Des bijoux en or de l’Antiquité aux toiles impressionnistes, absolument rien n’est à l’abri. Avec une jubilation évidente, et communicative, Nathaniel Herzberg détaille les mille et une manières de voler un tableau ou de réaliser le « casse » du siècle (il eut lieu au Gardner Museum en mars 1990). Il évoque aussi le champion du monde des artistes les plus volés, Picasso (642 œuvres dérobées, dont une… par lui-même !). C’est un ensemble de paramètres que met en lumière le vol d’œuvres d’art. Paramètres révélateurs de l’état d’une société ou d’histoires personnelles édifiantes telle celle de ce jeune Alsacien, Stéphane Breitweiser, né en 1971, qui déclara être « amoureux fou » de l’art pour justifier ses centaines de vols. Cette activité, mieux surveillée, serait en très nette baisse mais de nouveaux horizons – la Russie, Hongkong, Dubaï… – pourraient s’ouvrir à elle et la relancer de manière spectaculaire.

François Poirié

Éditions du Toucan, novembre 2009, 200 p, 39,90 euros, ISBN : 978-2-8100-0332-7


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8 mars
Livre

Gouverner les mémoires : les politiques mémorielles en France,
de Johann Michel


Cet ouvrage se donne pour objectif de clarifier les enjeux de l’actuelle explosion mémorielle qui a été relayée par les pouvoirs publics par une politique de plus en plus prescriptive. Politiste, l’auteur s’attache à caractériser la nature et l’évolution des politiques mémorielles pratiquées par les pouvoirs successifs. L’ouvrage est pour l’essentiel centré sur le contemporain, même si on y rappelle le mode de fonctionnement mémoriel au temps de la monarchie. L’auteur distingue la succession de deux types de régimes mémoriels : l’un qui vise à renforcer la cohésion nationale en honorant les héros qui sont morts « pour » la patrie, et un régime mémoriel qui a suivi et a pris récemment une ampleur singulière. Il consiste à faire valoir les droits des victimes, de ceux qui sont morts « par la faute » de la nation, revendications qui sont portées par des mémoires particulières dont la matrice est la reconnaissance de la mémoire juive comme mémoire blessée par le judéocide. La loi Gayssot a offert au plan juridique le modèle de l’afflux de demandes de la part de ces mémoires plurielles qui se tournent vers l’État. Johann Michel met bien en évidence les tensions propres vécues par les pouvoirs successifs qui sont passés, par-delà les clivages droite/gauche, d’un régime mémoriel à l’autre à partir d’une situation de concurrence des victimes. L’État a fait place à la centralité progressive dans les années 1980-1990 du modèle de la Shoah qui a inspiré ensuite la plupart des entrepreneurs de mémoire au nom du droit d’autres communautés, les noirs, les Arméniens, les harkis…, mais un pouvoir qui n’entend pas non plus renoncer à sa vocation à l’unité nationale et cherche à résister à la désaffiliation et à l’émiettement en exhumant de nouveaux héros, au prix parfois du confusionnisme au plan du contexte historique et de l’instrumentalisation de l’histoire. L’auteur entend adopter une position sage, dépassionnée, celle d’une juste mémoire et d’un raisonnable oubli, mais c’est parfois au prix de l’édulcoration d’un certain nombre de contradictions, de prises de positions antagonistes trop souvent minorées dans son récit qui cherche à historiciser et à refroidir cette inflation mémorielle.

François Dosse

Presses universitaires de France, février 2010, 208 p., 23 euros, ISBN : 978-2-13-057239-8


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5 mars
Livre

La Mémoire désunie. Le souvenir politique des années sombres, de la Libération à nos jours,
d’Olivier Wieviorka



La mémoire de la Seconde Guerre mondiale semble aujourd’hui bien pacifiée, objet devenu froid, quand on pense à la guerre de tranchées que se livrent les spécialistes de la Grande Guerre. Et pourtant, cela n’a pas toujours été le cas, loin de là, et à tout moment peut resurgir une mémoire que l’on croyait apaisée comme source de déchirures nouvelles. C’est l’histoire de cette mémoire que nous livre le spécialiste de la période 1939-1945 qu’est Olivier Wieviorka. Comme l’avait fait Henry Rousso à propos de Vichy, il ne raconte pas la guerre, son ouvrage commence à la Libération et s’intéresse aux traces de cette guerre dans l’après. Il se propose ainsi de donner à lire une vaste synthèse et pour ce faire de limiter son champ d’investigation à l’étude des politiques publiques conduites depuis 1945 en matière de gestion de la mémoire de cette sombre période de déchirements entre les Français. Une sorte d’histoire d’en haut qui délaisse les autres aspects de la transmission de cette mémoire : les réseaux privées, familiaux, l’étude de ses représentations au plan culturel… Le déroulé de l’ouvrage suit donc le cadre classique des divers gouvernements qui se sont succédé entre le général de Gaulle et l’actuel président Sarkozy, ce qui permet une bonne contextualisation des mesures mémorielles prises. On connaissait déjà les grandes lignes de cette histoire qui passe du mythe résistancialiste cultivé par le gaullisme à l’ouverture d’un fossé croissant entre légende et mythe qui va non seulement faire s’écrouler ce mythe, mais générer un mythe à l’envers par un effet de balancier, celui d’une France totalement collaboratrice. Certains traits singuliers de cette mémoire comme celui d’une faible part d’exaltation de la part combattante, la faible place faite aux sépultures, aux monuments contrairement à ce qu’il en a été pour la guerre de 14-18, mais par contre l’exaltation des héros de la résistance. Chaque gouvernant a marqué de son empreinte cette mémoire dans une faible marge de manœuvre par rapport au contexte : de Gaulle menant une politique mémorielle très volontariste et offensive, Pompidou graciant Paul Touvier, Valéry Giscard d’Estaing en souhaitant renoncer à la célébration du 8 mai et François Mitterrand en déposant une gerbe à l’île d’Yeu, soit une marche continue par-delà les clivages politiques vers l’actuelle mais fragile pacification.

François Dosse

Éd. du Seuil, coll. « L’univers historique », février 2010, 304 p., 20 euros, ISBN : 978-2-02-101476.


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3 mars
Livre

Les Heures souterraines,
de Delphine de Vigan


Un homme et une femme qui ne se connaissent pas sont seuls dans une ville qu’ils sillonnent quotidiennement pour exercer leur métier. L’un, Thibault, médecin urgentiste, circule en surface au volant de sa voiture, tandis que l’autre, Mathilde, cadre en marketing, navigue en métro et RER dans le dédale de ses entrailles. Le premier, confronté aux malades anonymes et souffrants, endure l’indifférence d’une femme aimée ; la seconde, élevant seule ses enfants après la mort trop rapide d’un mari aimant, se bat pour tenter de garder sa place au sein de son entreprise. Livrés à l’adversité de leur destin, ils sont à un point de rupture de leur vie, engagée dans une sorte de lente descente aux enfers entre solitude, dépression et désespoir. Le roman est le récit de leur improbable rencontre – seul espoir possible dans l’implacable isolement de leur vie sans joie. Les deux personnages errent tels des électrons libres dans le champ d’attraction de la ville – « ce territoire infini d’intersection, où l’on ne se rencontre pas », « ce mensonge engourdissant ». « La ville [qui] attend son heure pour le vomir ou le recracher » prend pour Thibault la forme d’un véritable personnage, et devient son ennemi, tandis que Mathilde, rejetée par son patron, se retrouve en position de victime dans un combat perdu d’avance contre son entreprise.

L’écriture très précise et dépouillée procède par prédicats répétitifs dans une scansion incantatoire qui porte le lecteur par empathie au bout de l’exténuation des personnages.

Dominique Fayolle

Éd. JC Lattès, novembre 2009, 305 p., 17 euros, ISBN : 978-2-7096-3040-5


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1er mars
Livre

Les Centenaires,
de Philippe Adam


Certains ont participé à la construction de la Résidence du Parc. Ils étaient alors jeunes retraités. C’était il y a soixante-dix ans. Entre-temps, d’autres sont arrivés, ont été bizutés. Ils forment une bande qui parfois se déchire, s’embrase ou s’envoie en l’air : les centenaires de Philippe Adam ont la dent et la vie dures. Même si certains meurent, beaucoup ont déjà dépassé les cent dix ans et ils font la loi dans la résidence. Parfois, pour briser leur ennui, ils se mettent à faire de la musculation, partent en chasse d’un nouveau travail (vente d’organes, prostitution, chirurgie esthétique, pornographie) pendant que d’autres mettent au monde une fille ou font tout pour battre le record de longévité.

Philippe Adam aborde le mouroir des retraités de manière inattendue et décalée. En choisissant de mettre en scène des dizaines de centenaires déjantés, il nous montre du doigt notre monde : étriqué, dominé par le pouvoir et l’argent, un monde qui, sans subversion, imagination, créativité, est un monde qui s’ennuie et vieillit sans jamais mourir. Pour ce faire, il alterne deux tons dont le premier, très distancié (sociologue presque), donne force au sujet pris à contre-pied et vient contraster habilement les envolées, le lyrisme, les logorrhées et autres déclamations des centenaires.

Nous retrouvons ici l’intérêt de l’auteur pour les marges, sa vision décalée de notre société (les paradoxes, les impondérables) et de notre rapport à notre corps ou à l’autre (famille, amis, collectivité), son humour noir, sa politesse du désespoir.

Christophe Grossi

Éditions Verticales, février 2010, 196 p., 19,50 euros, ISBN : 978-2-07-012835-8


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22 février
Livre

Les Plumes d’Eros (Œuvres I),
de Bernard Noël

Bien qu’il soit finalement resté à la périphérie du paysage littéraire, Bernard Noël s’est imposé depuis longtemps déjà comme l’un des écrivains majeurs de sa génération – l’un des rares, aussi, à avoir maintenu l’exigence de ses débuts et sa méfiance fondatrice devant « le fait même d’écrire ». Ce qui pourrait être un paradoxe, étant donné l’abondance de son œuvre et la diversité de ses angles d’attaque : poésies, récits, chroniques, réflexions esthétiques ou politiques… En vérité, cette contradiction (si c’en est une) est au cœur de la plupart de ses écrits et ne cesse d’en relancer la dynamique, entre l’éblouissement du regard et la nuit de l’encrier.
P.O.L a eu l’heureuse initiative de procéder à une nouvelle mise en perspective de cette œuvre en imaginant un ensemble de volumes destinés à en montrer la diversité, la richesse – et l’invisible unité. Le premier, qui paraît aujourd’hui sous le titre Les Plumes d’Eros, réunit un certain nombre d’écrits qualifiés, faute de mieux, d’« érotiques ». Ils ne correspondent à vrai dire que d’assez loin à ce que l’on entend généralement derrière ce terme : même si la chair y a sa part, il s’agit plus ici d’un érotisme mental où la vue tient le rôle principal et où l’esprit cherche à s’abolir dans l’exténuement du corps. L’ouvrage traverse toute la carrière de l’auteur, mais laisse de côté ses romans emblématiques (Le Château de Cène, Les Premiers mots) et regroupe des textes plus brefs, depuis la hiératique Messe blanche de 1966 jusqu’aux pages finales (qui raniment avec une netteté troublante des passions anciennes) en passant par la « fiction théorique » de L’Enfer dit-on. L’ensemble aurait sans doute gagné en densité si l’on s’en était tenu à l’œuvre en prose : les poèmes qui figurent ici – y compris le superbe Été langue morte – s’y insèrent avec moins d’évidence. On notera en revanche la présence de plusieurs longs textes inédits (et de tout premier plan) qui justifient à eux seuls sa publication. Au centre du volume figure en particulier un récit stupéfiant : Les choses faites, qui constitue l’un des moments majeurs de l’œuvre de Bernard Noël (tous ouvrages confondus) et en résume peut-être à lui seul, derrière l’énigme où il nous laisse, son enjeu le plus secret.

Yves Di Manno

P.O.L, janvier 2010, 436 p., 26 euros, ISBN : 978-2-84682-349-4


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19 février
Livre

Portrait silencieux de Jacques Lacan,
de Claude Jaeglé



Un livre comme un régal. Son auteur nous avait déjà offert un petit bijou à l’occasion de la célébration des dix ans de la disparition de Gilles Deleuze en 2005 avec son essai sur la polyphonie de la voix du philosophe. Il récidive pour notre bonheur avec celui qui a fasciné le tout-Paris par sa gestuelle et la profération de sa voix, Jacques Lacan. Lévi-Strauss disait de Lacan qu’il lui rappelait les chamans des sociétés exotiques. Il y a là incontestablement un envoûtement magique que Claude Jaeglé décrypte pour en ressaisir la singularité. Il la voit en premier lieu dans l’importance des silences, du temps suspensif entre deux assertions, des silences à la fois fréquents et de longue durée qui déplacent l’attention sur des affleurements moins contrôlés comme les grognements ou les sifflements qui plongent le public en plein mystères d’Eleusis. Par ailleurs, ces silences font ressortir avec plus de force la reprise de la voix qui gronde, qui tonne pour éveiller son auditoire subjugué par celui que l’auteur appelle « le fils de la sourde ». Le cri du psychanalyste Lacan revient à transmettre que « l’inconscient est structuré comme un langage ». Il y a là quelque paradoxe car Ferdinand de Saussure, dont Lacan étaye sa théorie, a justement mis de côté de la science de la langue, la parole. Or, comme l’a bien perçu l’historien membre de l’école lacanienne Michel de Certeau : Lacan, c’est « une éthique de la parole ». Et Claude Jaeglé de décliner les personnages oratoires qu’il met en scène un peu à la manière dont Deleuze parlait de personnages conceptuels. Pendant vingt-cinq années, Lacan aura ainsi dispensé son enseignement dans divers lieux comme Sainte-Anne, Ulm ou la Faculté de droit de Paris en tant que savant privilégiant la parole. Il ne nous en reste que des bribes, des transcriptions écrites, le Séminaire devenu Sémiller, il manquera à jamais sa présence physique portant cette parole.

François Dosse

Presses universitaires de France, février 2010, 157 p., 15 euros, ISBN : 978-2-13-058098-0


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17 février
Livre

Un roman français,
de Frédéric Beigbeder


À l’occasion d’une garde à vue pour consommation illicite de drogue sur la voie publique, Frédéric Beigbeder entreprend d’écrire un « livre sur [ses] origines ». Au-delà du dévoilement de l’intimité familiale, le récit devient sous la plume de l’auteur l’histoire de la France, ponctuée par les guerres génératrices du « devoir d’oubli » qui précéda dans les années 1960 « le devoir de mémoire » actuel. Le narrateur évoque ces mutations quand « les Beigbeder sont passés du camp des hobereaux de terroir enracinés dans une illusoire éternité à celui des néobourgeois modernes, déracinés, urbains, éphémères et pressés parce que fragiles » avec « la mort de la grande bourgeoisie cultivée de province et la disparition des valeurs de la vieille noblesse chevaleresque » dans un monde où « des catholiques monarchistes sont devenus des capitalistes mondialisés ». Réellement nostalgique ou pas, l’homme formé par et pour la pub reste de son temps, maniant un langage imagé et contemporain où les formules courtes claquent.
Beigbeder a pour ambition d’écrire un roman sur la mémoire et ses mécanismes ; il prétend, coquetterie peut-être, n’en avoir aucune et le déplore – « pourquoi mon enfance n’est-elle pas indélébile ? » – dans un petit chapitre en forme de ballade poétique. Mais sa garde à vue, dont il dénonce les conditions extrêmes, va opérer comme un électrochoc lui restituant son histoire…
Frédéric Beigbeder achèverait-il avec ce livre sa crise d’adolescence tardive et prolongée : réalisant enfin que, fuyant sa famille, il n’a fait qu’abdiquer « face à une aliénation bien pire : la soumission à l’individualisme amnésique » ?

Dominique Fayolle

Grasset & Fasquelle, août 2009, 285 p., 18 euros, ISBN : 978-2-246-73411-6


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15 février
Livre

La Grande Sauvagerie,
de Christophe Pradeau

Au sommet d’un rocher, au-dessus de Saint-Léonard, se trouve ce qu’on appelle encore une lanterne des morts où il y a longtemps un feu brûlait en permanence la nuit afin de guider les voyageurs – une sorte de phare en plein Limousin et qui semble veiller sur les vivants : simple tour de granit pourtant, cette lanterne a une force d’attraction telle qu’elle appelle au fantasme, à la rêverie, à l’imagination.
Thérèse en sait quelque chose, elle qui a grandi là en gobant les mouches, qui a quitté les lieux à 18 ans pour faire le tour du monde et nous revient quarante ans plus tard pour écrire, à partir de cette histoire pleine de veilleurs et de veilleuses, son livre des Noms (absents, disparus).
C’est au milieu des villes, des bibliothèques ou encore de natures libres, d’une grande sauvagerie sourde et magnétique et par le truchement de Lychnobiens tout droits sortis de chez Rabelais, de peintres voyageurs et d’autres personnages en quête d’idéal que Thérèse va ramener avec elle secrets séculaires que se partagent le Limousin et le Québec ainsi que tout un tas d’histoires de lieux, de familles et de noms. Au final, c’est toute l’Histoire des Lumières à nos jours qui est contenue dans ce récit fouillé, dense, érudit et musical où certains lieux sont décrits par leur absence, cette Grande Sauvagerie notamment : « espace hostile sur lesquels les noms ne prennent pas, glissent et se perdent sans parvenir à se nouer aux choses, à se fixer, à s’ériger en lieux-dits, en toponymes sur lesquels on s’oriente, dans lesquels on s’installe. »

Christophe Grossi

Verdier, janvier 2010, 160 p., 13 euros, ISBN : 978-2-86432-601-4


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12 février
Livre

Journée américaine,
de Christine Montalbetti



Partant d’une situation on ne peut plus simple – l’amitié entre deux étudiants, Tom Lee et Danovan, qui va s’inscrire dans la durée –, Christine Montalbetti brasse, dans ce dernier roman particulièrement réussi, une quantité de thèmes variés, sur le ton de la gravité, de la célébration, mais aussi sur celui du franc burlesque : l’attaque d’une nuée de moustiques lors d’un match d’« American football » restera comme un morceau d’anthologie… Christine Montalbetti lie avec fluidité les sujets de son roman : l’amitié justement, qui est le contraire d’un coup de foudre ; nos imperfections, qui nous rendent si aimables et séduisants ; l’écriture (que pratiquent nos deux héros) qui assouvit les fantasmes, parfois ; les animaux, si proches et si différents de nous ; les paysages et ce ciel d’été dont la beauté changeante nous dévaste. Christine Montalbetti était en résidence d’écriture dans l’Oklahoma pendant la rédaction de son roman. Dans un « journal-carnet », En écrivant Journée américaine (Biro/P.O.L), elle se confie, sans complaisance. Elle parle de cette fatigue qui l’anéantit après chaque livre, mais où perce déjà le désir d’écrire à nouveau, détaille les objets et images qui couvrent sa table de travail, évoque ses personnages toujours construits à partir de plusieurs personnes réelles. Dans ces deux livres, elle évite tous les poncifs et nous rend complices de ses visions et théories de romancière audacieuse.

François Poirié

P.O.L, novembre 2009, 278 p., 18,50 euros, ISBN : 978-2-84682-350-0
 
Autour de cet ouvrage
En écrivant Journée américaine : texte et photographies, Biro/P.O.L, octobre 2009, 80 p., 14,90 euros
Le Cas Jekyll, avec Denis Podalydès, en tournée dans toute la France en 2010
 

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10 février
Livre

Nos amériques,
de Stéphane Bouquet


Cinquième ouvrage de Stéphane Bouquet chez Champ Vallon, Nos amériques est aussi le plus bouleversant. Peut-être parce qu’il porte à son paroxysme la logique qui sous-tendait les précédents et supposait l’immersion de l’auteur dans la foule de ses « semblables » : jusqu’à l’oubli de soi, l’effacement, voire la disparition. La démarche qui semblait relever au départ d’un unanimisme à la Whitman – c’est-à-dire foncièrement positif – s’avère de livre en livre plus déchirante, plus obscure, comme si de la tribu des autres celui qui écrit se sentait peu à peu exclu. Le précédent recueil (Un peuple, 2007) accomplissait un détour salvateur du côté des morts, des poètes anciens et des tombeaux. Nos amériques revient au continent mythique (qui est aussi, pour Stéphane Bouquet, celui du père invisible) et déroule une fresque morcelée, où la solitude des êtres et leur incommunicabilité paraissent aggravées par la lumière dans laquelle baigne cette écriture distanciée, parfois transparente, toujours aérienne malgré sa gravité. Si les deux moments du « chant commun » qui ouvre et ferme l’ouvrage (« Dans le pays ») conservent une part de légèreté, ou d’euphorie, la longue séquence qui constitue le corps du livre (« La succession des arbres ») – et où alternent prose et vers, masculin et féminin – est quant à elle d’une noirceur sans faille. Il y a comme un écho de Pavese dans ces pages : une manière de s’en remettre à la lumière du monde et à la grâce des êtres qui s’inverse et débouche sur un drame immobile, intemporel. Et si les fragments captés du réel ont encore l’évidence tranchante de ses premiers livres, Stéphane Bouquet semble s’interroger ici sur leur pouvoir libérateur. Ce qui n’ôte rien – bien au contraire – à l’acuité de son regard, à la beauté contrariée de son poème « écrit par tous » (donc par un).

Yves Di Manno

Champ Vallon, coll. « Recueil », janvier 2010, 96 p., 12 euros, ISBN : 978-2-87673-521-7


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8 février
Livre

Georges Boris : trente ans d’influence. Blum, de Gaulle, Mendès-France,
de Jean-Louis Crémieux-Brilhac



En novembre 1988, Jean-Louis Crémieux-Brilhac va voir Pierre Nora chez Gallimard avec sous le bras un énorme manuscrit de trois volumes de 250 pages chacun, un total de trois millions de signes sur la France en 1940, ouvrage qu’il venait d’écrire, y ayant consacré sa retraite, sur la drôle de guerre, décomposée en trois volets : la bataille de l’opinion, la bataille de la production et la bataille militaire. L’auteur n’est pas un historien de métier, mais un haut fonctionnaire, conseiller d’État, ancien collaborateur de Pierre Mendès-France. Le livre, Les Français de l’An 40, publié chez Gallimard en deux volumes en 1990 aura permis de relancer la collection « La suite des temps » grâce à son succès. Cette fois, Crémieux-Brilhac, qui a atteint l’âge canonique de 93 ans, sort de l’oubli celui qui fut pour lui un collaborateur et un ami depuis qu’ils se sont rencontrés dans leur combat commun pour la France libre, mais qui est resté à l’abri de la lumière, dans une constante discrétion, Georges Boris. Cette biographie rend justice à cet homme de conviction, socialiste, proche de Léon Blum, directeur de cabinet dans l’éphémère cabinet de Mendès-France du gouvernement de Léon Blum en mars-avril 1938. Cet homme des coulisses du pouvoir qu’est Georges Boris, cet homme de l’ombre sera directeur d’un hebdomadaire de gauche Le Lumière dans les années 1930, introduisant les thèses keynésiennes sur l’État providence. L’essentiel de cette biographie est pourtant consacrée à la période de la seconde guerre mondiale, à Londres, où Boris joue un rôle majeur pour acculturer le général de Gaulle à la démocratie parlementaire et les personnalités de gauche au général. À l’époque, Boris met en place avec l’auteur de cette biographie le comité exécutif de propagande de la France libre. Il sera une des voix de la France sur la BBC, suscitant la haine farouche des hommes de Vichy pour ce « Juif russe ». Puis il retrouvera le compagnonnage de Pierre Mendès-France dans l’après-guerre dont il deviendra une de ses éminences grises, avec quelques autres comme Simon Nora, lorsqu’il sera président du conseil en 1954. Cette biographie répare une injustice en même temps qu’elle redonne tout son lustre et sa grandeur à ce que peut être la fonction politique lorsqu’elle est animée par un fort souci éthique.

François Dosse

Gallimard, coll. « La suite des temps », janvier 2010, 460 p., 25 euros, ISBN : 978-2-07-012762-7


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4 février
Livre

Les Vieilles,
de Pascale Gautier


Le dernier roman de Pascale Gautier est une comédie grinçante ; les dialogues (théâtraux) y sont efficaces et les personnages (une galerie de portraits à la Tonino Benaquista) parfaitement incarnés. Ici, on ne parlera pas du troisième âge ou des seniors mais de vieilles qui occupent une ville-mouroir, Le Trou, où la moyenne d’âge frise les 80 ans et où il fait beau toute l’année. Outre la bigote ou l’acariâtre, on trouvera celle qui préfère voir la bouteille à moitié vide, celle qui en veut à son fils de lui avoir installé un téléphone pour presbytes dans chacune de ses pièces, celle qui se refait une nouvelle jeunesse avec un jeune et gérontophile croque-mort, celle-ci qui dialogue en secret avec son mari mort, celle-là qui s’envoie des litres de porto ou encore cette autre qui ne supporte pas sa bru et joue au chantage affectif avec son fils. Quant au seul vieux encore fringuant, Pierre Martin, 90 ans, coureur de fond et de jupons, il jettera son dévolu sur une jeune retraitée fraîchement débarquée au Trou.
Ces vieilles ont fait des enfants, le mari de l’une s’est fait la malle au bout de trois mois de mariage, une autre avait le feu au cul, la troisième a été le dindon de la farce. Bref, elles ont toutes vécu. Mais les choses vont changer à partir du moment où l’omniprésente télévision annoncera l’arrivée imminente d’un astéroïde, surnommé Bonvent. Le Trou cèdera alors à la panique, des vieilles se jetteront du haut d’une station-essence tandis que le curé se fera la malle au volant d’un 4 x 4 et les histoires d’amour ou de famille tourneront au vinaigre.

Christophe Grossi

Éditions Joëlle Losfeld, janvier 2010, 192 p., 18,50 euros, ISBN : 978-2-07-078773-9


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2 février
Livre

Les Ruines du ciel,
de Christian Bobin



À travers l’histoire de l’abbaye de Port-Royal – sa création, son influence et son implacable destruction en 1709 par Louis XIV, « un soleil aux dents pourries » qui leur préférera les Jésuites –, Christian Bobin dialogue avec les religieuses et les « Solitaires » attirés par le rayonnement de ce couvent. Les religieuses sont décrites en antithèse des aristocrates de la Cour : « la simplicité guerrière de leur habit – une croix écarlate sur une robe blanche » s’oppose au visage fardé d’un onguent blanc pulvérisé de rouge carmin des dames de Versailles. Dans ce roman à la singulière profondeur, l’auteur insère ses réflexions en forme d’aphorismes – « tout ce qu’on fait en soupirant est taché de néant » – entre de brefs fragments d’histoire à la dimension emblématique, créant ainsi un climat de méditation atemporelle. La langue sobre et classique du récit nous transporte dans le Grand Siècle dont on a dit qu’il était le siècle religieux par excellence : avec le quiétisme et le jansénisme, « la France se couvre mystiques » dont l’âme est « soucieuse uniquement de suivre les mouvements subtils de l’éternel ». Selon Christian Bobin : « le soleil est le grand maître » ; cette fascination pour le principe lumineux et son pouvoir créateur nous rappelle les natures mortes sculptées par la lumière dont Chardin fera son sujet de prédilection quelques décennies plus tard. Il s’agit aussi bien sûr de la lumière symbolique, celle qui inonde l’âme confiante en Dieu.

Dominique Fayolle

Gallimard, coll. « Blanche », octobre 2009, 191 p., 15,50 euros, ISBN : 978-2-07-012693-4


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26 janvier
Livre

Les Âmes sœurs,
de Valérie Zenatti


Emmanuelle est une femme débordée, qui élève (presque seule) ses trois enfants et travaille dans un bureau d’études et de management parisien. Tandis que son mari semble ne jamais vouloir vieillir (ni grandir), elle cherche quant à elle une sortie à sa vie ultra-réglée, un exutoire, un lieu où se retrouver. Deux événements vont brusquement lui donner l’occasion de tout envoyer valser (au moins pendant une journée) : la mort d’une vieille amie et la lecture d’un roman dans lequel Lila, photographe à la recherche de « la solitude derrière l’objectif » devra, pour faire face à sa propre solitude et à son anéantissement après la mort brutale de Malik, son amant et voisin, quitter Paris pour Kovno (en Lituanie). Deux histoires parallèles, donc, et deux personnages qui, en se libérant d’un poids trop lourd à porter, vont apprendre à redevenir disponibles et curieuses, « à faire entrer en [elles] le monde, à aller à sa rencontre », à changer, sinon de vie, au moins leur façon d’envisager leur vie.
Outre l’usure du couple vue à travers le portrait d’une femme qui, à force de gérer sa vie familiale et professionnelle, craque soudain, ce roman sensible et sensoriel convoque avec délicatesse le sentiment amoureux, l’amitié, le deuil ou l’empathie mais se compose également à travers la (les) disparition(s) ainsi que la génération née après 1968. Et comme dans le précédent roman de Valérie Zenatti, la religion et la guerre (les villes en guerre surtout) et les déplacés ont ici une grande importance.

Christophe Grossi

Éditions de L’Olivier, janvier 2010, 180 p., 16,50 euros, ISBN 978-2-87929-696-8


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21 janvier
Livre

Comment la vérité et la réalité furent inventées,
de Paul Jorion



Il y a bien longtemps que Paul Jorion s’est fait critique du modèle standard de l’économie libérale. C’est en effet un des animateurs, avec Alain Caillé, de la revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales). Il fait aujourd’hui la Une de l’actualité depuis ses publications récentes sur la crise économique, et notamment depuis son récent éclairage sur son aspect financier : La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire (Fayard, 2008). Anthropologue, Paul Jorion est surtout inclassable, franc-tireur pour bousculer les idées reçues, il joint à son errance universitaire (Bruxelles, Cambridge, Paris 8, Irvine), le fait d’avoir une expérience pratique pour avoir travaillé dans les milieux bancaires américains en tant que spécialiste de la formation des prix, ce qui est bien rare dans les milieux intellectuels. Il nous livre avec cette étude, qui est le point d’aboutissement d’une quinzaine d’années de réflexion au cours desquelles il a sillonné toute l’histoire de la pensée, une interrogation sur deux des catégories fondamentales pour penser le monde qui nous semblent relever de l’ordre de l’évidence, du truisme, les catégories de vérité et de réalité.
Paul Jorion démontre au contraire, à la manière foucaldienne, qu’elles sont issues d’un contexte, d’une Epistémè et que l’on peut même dater le moment de leur formulation, de leur invention. Selon Jorion, la vérité serait née en Grèce au IVe siècle av. J.-C. De son côté, la notion de réalité serait née dans l’Europe moderne du XVIe siècle, au moment de la Renaissance. On pourrait certes chicaner l’auteur en rappelant que Thucydide avait déjà au Ve siècle av. J.-C. constitué la spécificité de la discipline historique sur la notion de vérité, mais son ouvrage a le mérite de réinterroger ces catégories en les sortant de leur réification, même si c’est au prix, comme chez Foucault, d’une fétichisation de leur moment d’émergence comme événement discursif. Cette thèse est aussi un plaidoyer pour un retour à Aristote qui aura repris la théorie des proportions à Eudoxe pour en tirer un mode de pensée qui consiste à rapprocher les contraires pour en tirer une vérité inédite (le syllogisme). On l’aura compris, un ouvrage exigeant pour s’aventurer dans des voies inventives afin de repenser l’être-ensemble.

François Dosse

Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », octobre 2009, 384 p., 26 euros, ISBN : 978-2-07-012600-2


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19 janvier
Livre

Yves Klein USA,
de Rotraut Klein-Moquay et Robert Pincus-Witten



Ce livre, préparé en collaboration avec les Archives Yves Klein, raconte en images pour la première fois l’histoire de la relation très riche entre Yves Klein et l’Amérique : fascination, influences réciproques, rencontres, réussies ou manquées, échanges, voyages… De nombreux documents d’archives (photos, lettres, etc.), souvent inédits, témoignent en quatre grandes étapes (Paris, New York, Los Angeles, Paris).
On croise ainsi au fil des pages de grandes figures de la scène artistique américaine : Léo Castelli, Robert Rauschenberg, Jasper Johns, Marcel Duchamp, Virginia Dwan, Ed Kienholz…

Cet ouvrage essentiel du point de vue de l’histoire de l’art du XXe siècle s’ouvre par un entretien avec Rotraut Klein-Moquay, qui évoque son voyage avec Yves Klein aux Etats-Unis en 1961, suivi d’une chronologie du travail d’Yves Klein. Il comporte également un essai inédit de l’historie d’art americain Robert Pincus-Witter, qui a personnellement connu les protagonistes de cette histoire, ainsi qu’une série de documents d’archives en annexes, comme le texte intégral du Chelsea Hotel Manifesto.

Éditions Dilecta, novembre 2009, 208 p., 28 euros, ISBN : 978-2-916275-59-8


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18 janvier
Livre

Aux Tables du Pouvoir. Des banquets grecs à l’Élysée,
de Jean-Marc Albert



On a pour habitude de dire que l’histoire ne repasse pas les plats. Pas si sûr lorsque l’on découvre l’ouvrage de Jean-Marc Albert qui nous montre que par-delà les changements, le pouvoir politique passe par la table et, comme le disait Claude Lévi-Strauss, par les manières de table. Il ne s’agit donc pas d’un sujet futile, car on ne gouverne efficacement en toute époque que les couverts à la main. Haut lieu de sociabilité, la table est l’endroit de tous les échanges : des idées depuis Le Banquet de Platon, de la diplomatie au plus haut niveau lorsque Talleyrand distribue sciemment du champagne au congrès de Vienne pour atténuer l’esprit revanchard des vainqueurs d’une France défaite. Certes, le sujet a déjà droit de cité depuis déjà un moment chez les historiens. On se rappelle que le dernier volume de la collection « Archives » a été consacré à la gastronomie par Pascal Ory. Or, la diplomatie de bouche va avoir des effets sur l’histoire culinaire elle-même. Des mutations sont aussi perceptibles comme le passage de la quantité d’alimentation absorbée par les détenteurs du pouvoir à des critères de qualité des plats qui s’imposent à la fin du XIXe siècle. Brillat-Savarin disait que « les repas sont devenus un moyen de gouvernement ». Jean-Marc Albert montre qu’il en a toujours été ainsi depuis les banquets grecs très ritualisés sous le regard des dieux, en passant par les festins de la période médiévale, la théâtralité de la table royale, jusqu’aux présidents de la Ve République : 47 dîners d’État organisés par le général de Gaulle. François Mitterrand a perpétué la tradition au nom de la gauche socialiste, avec deux occasions particulièrement fastes : 1982 à Versailles pour la réunion du G7 et en 1989 au Louvre à l’occasion du bicentenaire de la Révolution. La galerie des rois fait défiler des figures frugales comme Saint Louis mettant de l’eau dans son vin, Charles V se régalant d’une simple soupe et des rois gourmands comme Charles VI passant plus de six heures à table pour son seul plaisir. Véritable monstration du pouvoir, l’art de la table est en même temps moyen de pacification sociale et politique, ce que le couple Kohl et Mitterrand a très bien pratiqué tout un temps pour arrondir les angles des discordes possibles sur la construction européenne.

François Dosse

Armand Colin, octobre 2009, 283 p., 22 euros, ISBN : 978-2-200-35470-1


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14 janvier
Livre

Proudhon. L’enfant terrible du socialisme,
de Anne-Sophie Chambost


Proudhon serait-il en train de sortir du purgatoire où l’a rangé son adversaire Marx dans la pensée du socialisme, le qualifiant d’utopisme stérile ? C’est le pari que fait Anne-Sophie Chambost, spécialiste reconnue de la pensée de Proudhon qui lui avait déjà consacrée une étude en 2004, Proudhon et la norme. Pensée juridique d’un anarchiste (PUR). Pari biographique qui, comme il se doit, célèbre un anniversaire, une commémoration, le bicentenaire de la naissance du penseur, en 1809. Biographie intellectuelle car Proudhon a dissuadé ses éventuels biographes de tout accès à sa vie privée : « Je n’ai rien à dire de ma vie privée ; elle ne regarde personne » écrit-il. L’auteur s’est donc orientée vers un Proudhon dans la cité, portant son attention à l’interaction entre l’évolution très chaotique de la vie politique française en ce milieu du XIXe siècle et l’évolution de la pensée de son biographé. Ce parti-pris est particulièrement éclairant et adapté car ce penseur autodidacte qu’a été Proudhon a surtout bricolé une pensée selon ses innombrables curiosités, sans systématisme, au gré des défis de l’actualité politique et sociale et des engagements qu’elle nécessitait. Il en résulte un moment charnière à partir duquel l’on peut dire que Proudhon est un enfant de la révolution de 1848. Il vit ce moment, celui des débuts mouvementés de la seconde République avec une particulière intensité, infléchit ses positions théoriques et couvre ses Carnets de notations. Il rédige presque alors un article par jour dans la presse, et publie en 3 ans pas moins de 4 ouvrages. « Ouvrier d’idées » comme l’écrit Thibaudet, Proudhon bouscule les idées reçues et polémique avec verve contre les libéraux. Il oppose la société à l’État lorsque François Guizot souhaitait une gouvernementalité moderne de la société. Écrivant pour le peuple, ce peuple célébré par un Jules Michelet, Proudhon apparaît comme un remueur d’idées, ce qui permet à l’auteur de penser qu’on pourrait entrer dans un « moment Proudhon », mais cette hypothèse reste en suspens, car il aurait été utile de consacrer une grande partie de la démonstration au destin posthume du proudhonisme.

François Dosse

Armand Colin, octobre 2009, 288 p., 23 euros, ISBN : 978-2-200-35389-6


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11 janvier
Livre

Ru,
de Kim Thúy



La narratrice de ce roman est née à Saigon dans une famille aisée qui a dû fuir le Vietnam et les communistes. Devenus boat people et réfugiés dans un camp au Cambodge, ils ont tous les trois trouvé refuge au Québec. Bien qu’ils aient tout perdu en quittant leur pays – biens, nom, langue et avenir –, qu’ils soient devenus des « réfugiés apatrides » et habités par un « vide identitaire », la mère de la narratrice ne cessera jamais de donner à sa fille les outils qui lui ont permis « de recommencer à [s']enraciner, à rêver ».

Cette histoire non linéaire est racontée trente ans plus tard. Dressant un portrait haut en couleurs de sa famille vietnamienne (ses oncles notamment), elle revient aussi sur le traumatisme causé par la guerre avec les Américains et contre les communistes, narre avec justesse et sans pathos son exil forcé, les premiers pas sur le continent américain, l’histoire de son fils autiste ou avoue son amour pour le corps des hommes.

À travers ce roman, qui est aussi une charge discrète mais ferme contre les pratiques violentes du régime communiste vietnamien, la narratrice montre les ravages de la guerre à travers plusieurs victimes et rescapés et elle règle également ses dettes auprès de ceux qui lui ont appris les nuances des bleus du ciel, donné l’envie d’écrire ou de parler alors qu’elle était devenue sourde et muette après son déplacement et n’oublie pas Tante Huit qui lui a appris « à savourer le plaisir d’un désir passager, d’une flatterie éphémère, d’un instant volé ».

Christophe Grossi

Liana Levi, janvier 2010, 144 p., 14 euros, ISBN : 978-2-86746-532-1


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7 janvier
Livre

La Lumière et l’Oubli,
de Serge Mestre


Loin du roman historique stéréotypé, où les héros semblent sans vie et où « l’intrigue » peut vite devenir ennuyeuse à force de  rebondissements hasardeux, La Lumière et l’Oubli nous propose une vision singulière de l’Espagne franquiste. Serge Mestre, lui-même fils d’un républicain espagnol, a choisi de mêler subtilement deux époques : les années 195O et l’adolescence des personnages principaux, Julia et Esther, et les années 199O où le passé refait surface, en France certes, mais avec une violence qui submerge et entraîne le lecteur au cœur de situations extrêmes. La fiction n’est-elle pas le plus court détour pour affronter la réalité ? La réalité, par exemple, très longtemps tue, des viols et des tortures pratiqués dans les couvents franquistes, à la fin des années 4O, début des années 5O, par des sœurs qui considéraient leurs pensionnaires comme de simples « objets » sexuels. De multiples destins se croisent dans La Lumière et l’Oubli. Tous les personnages, auxquels Serge Mestre donnent un « poids d’existence » crédible, sont en quête de leurs origines, souvent floues ou faussées. Nous pourrions dire que l’exil est le thème central de ce beau roman exigeant, mais c’est le mot plus dur d’ « arrachement » qu’emploie Julia à la fin du livre. Un « arrachement » qui ouvre peut-être les portes d’un avenir apaisé.

François Poirié

Denoël, septembre 2009, 374 p., 20 euros, ISBN : 978-2-207-26143-9

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5 janvier
Livre

Sur l’Expressionnisme : Berlin années vingt,
de Jean-Michel Palmier


Esprit érudit et éclairé comme on en rencontre peu, spécialiste au sens noble du terme des avant-gardes européennes — et notamment de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres — Jean-Michel Palmier nous a quittés en 1998 en nous laissant la somme inachevée de ses recherches. Il avait en particulier consacré un triptyque monumental à l’expressionnisme allemand, paru chez Payot à la fin des années 1970 et aujourd’hui épuisé. Ce travail interdisciplinaire (il s’intéressait aussi bien aux arts plastiques qu’à la littérature, au théâtre qu’au cinéma…) avait totalement renouvelé l’approche qu’on avait jusqu’alors en France de cette nébuleuse — qui fut davantage un cataclysme artistique et poétique qu’un « mouvement » littéraire, au sens discipliné du terme.
 
La conférence que publie Le Bleu du ciel fut prononcée en 1983 au CAPC de Bordeaux. Elle résume admirablement les travaux que Palmier venait alors de publier et témoigne de la passion, de l’empathie presque qu’il nourrissait envers cette période agitée (mais ô combien productive) de l’histoire allemande, avant que les artistes ne se voient déchirés entre deux totalitarismes : le nazisme et le stalinisme. L’entendre s’exprimer oralement (sans la moindre note, semble-t-il…) puis répondre aux questions de ses auditeurs avec une telle acuité dans les références, une telle justesse dans l’expression, est d’autant plus bouleversant qu’on perçoit, toujours vives, les interrogations que lui renvoyait aussi cette époque dans le contexte d’alors, quant aux rapports entre l’art et la politique notamment.
En plus des trois CD qui nous restituent aujourd’hui le timbre de sa voix, le livre propose la retranscription intégrale de la conférence, précédée d’une présentation chaleureuse de Florent Perrier et d’un beau texte liminaire de Lionel Richard, dont les travaux précurseurs n’auront cessé d’accompagner ceux de Jean-Michel Palmier.

Yves di Manno

Le Bleu du ciel, octobre 2009, 112 p. + 3 CD (183 mn), 25 euros, ISBN : 978-2-915232-64-6


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http://editionlebleuduciel.free.fr/editions.html
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30 décembre 2009
Livre

Les Scènes indésirables,
de Michel Gribinski


Dans ce court essai, Michel Gribinski — membre de l’Association psychanalytique de France — nous relate l’histoire, généralement méconnue, de la fondation « Lebensborn » (« Source de vie » en allemand), créée par Himmler en 1935 et qui comptait, à la fin de la guerre, treize foyers en Allemagne et un en France, près de Chantilly. Le programme était radical : il s’agissait de capturer, ou de faire naître, le maximum d’enfants blonds aux yeux bleus. Les nazis ayant pris soin de détruire presque toutes les archives concernant la fondation, le nombre d’enfants ainsi « germanisés » est très variable, allant de trois cent mille à un voire deux millions. Ce qui intéresse notamment Michel Gribinski, c’est l’attitude, pour le moins surprenante, d’Himmler qui s’inquiète de la nourriture donnée dans les foyers et, en même temps, organise un génocide et, au-delà, planifie l’autodestruction de l’espèce humaine, comme si les deux actions étaient pareillement rationnelles, banales. Dans des pages très fortes, Gribinski s’interroge sur cet « au-delà du principe de la haine », qu’on retrouve chez tous les dirigeants nazis. Déni de la réalité ? « Idiotie tranquille et empressée », comme l’écrivait Primo Levi ? Où s’expriment ces asymétries barbares ? Sur quelle scène indésirable ? En faisant sortir de l’oubli l’histoire glaçante de cette fondation, Michel Gribinski nous oblige à nous confronter, sans concession, à ces questions qui bousculent nos codes de compréhension habituels.

François Poirié

Editions de l’Olivier, novembre 2009, 112 p., 12 euros, ISBN : 978-2-87929-678-4


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29 décembre 2009
Livre

Correspondance avec les artistes (1903-1918),
de Guillaume Apollinaire


Soulignons tout d’abord une légère escroquerie concernant l’intitulé de cet ouvrage, qui recueille essentiellement des lettres adressées à Apollinaire par ses amis peintres, et non l’inverse : sur ces 940 pages, une cinquantaine à peine sont effectivement de sa main, ce qui ne saurait justifier de le présenter comme l’auteur de cet énorme volume… L’absence de la correspondance avec Picasso (publiée séparément en 1992) est également regrettable. On peut enfin se demander s’il était bien nécessaire de reproduire toutes les pièces ici retenues, jusqu’aux billets souvent insignifiants d’artistes obscurs dont le nom a sombré dans l’oubli. Ces réserves faites, l’ouvrage n’en ménage pas moins quelques bonnes surprises, qui tiennent surtout à la familiarité des rapports entre le poète et « ses » peintres, surtout lorsque les lettres excèdent la simple confirmation de rendez-vous. On est ainsi touché par l’amitié profonde qui lie Derain à l’auteur du Bestiaire, l’affection sans détours d’Henri Rousseau, l’estime appuyée de Juan Gris (avant leur éloignement) ou la présence inquiète de Francis Picabia. D’autres séquences plus « littéraires » nous permettent de découvrir un bel ensemble de Max Jacob et un formidable dialogue versifié, depuis les tranchées, entre Apollinaire et son ami André Rouveyre. Bien d’autres peintres revivent fugacement dans ces pages : Braque, Robert et Sonia Delaunay, Serge Férat, G. de Chirico — le seul que l’on sente ici préoccupé de sa propre notoriété, tant ces échanges relèvent d’abord de l’amitié et de la vie ordinaire, plutôt que des grandes théories esthétiques, même si les projets en cours (expositions, livres, articles…) y sont souvent évoqués. C’est un peu du paysage artistique de l’époque qui se devine à travers eux. Il conviendra bien sûr de les compléter par les nombreuses chroniques consacrées par « l’auteur » à tous ces peintres que l’on voit ici défiler, comme dans un carnet de croquis.

Gallimard, novembre 2009, 944 p., 35 euros, ISBN : 978-2-07-078404-2

Yves Di Manno


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24 décembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Va-et-vient paradis,
de Philippe Raulet


Philippe Raulet était en train de terminer Va-et-vient paradis quand, en 2006, il a été stoppé net dans sa folle allure, emporté par un cancer foudroyant, nous laissant orphelins. Comme ses autres objets littéraires (notamment Pitiés, à lire d’urgence !), celui-ci est une véritable course contre la montre. Le rythme y est effréné, les rebondissements étonnants et la langue, en perpétuel mouvement — à travers les sonorités et les trouvailles syntaxiques —, se fait d’ailleurs jouissance lorsqu’il est question de l’acte d’amour. Cet univers tragi-comique rappelle parfois certains romans de Éric Chevillard ou le « Plume » de Henri Michaux.
Si ce roman est un hommage non feint à la Divine comédie de Dante, on y croise également Orphée, Eurydice, Ulysse, trois Diane chasseresse ou encore Charlie Chaplin. Et l’auteur joue également avec d’autres genres et univers : comptine, chanson de geste, conte de fées, conte voltairien, pantomime, film d’animation…
Voilà donc dans quel monde se retrouve plongé le narrateur, un combinard qui a fait faillite dans le vin : une forêt des songes ou un parc d’attractions qui, avec ses douanes, ses passages et ses hangars, fait ici figure de paradis duquel le héros ne cessera d’entrer et de sortir — fuyant la police, tentant d’enterrer un huissier ou de faire sortir de prison sa Patience, copulant avec la sensuelle Marjorie…
Mais ici, les véritables (et pourtant non nommés) acteurs sont Eros et Thanatos avec lesquels l’auteur s’amuse à dresser (par la fiction) la liste de nos pulsions, frustrations, tabous ou refoulements : adultère et meurtre, entre autres.

Christophe Grossi

Verticales, octobre 2009, 134 p., 14 euros 90, ISBN : 978-2-07-012376-6


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22 décembre 2009
Livre

Essais,
de Michel de Montaigne


Cette nouvelle édition de l’ Exemplaire de Bordeaux (1588) des Essais, modernisée, qui prend la suite de celle de Pierre Michel (Folio, 1965) est en tous points remarquable et constitue un événement. En effet, les éditeurs — Emmanuel Naya, Delphine Reguig-Naya et Alexandre Tarrête — nous invitent à nous plonger dans ce « livre-monstre » (plus de 2000 pages), que finalement nous ne connaissons guère, en nous montrant dans leurs longues préfaces ô combien instructives, à quel point Montaigne est proche de nous, de notre époque, de notre boulimie de savoir comme de notre fatigue soudaine face à cet infini de création et d’information qui s’offre à nous. Montaigne est constamment en mouvement et parle de tout dans les Essais, journal sans chronologie qui lui permet de s’explorer comme il le faisait avec La Boétie, tout en gardant une certaine réserve quant à sa famille, ses amours, son action à la mairie de Bordeaux… Cette aventure n’est pas linéaire : elle s’étend sur vingt ans, faite d’entrelacements, d’ajouts, écrite dans des styles variés. Ce livre incomparable connut un vrai succès éditorial, comme en témoignent les 35 éditions recensées entre 1580 et 1669. Les trois éditeurs ont voulu rendre la lecture de cette œuvre de rupture la plus compréhensible et la plus réjouissante possible. Pari pleinement gagné !

François Poirié

Gallimard, collection Folio Classique, 3 volumes sous coffret, 2208 p., 21 euros 10, ISBN : 978-2-07-039897-3


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17 décembre 2009
Livre

Légendaire (1969-2005),
de Claude Adelen


Le parcours de Claude Adelen (né en 1944) est associé à celui de la revue « Action poétique », dont il rejoint le comité de rédaction au début des années 1970. Ses premiers livres participent à la recherche et au renouvellement formel qui marquent cette période, dans la proximité de Jacques Roubaud, de Jude Stéfan ou de Paul Louis Rossi. Claude Adelen est également l’un des lecteurs les plus attentifs de la poésie contemporaine, à laquelle il a consacré depuis un quart de siècle des chroniques régulières : certaines ont été recueillies en 2004 sous le beau titre de L’Émotion concrète aux éditions Comp’Act. Légendaire propose une traversée de son œuvre, de ses premiers recueils aux plus récents. Après une courte séquence parue dans « Les Lettres françaises » en 1969, on y trouvera la reproduction intégrale de ses deux premiers livres : Bouche à la terre (1975) et Légendaire (1977), dont la tension prosodique n’a rien perdu de sa vigueur ni du drame impersonnel qui la sous-tendait. L’ouvrage propose ensuite, dans le déroulement chronologique, un choix de ses autres volumes, du grand recueil d’Intempéries (qui marquait en 1989 la maturation de son écriture) jusqu’à Soleil en mémoire, qui valut à l’auteur le prix Apollinaire en 2002. Il s’achève par une suite inédite qui fait écho à la colère rimbaldienne, fondatrice de notre modernité.

Il y a dans la poésie de Claude Adelen une musique toujours contrariée et une manière d’ombre portée qui évoque souvent celle de son maître Reverdy. Dans un autre contexte, évidemment, et un monde plus indifférent que jamais aux écritures qui incarnent aujourd’hui encore la figure inquiétante du « monstre poésie ». Ce volume met en tout cas en lumière les qualités d’une œuvre terriblement fondée – et d’une extrême exigence formelle – que seule la discrétion de son auteur a maintenue jusqu’à ce jour dans une pénombre volontaire.

Flammarion, novembre 2009, 336 p., 19 euros 50, ISBN : 978-2-0812-2182-6


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15 décembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Le Tombeau de Tommy,
d'Alain Blottière


De 1942 à 1943, alors que les rafles s’intensifient en France et qu’on commence à savoir quels actes commettent les nazis à l’Est, se mettent en place dans la région parisienne différents réseaux de résistants parmi lesquels les F.T.P.-M.O.I. qui vont mener une sérieuse lutte armée. Parmi les différents détachements qui seront créés alors figure un jeune homme de seize ans, Thomas Elek, dit Tommy ; il sera d’ailleurs sur l’Affiche rouge qu’on exposera partout parmi vingt et un autres « terroristes » que les nazis nommeront « L’Armée du crime » et qui seront fusillés en 1944.

À travers son roman, Alain Blottière pose d’abord une question : comment filmer un héros (quoi dire, quels sentiments montrer, et d’ailleurs pourquoi ce héros-ci et pas un autre) ? Ensuite, il nous emmène sur les traces d’un tournage, dans les coulisses du film que le narrateur est en train de faire sur le jeune Tommy. À partir de là, nous suivons deux histoires, deux trajectoires, deux métamorphoses : celle d’un jeune Juif d’origine hongroise qui, telle une comète, passera (le temps de devenir un meurtrier) de l’enfance à la mort et celle du jeune comédien, Gabriel, qui s’identifiera tant à son personnage qu’il deviendra Tommy, changera sa voix, sa démarche, sa manière de penser le monde et la vie, se rapprochera de la comédienne qui joue le rôle de la mère pour retrouver la relation fusionnelle que Hélène et son fils entretenaient, ira jusqu’à risquer sa peau. De l’autre côté de la caméra se tient celui qui nous raconte ces deux histoires. Plus le récit avance plus on le sent fébrile et Gabriel va le bousculer sérieusement. Ce livre aurait mérité une distinction.

Christophe Grossi

Gallimard, septembre 2009, 224 p., 16 euros 50, ISBN : 978-2070-72995-1


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10 décembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE//
L’Eclipse de la sensibilité. Éléments d’une histoire de l’indifférence,
de Anne Vincent-Buffault


Historienne, Anne Vincent-Buffault travaille sur les sentiments, la sensibilité et leurs formes d’expression sur le long terme. Après s’être intéressée à l’histoire des larmes et à l’exercice de l’amitié, elle explore dans ce dernier ouvrage les multiples aspects que prend l’indifférence, au cœur de la grande Histoire comme dans la littérature ou au sein de la vie ordinaire. L’indifférence semble se glisser partout, congédiant l’émotion qu’une situation devrait provoquer. Angoisse, peur, confusion et, parfois, haine font naître cette apathie collective que l’on trouve dans l’Allemagne nazie ou, différemment, dans la France de Vichy, ou encore dans les dispositifs qui dépersonnalisent la décision individuelle comme l’a montré Michel Foucault. Georg Simmel, sans doute le plus grand sociologue de l’indifférence, lui a conféré une place particulière dans la grande ville, avec l’émergence d’une modernité paradoxale, à la fois libératrice et répressive. On pourrait également évoquer l’indifférence des riches et des puissants, qui protège, aveugle. Bien sûr, la littérature a abondamment détaillé cette étrange désintérêt jusqu’à en faire des « cas » comme L’Homme sans qualités, L’Etranger, Un Homme qui dort…Mais l’indifférence, et on sait gré à A. Vincent-Buffault de conclure sur ce point, ce peut être aussi la neutralité tant vantée par Roland Barthes, une indifférence bienveillante, nonchalante, qui s’oppose aux conformismes comme aux excès.

François Poirié

Editions Parangon, septembre 2009, 140 p., 10 euros, ISBN : 978-2-84190-187-6


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www.editions-parangon.com/f/index.php
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7 décembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Trois femmes puissantes,
de Marie NDiaye



Suite à un appel urgent de son père, Norah, avocate à Paris, débarque au Sénégal où vivent également ses nombreux demi-frères et sœurs. L’un d’eux, Sony, vient d’être emprisonné pour meurtre passionnel et le père autoritaire va lui imposer de le défendre. Le retour au pays va réveiller en elle de vieilles blessures tout en remettant en question son rapport à sa propre famille.

Fanta est alors enseignante au Sénégal quand elle rencontre Rudy, bordelais expatrié et prof lui aussi. Suite à une agression, Rudy souhaite rentrer en France, promettant à Fanta de lui trouver du travail. Comme il ne tient pas ses engagements, Fanta goûte à l’amère solitude de l’exil en compagnie de leur fils qui craint chaque jour un peu plus un père frustré et de plus en plus violent qui doit vendre des cuisines équipées pour nourrir sa famille.

Khady Demba, elle, aurait aimé avoir un enfant mais son ventre ne s’est jamais arrondi. Puis son mari si doux et patient meurt soudainement tandis que sa belle-famille la rejette. Commence alors pour elle une longue errance, suivie d’une déchéance, qui la verra suivre ceux qui voudraient fuir leur pays pour rejoindre clandestinement l’Europe.
Si ces trois récits se lisent de manière autonome, quelques petits fils discrets néanmoins les relient. Et malgré la noirceur des thèmes abordés, ce livre est lumineux et touche parfois au merveilleux. Là est le talent de cet écrivain, dans sa capacité à jouer avec un imaginaire, une forme et une langue qui lui sont propres, à faire corps avec ses personnages, un corps qui d’ailleurs exprime tout à la fois la puissance, la déliquescence, le désarroi et l’obstination : un corps qui résiste malgré tout.

Christophe Grossi

Gallimard, septembre 2009, 320 p., 19 euros, ISBN : 978-2070-78654-1
Prix Goncourt 2009


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3 décembre 2009
Livre

La Fabrique d’une génération. Georges Valero postier, militant et écrivain,
de Christian Chevandier


Outre l’intérêt propre que peut représenter le récit de l’itinéraire militant d’un inconnu, Georges Valero, retracé par son auteur, ce livre est significatif de l’explosion de ferveur que connaît aujourd’hui le genre biographique. En effet, rien ne prédestinait Christian Chevandier, historien bien connu pour ses travaux en histoire sociale, que ce soit sur les métiers des hôpitaux ou sur les cheminots, à se lancer dans une biographie, et de plus dans une nouvelle collection lancée par les éditions des Belles Lettres « Histoire de profil » qui fait de ce genre sa spécialité, sans renoncer à sa dimension sociale. De manière significative, le titre de l’ouvrage pose d’emblée une problématique sociale selon laquelle cet itinéraire d’un postier militant qui consacre une partie de son temps à l’écriture (1937-1990) serait révélateur d’une génération traversée par un certain nombre de moments existentiels et collectifs forts comme la seconde guerre, la guerre d’Algérie, l’explosion de mai 1968. La perspective reste bien essentiellement d’histoire sociale, et passe par la restitution minutieuse du milieu qui a marqué Valero, mais il ne cherche pas, comme on avait trop tendance à le faire jusque-là, à transformer sa figure biographée en archétype au parcours linéaire et cohérent. Tout au contraire, l’auteur reste très sensible aux ruptures, hésitations et angoisses propres à un individu pluriel qui tient à son ancrage ouvrier et militant, tout en souhaitant pratiquer une activité intellectuelle d’écriture, ce qui en fait une figure singulière rétive à toute réduction à des catégories holistes. Bon connaisseur des milieux populaires, Christian Chevandier met son savoir au service de l’empathie qu’il éprouve pour son héros dont il s’efforce de comprendre les ressorts qui le conduisent à ne pas vouloir rompre avec son milieu d’origine, et sa permanente posture militante, malgré des déceptions successives, passant du PAF au syndicalisme révolutionnaire, pour finir sur les rivages de l’engagement libertaire. Livre riche, il nous offre un beau panorama de l’activisme politique, syndical et culturel d’un sans-grade, et nous fait revivre les espérances d’une génération jusque dans ses apories.

François Dosse

Les Belles Lettres, septembre 2009, 434 p., 31 euros, ISBN : 978-2-251-90002-5


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1er décembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTERAIRE//
Efina,
de Noëlle Revaz



Née en 1968 en Suisse, où elle vit toujours, Noëlle Revaz avait publié en 2002 un premier roman remarqué, Rapport aux bêtes (Gallimard, réédité en Folio). Depuis, elle a écrit des nouvelles et du théâtre mais a pris tout son temps pour nous offrir ce deuxième roman jubilatoire qui jongle avec les différents registres sentimentaux ainsi qu’avec une palette littéraire personnelle qui se déploie de descriptions psychologiques finement détaillées à un franc burlesque que ne renierait pas Woody Allen. Deux personnages occupent le devant de la scène. Efina, donc, peu définie, et T (il ne sera jamais nommé autrement), acteur charismatique, et égocentrique. Ils s’adressent des lettres très directes mais écrites dans un style classique à l’extrême, qui évoque celui des romans épistolaires du XVIIIe siècle, ce que l’auteur revendique pleinement : grâce à cette écriture, tous les décalages deviennent possibles, tous les secrets, tous les mensonges. Noëlle Revaz a choisi de soigner chacune de ses phrases avec gourmandise — ce que nous savourons pleinement —, mais elle s’est refusée à tout narcissisme et nous embarque dans les divers rebondissements de la vie trépidante d’Efina, parce que « tout changement fait du bien ». Les deux personnages principaux essaient plusieurs identités, sans jamais vraiment savoir si le jeu, le masque ne sont pas, tout compte fait, préférables au sérieux d’une réalité trop stable.

François Poirié

Gallimard, septembre 2009, 182 p., 14 euros, 978-2-07-012643-9


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26 novembre 2009
Livre

Histoire de France. Le Temps de la Guerre de Cent ans : 1328-1453,
de Boris Bove, sous la direction de Joël Cornette
Histoire de France. Les Renaissances, 1453-1559,
de Philippe Hamon, sous la direction de Joël Cornette


Alors que l’on vient juste d’exhumer l’histoire de France selon Michelet, puis selon Lavisse, les éditions Belin se lancent dans une entreprise éditoriale d’envergure avec une « Histoire de France » qui doit comporter 13 volumes et 7000 pages, et prendre 18 mois pour achever un programme de parution qui a commencé cet automne par la publication des 4 premiers volumes. La première chose qui frappe le lecteur est la beauté de l’iconographie. Les auteurs ont eu carte blanche pour illustrer les volumes dont ils étaient responsables et le résultat relève de ce que l’on appelle les beaux livres. Cette nouvelle publication est bien évidemment significative de cette nouvelle centralité de la Maison-France qui revient de force dans l’historiographie, mais c’est un phénomène qui date déjà du début des années 1980. Serait-ce simplement un Lavisse new-look, en couleur, une simple reprise du discours nationalitaire ? Il n’en est rien. Les concepteurs de cette entreprise ont manifestement pris en compte le tournant historiographique, au point de consacrer un vaste chapitre à la fin de chaque volume à « l’atelier de l’historien », qui permet de restituer le faire de l’histoire en posant la question des sources, des ombres et des lumières du savoir historique, et de prendre en considération les controverses, les conflits d’interprétation et les enjeux de ces débats. La volonté des auteurs n’est pas ici identificatoire avec une France éternelle ; elle n’appelle à aucune revanche ; il s’agit tout au contraire de démultiplier les focales, les échelles d’analyse pour montrer le caractère pluriel, fondamentalement divers de la construction nationale et la variété des « vérités » historiques qui l’ont accompagnée.

François Dosse

Editions Belin, octobre 2009, 667 p., 36 euros, ISBN : 978-2-7011-3362-4
Editions Belin, octobre 2009, 619 p., 36 euros, ISBN : 978-2-7011-3362-1


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24 novembre 2009
Livre

Pour le moins,
de François Dagognet


On ne peut que regretter le trop grand silence médiatique qui entoure l’œuvre philosophique originale et foisonnante de François Dagognet, né en 1924, longtemps professeur à la Sorbonne et docteur en médecine. Sans doute parce qu’il a abordé, à sa manière, des thèmes variés dans des disciplines diverses — l’éthique, l’épistémologie, les sciences, l’art contemporain… —, le « système », décontenancé, l’a tenu à l’écart. Nous ne pouvons donc que conseiller ardemment la lecture de Pour le moins, où François Dagognet s’intéresse au vaste paysage de « l’inconsistance », thème délaissé par la philosophie traditionnelle, qui recouvre aussi bien la poussière, les empreintes, les traces, les ombres… Question fondamentale : y a-t-il de l’Être dans ces objets minimalistes ? Se référant aussi bien à la célèbre interrogation de Heidegger sur la Chose qu’à Jean Dubuffet qui a placé la poussière au cœur de sa création, François Dagognet nous invite à réfléchir aux deux extrêmes inséparables que nous rencontrons quotidiennement : la matière et le spirituel. Et, pour cerner le « pour le moins », il déploie un éventail de questions essentielles, dont celle de la frontière métaphysique où se tiendrait « le minime », à égalité avec l’être humain lui-même.

François Poirié

Editions Encre Marine, octobre 2009, 125 p., 19 euros, ISBN : 978-2-35088-017-4


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20 novembre 2009
Livre

De l’imagination historique,
de Nicolay Koposov



La corporation des historiens s’ouvre lentement mais sûrement à des interrogations d’ordre philosophique. Le phénomène est nouveau et mérite donc d’être souligné. Cette publication d’un historien russe formé à l’école historique française depuis longtemps atteste cet intérêt nouveau pour les questions épistémologiques qui travaillent de l’intérieur la discipline. La question à laquelle prétend répondre l’auteur de l’ouvrage paraît simple, mais elle est des plus ardue, non pas « A quoi pensent les historiens ? », mais : « Comment pensent les historiens ? », ce qui présuppose d’aller interroger les catégories qu’ils utilisent pour savoir s’il y a une pensée proprement historienne, un appareil cognitif spécifique au savoir historique. Nicolay Koposov présuppose qu’il y a un imaginaire historien dont la structuration est essentiellement spatiale, et il se fait critique des paradigmes qui ont dominé jusque-là et notamment ce que l’on appelle le Linguistic Turn qui lui semble incarner un danger relativiste. Il préconise de s’interroger sur les différentes opérations cognitives requises dans la pensée historienne et de rejoindre ainsi les « choses mêmes » dans un retour à la phénoménologie husserlienne, sans passer par la médiation du chemin long de l’herméneutique qui privilégie le langage comme l’a incarné Paul Ricoeur. L’auteur pense ainsi pouvoir préconiser une voie plus courte à partir des catégories de l’espace mental et de l’imagination spatiale pour restituer la spécificité de la pensée historienne. C’est donc davantage du côté du paradigme cognitiviste, avec le rêve d’accès aux enceintes mentales que se porte cette thèse, celle d’une philosophie de l’esprit basée sur le connexionnisme et sur la pensée-image. On s’étonne à cet égard que l’auteur ignore les apports dans ce domaine d’un Gilles Deleuze et de ses deux ouvrages sur l’image-mouvement et l’image-temps qui auraient pu lui être utiles, mais il est vrai que Deleuze préconisait une toute autre voie que celle de la phénoménologie.

François Dosse

Editions de l’EHESS, septembre 2009, 318 p., 16 euros, ISBN : 978-2-7132-2220-7

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18 novembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE//
Murmures à Beyoglu,
de David Boratav



Ce premier roman de David Boratav contient deux récits admirablement orchestrés et construits, deux routes parallèles, deux narrateurs. Le premier (nous sommes alors dans les années cinquante), un enfant du quartier de Beyoglu à Istanbul, nous narre l’histoire de sa famille qui a toujours lutté d’une manière ou d’une autre contre le pouvoir en place. L’autre narrateur est un homme d’aujourd'hui, cinquantenaire et chercheur dans un laboratoire londonien ; il souffre depuis quelque temps d’un « Mal » qui l’empêche de dormir et par divers moyens il va tenter de retrouver le sommeil. Puis, son père – un écrivain d’origine turc exilé à Paris et avec qui il parlait peu – meurt, laissant derrière lui un grand poème inédit. Alors qu’il a toujours tout fait pour oublier cette autre langue qui est le turc, cet homme se retrouve du jour au lendemain à Istanbul, à la recherche de ce poème que sa mère a dû emmener avec elle lors de son retour au pays. Mais la route est longue et semée d’embûches.

Ce roman est aussi une charge (discrète mais régulière) contre « Le Levant de pacotille » tels qu’ils sont enseignés dans les manuels scolaires. Pas d’effets « carte postale » dans ce roman. Ici, outre les dérives solitaires, c’est surtout le dur quotidien des turcs soumis à la pauvreté, aux attentats, aux fanatismes, aux incessants tremblements de terre, qu’on voit. Et la question de l’exil, qui est au coeur de ce roman, amène également les personnages à repenser, à l’intérieur des grandes villes, leur rapport à l’autre, au sol et à la langue.

Christophe Grossi

Gallimard, août 2009, 368 p., 20 euros, ISBN : 978-2070-12628-6


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16 novembre 2009
Livre

En un lieu de brûlure. Œuvres,
de Salah Stétié



Écrivain arabe d’expression française, né à Beyrouth en 1929 et dont toute la carrière illustre l’engagement humaniste, Salah Stétié a sans doute été l’un des derniers à porter aussi haut – et avec une telle exigence – le flambeau d’une « francophonie » dont on sent bien qu’il se méfie par ailleurs, dans ses développements récents. Toute son œuvre (abondante) de poète et d’essayiste se caractérise en tout cas par un dialogue fécond entre la culture du Moyen-Orient (la poésie arabe classique, notamment – mais aussi la révolution qui va la remettre en cause dès les années cinquante) et la « tradition » moderne qui a remodelé la littérature française, depuis le milieu du XIXe siècle. Le volume d’Œuvres qui paraît aujourd’hui dans la collection « Bouquins » propose une traversée forcément sélective, dans un parcours déjà long. Après une présentation de Pierre Brunel et une sorte de portrait de l’auteur « par lui-même », il s’ouvre sur les cinq recueils de poèmes parus chez Gallimard de 1973 à 1992 (on y trouve en particulier le très beau Fragment : poème de 1978). Vient ensuite un ensemble d’essais qui se partagent entre de passionnantes digressions sur la poésie arabe (mais aussi quelques ombres tutélaires : Gabriel Bounoure, Georges Schéhadé) et les deux grandes figures conjointes (jusque dans leurs contradictions) que sont aux yeux de Stétié Rimbaud et Mallarmé. Le long ensemble d’aphorismes et de notations brèves qui leur fait suite sous le titre de Carnets du méditant n’est pas la partie la plus convaincante de l’ouvrage. Une constellation de textes inédits (sur Jouve, Perse, Gracq, Césaire, Pessoa et bien d’autres) vient relancer à la fin du volume le dialogue qui fait la richesse de cette œuvre à cheval sur deux mondes mais qui a su trouver ce « lieu hors de tout lieu » dont parlait Claude Esteban pour définir l’espace insituable auquel s’est confrontée, dans l’embrasement de l’écriture, la poésie du XXe siècle. Ce dont témoigne tout le travail de Salah Stétié, au fil de ces pages rétrospectives comme dans le reste de son œuvre.

Yves di Manno

Robert Laffont, octobre 2009, 1184 p., 32 euros, ISBN : 978-2-221-11414-8


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13 novembre 2009
Livre

Charles Darwin 1837-1839 : Aux sources d’une découverte,
de Daniel Becquemont



Last but not least, la publication de ce livre au terme d’une année Darwin surchargée comme toute année commémorative risque fort d’échapper à l’attention des lecteurs. Publication tardive, un éditeur à la force de frappe modeste, et pourtant il s’agit du meilleur spécialiste en France de l’œuvre de Darwin auquel il a déjà consacré de nombreux travaux qui font autorité. Outre la qualité incontestable de son auteur, l’intérêt de cet ouvrage tient dans la généalogie réalisée de ce qui aura été une des plus grandes découvertes des sciences humaines, l’une des trois grandes blessures narcissiques qui ont décentré l’homme dans son illusion de toute puissance, en le faisant descendre de l’animal.
On a pour habitude de lire Darwin dans l’après-coup à partir de sa doctrine accomplie et exposée dans L’origine des espèces comme si ce livre naissait de rien. Or, il y a une origine de L’origine, et Daniel Becquemont nous la retrace en suivant pas à pas le cheminement d’un Darwin métamorphosé par son long périple autour du monde à bord du Beagle de 1831 à 1836, entreprenant l’écriture de ses Carnets entre 1837 et 1839. C’est tout le mérite de cette étude de ne pas postuler l’après, mais de retrouver le présent tâtonnant du chercheur, ses hypothèses contradictoires, ses ébauches incomplètes, et contrairement à ses dires, des bribes de théorisation mises à l’épreuve de l’observation. Cette historisation d’une découverte replonge le lecteur dans l’univers culturel de l’Angleterre de Darwin, son passage de la géologie à la paléontologie, sa lecture décisive de Malthus qui va cristalliser une nouvelle vision de ce que peut être la lutte pour la vie, mais aussi le contexte familial avec un grand-père qui avait déjà exprimé ses convictions matérialistes et évolutionnistes. Non seulement cet ouvrage fait revivre Darwin aux confins de l’intime, mais il est une leçon de méthode au plan de l’histoire des sciences en récusant l’appauvrissante alternative entre internalisme et externalisme.

François Dosse

Éditions Kimé, octobre 2009, 307 p., 28 euros, ISBN : 978-2-84174-493-0


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9 novembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE//
Je vous raconterai,
de Alain Monnier



Il travaillait dans l’imprimerie, vivait dans un pavillon de la région parisienne avec femme et fille quand en quelques mois il a tout perdu. On a déjà lu ça ailleurs, on n’est pas surpris ; d’ailleurs, cette histoire d’homme postmoderne qui tombe jusqu’à n’être plus que l’ombre de lui-même, ça pourrait avoir par moments un petit côté stéréotypé, voire caricatural. Surtout que cet homme ne se contente pas de nous raconter sa descente aux enfers, il nous interpelle, nous juge : tiens, il semble même nous connaître.

Dans son « troquet de la rue de Nantes » où le comptoir est son seul soutien, entre soudain Igor, l’homme de main de Goulanov — un russe blanc émigré un Paris. Et ce Goulanov, qui est marié à la magnétique Loula, est puissant, intraitable, rancunier et tient à le rester. Par ailleurs, il organise régulièrement des soirées privées durant lesquelles des hommes, qui n’ont plus rien à perdre, vont (contre un bon repas, de la vodka et une enveloppe) jouer leur vie à la roulette russe devant un parterre de « célébrités ». En général, au bout de trois fois, les candidats meurent. Mais le narrateur, lui, en défiant les probabilités et la mort, va devenir dès la sixième exhibition celui qu’on nommera l’élu, le « Protégé » doublée d’une vedette populaire sur laquelle on va miser de plus en plus. Et il va même connaître l’amour fou au risque de se brûler les ailes et se transformer en une sorte d’Empédocle moderne. Mais derrière cette histoire s’en cache une autre que cet homme va faire remonter à la surface : celle d’une enfance volée.

Christophe Grossi

Flammarion, septembre 2009, 192 p., 17 euros, ISBN : 978-2-0812-2862-7


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6 novembre 2009
Livre

Lyre Dure,
de Philippe Beck



Avec la longue conversation de L’Impersonnage (Argol, 2006), puis son étonnante relecture des contes de Grimm (Chants populaires, Flammarion, 2007), l’œuvre déjà conséquente de Philippe Beck a indéniablement pris un cours nouveau, assumant désormais de manière plus tangible l’héritage poétique sur lequel elle s’appuie et qu’elle revisite superbement, depuis le début de son périple. Les XXXII chants de Lyre Dure en sont la démonstration éclatante : comment oser/composer de nos jours un Canzoniere — en miroir de Pétrarque et du XVIe siècle français — sinon en travaillant dans la matière de la langue elle-même (et sa mémoire prosodique) la tension entre baroque et classicisme qui est le propre de la lyrique amoureuse, au vrai (et noble) sens du terme ?

S’il s’agit bien, dans ce volume, de poèmes d’amour s’inscrivant donc dans cette lignée traditionnelle, qu’on ne s’attende pourtant pas aux épanchements mièvres et aux confessions impudiques qui sont trop souvent le revers du genre… Même s’ils ne réfutent pas la beauté et l’effroi de l’intime, ces poèmes tendus, traversés par la lumière noire qu’étend sur la page le corps amoureux du langage, sont d’abord une méditation — un « quasi-sermon » dit l’auteur — sur le sens aujourd’hui d’une telle relation : entre deux êtres, bien entendu, mais aussi entre la « révolution » qu’elle opère en nous et celle qu’elle induit dans le poème, bouleversé lui aussi par cette illumination concrète, souveraine, échappant au temps linéaire. Il s’agit donc d’un traité en tout point exemplaire — de poétique et d’amour moderne.
Un CD qui permet d’entendre l’auteur lire une partie de ces Chants accompagne à bon escient l’ouvrage.

Yves di Manno

Nous, octobre 2009, 176 p., 22 euros, ISBN : 978-2-913549-36-4


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4 novembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE//
Cutter,
de Yves Ravey


Dans son dixième roman très visuel aux frontières du roman noir et du théâtre, Yves Ravey sonde à nouveau la face obscure de l’âme humaine pour en dévoiler ses souillures. Autant le dire tout de suite : bien que trop court, c’est sans doute son texte le plus réussi. Et pourtant rien ne diffère des précédents ouvrages : il sera encore question d’un père mort, d’argent (vol, chantage), de voitures, des violences dans les échanges (familiaux, amoureux, domestiques), de gens qu’on exploite, de choses à ne pas dire, de candeur et de loyauté, d’une Lolita qui n’a rien à envier aux personnages de Tennessee Williams et d’un flic tout droit débarqué d’un film de Claude Chabrol. Non, ce qui rend ce texte plus singulier que les autres, c’est avant tout son rythme. On ne lâche pas cette histoire très bien tenue et tendue (le scénario hitchcockien est sans faille), les dialogues sont efficaces, il n’y a pas un mot de trop ; les trouvailles syntaxiques et stylistiques ne sont ni exagérées ni maniérées.

Chez Ravey, la plupart des personnages n’ont pas les moyens de leurs ambitions ; ce sont des médiocres, des êtres vénaux, individualistes, matérialistes. Ils jouent un jeu ambigu et malsain dans lequel peu à peu ils dévoilent leur vraie nature. Car ce qu’ils aiment, c’est transgresser, flouer, voler, tromper. Mais il y a un autre personnage ici : Lucky est son prénom (la chance n’est pas toujours de son côté sauf quand il rencontre Saul, le flic fumeur de Lucky Strike) ; on le dit simplet mais il ne faut pas se fier aux apparences – et lui aussi sait très bien se servir d’un cutter surtout quand il s’agit de protéger sa soeur.

Christophe Grossi

Minuit, octobre 2009, 144 p., 13 euros 80, ISBN : 978-2-7073-2087-2


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2 novembre 2009
Livre

Le Laboratoire moraliste,
de Alain Brunn



Le XVIIe siècle serait le siècle des « auteurs ». Mais certains, dont les moralistes — de Montaigne à Montesquieu, en passant par Pascal et, donc, La Rochefoucauld, figure centrale de l’étude passionnante d’Alain Brunn — semblent être trop grands pour ce statut. La Rochefoucauld est un cas exemplaire. Il est né duc et pair et n’a pas à assumer le statut d’écrivain. Pourtant, il consacre les trente dernières années de sa vie à écrire des textes hétérogènes dont seul l’un a véritablement retenu l’attention : les Maximes (publiées anonymement du vivant de l’auteur), qui connurent cinq éditions successives, de 1665 à 1678, très différentes les unes des autres. Ses autres textes, y compris ses Mémoires, ont été effacés. Ce qui fait dire à Alain Brunn qu’il n’y a pas d’« œuvre » de La Rochefoucauld. Les textes de Montaigne ou de La Rochefoucauld furent d’abord reçus comme des discours mêlés, fragmentaires, purs produits de la culture de la curiosité. La Rochefoucauld, dont Alain Brunn restitue toute la complexité, la modernité, c’est aussi ce « sourire railleur » décrit par Sainte-Beuve. Quant à l’écriture de La Rochefoucauld, elle constitue bien un laboratoire où chacun, de Nietzsche — qui trouvait ce système assez proche du sien — à Roland Barthes, peut investir le texte de son propre « intérêt », notion-clé chez La Rochefoucauld. Dès lors, le texte peut prendre tous les sens, dériver à l’infini.

François Poirié

Presses Universitaires de France, septembre 2009, 290 p., 26 euros, ISBN 978-2-13-056416-4


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30 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
La Peine du menuisier,
de Marie Le Gall


« Les mots n’étaient pas pour nous », constate sobrement la narratrice de ce premier roman extrêmement tendu, où Marie Le Gall dévoile, par petites touches savamment dosées, les secrets d’une famille d’ouvriers brestoise, tout en nous plongeant dans leur vie quotidienne durant plus de vingt ans. La mère et le père ont eu la narratrice trop tard (la mère avait 44 ans et le père, le Menuisier, 52). L’aînée, Jeanne, est « une innocente », dit pudiquement la grand – mère : elle est « folle » en vérité. Ici, dans cette maison grise et timide, personne n’embrasse personne. On comprend mieux que la narratrice se sente plus proche des morts, si paisibles dans leurs cadres, que de ces vivants tourmentés, plongés dans leur silence et leurs obsessions.
Ce qui touche tant dans ce roman à l’évidence autobiographique, c’est la sincérité absolue de la narratrice. Reçue à l’École normale, elle est heureuse uniquement parce que le Menuisier est fier. Lui, l’inconsolable, qui a choisi le mutisme pour taire l’événement monstrueux commis au sein de sa famille. Après des années d’enquête, la narratrice découvre le sinistre secret et nous le livre abruptement, sans pathos. Marie Le Gall – née en 1955 – nous le rappelle : on ne triche pas avec la vérité. On la dit, on l’écrit ou on l’enfouit à jamais. Dans les deux cas, on se met en danger.

François Poirié

Phébus, août 2009, 282 p., 20 euros,  ISBN : 978-2-7529-0413-3


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29 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Les Identités remarquables
de Sébastien Lapaque


Qui est ce narrateur qui tutoie Louis Lamballe (décrit comme quelqu’un de sensuel, égoïste, vaniteux, lâche, fat et con) et nous annonce d’emblée qu’il sera mort à la fin de la journée ? Qui en effet raconte cette histoire avec une précision telle qu’on le prendrait aisément pour un héraut grec ? Par ailleurs, qui est cette femme mystérieuse qui fouille les affaires de Lamballe et cherche visiblement à se venger ? Est-ce elle qui le tuera ou bien son frère qui l’accompagne ?

    Au-delà des questions et de cette histoire construite sur le modèle d’un roman à suspense, l’auteur nous invite à repenser l’homme postmoderne dans son rapport au monde, à la vanité, au romantisme, à l’engagement (politique, amoureux, amical…), au désengagement surtout et à la lâcheté enfin. Et derrière les secrets et les haines de famille, il y a d’abord l’omniprésence de la technologie et surtout beaucoup de solitude et de frustration. Peu de personnages s’en sortent ici (sauf la banquière) et presque tous sont des êtres malheureux. Laroque, le professeur de philosophie qui prétend ne pas parvenir à écrire, use de son pouvoir d’attraction auprès de tous pour exister ; Caroline ne peut être aimée par Lamballe, cet être égoïste, égotiste ; la femme mystérieuse est aveuglée par son désir de vengeance, et quant à son frère, qu’elle ignore depuis trop longtemps, il n’a jamais pu s’épanouir à cause d’elle.

    Une autre force de ce livre se trouve dans la dernière page ; là nous comprenons pourquoi ce narrateur a agi ainsi, poussé par ce désir que certains ont de vouloir changer la vie des autres.

Christophe Grossi

Actes Sud, août 2009, 176 p., 18 euros, ISBN : 978-2-7427-8536-0


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28 octobre 2009
Livre

Algérie. Les années pieds-rouges
de Catherine Simon


Après la guerre sans nom qu’a été la guerre d’Algérie, l’oubli a prévalu. On s’est coupé de l’autre rive de la méditerranée après Evian, à l’exception de quelques fortes têtes qui ont voulu partager les espérances de la jeune nation algérienne devenue indépendante et contribuer à sa renaissance. On les a appelés les « pieds rouges » par dérision. C’est leur histoire, totalement méconnue car ils ont embrassé une révolution trahie, que raconte la journaliste du Monde Catherine Simon qui a réalisé une vaste enquête pour recueillir leur témoignage et qui fait revivre leur aventure dans l’Algérie de 1962 à 1969. Le phénomène touche quand même quelques dizaines de milliers de personnes, enseignants, médecins, ingénieurs, artistes, journalistes partis dans ce havre de la révolution tiers-mondiste. Leur histoire est celle des illusions perdues, d’une révolution qui dévore ses enfants, surtout quand ils sont juifs, et plus généralement étrangers.
 
Entre-temps, quelques belles réalisations comme ce phalanstère pour orphelins de guerre animé par quelques-uns de ces pieds rouges à Saïda, mais aussi des actions plus douteuses comme ceux qui vont se lancer dans un maquis, une sorte de « foco » à la Bolivienne en pleine Kabylie, parce que le maquis « c’est l’aventure ». Catherine Simon repère dans la répression de cette ébauche de maquis les prolégomènes du régime totalitaire à venir qui s’en prend tout de suite aux « israélites », dénonçant un « complot qui a des ramifications lointaines. Derrière, il y a Israël ». Et puisque la gégène est encore sur place et que l’électricité ne s’use que lorsqu’on s’en sert, le nouveau régime va l’utiliser notamment pour se débarrasser de la poignée de trotskistes qui viennent troubler sa quiétude. C’est en effet là que se trouve un leader important de la IVe internationale, Michel Raptis, dit Pablo, qui créera son propre courant en 1965. De ces hommes et femmes qui ont vécu l’enthousiasme, la liesse d’Alger libéré un peu comme s’ils étaient à La Havane en train de reconstruire l’humanité, cet ouvrage relate leur histoire. Il aura fallu attendre le temps du relais générationnel pour entendre cette voix des décalés de l’histoire.

François Dosse

La Découverte, septembre 2009, 285 p., 22 euros, ISBN : 978-2-7071-5435-4


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27 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Quelqu’un cherche à vous retrouver,
de Marc Augé


Président de l’École des hautes études en sciences sociales pendant dix ans, Marc Augé est plus connu comme ethnologue, théoricien de la surmodernité ou encore inventeur du célèbre concept de « non-lieu », que comme romancier. Et pourtant, dans ce livre au beau titre énigmatique, il excelle à raconter une histoire, celle de Julien Arnaud, professeur depuis peu à la retraite, fan du film Casablanca, dont la vie est bouleversée par l’arrivée de Claire, une jeune femme qui pratique la psychologie narrative, une discipline non reconnue encore officiellement.
 
Claire veut tout savoir de Julien. Pourquoi ? Parce que « quelqu’un cherche à le retrouver » et l’a contactée à cet effet. Claire ment : elle est persuadée que Julien est son vrai père, son père biologique. Julien, lui, considère que l’origine, qui n’a pas de limites, est un concept pauvre. Ce dont nous avons besoin, et en cela les fictions nous aident, c’est de transformer le passé. Claire retrouvera finalement son vrai père, un certain Lucien Harneau (!), que Julien connaît, actuellement professeur à l’université de Chicago. Julien peut enfin retourner, seul, au cinéma, en pensant que les rencontres sont toujours possibles, jamais certaines, mais qu’elles empêchent les individus de se suicider et la société de se disloquer.

François Poirié

Le Seuil, septembre 2009, 130 p., 15 euros, ISBN : 978-2-02-099703-4


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26 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Le Diable et Éloge des fétichistes,
de Pierre Bourgeade



Avant de disparaître en mars dernier, Pierre Bourgeade a remis à son éditeur Tristram un roman qui se déroule dans l’Italie des années de plomb. Mené tambour battant, sans fioritures, nerveux et efficace, drôle, cocasse et tendu, Le Diable pourrait par moments faire penser aux contes voltairiens – en plus subversif.

    Quatre personnages se croisent ici : Attilio, ancien psychiatre, père célibataire, devenu brigadiste ; Ercole, jeune vicaire, succombant à la chair et tombant amoureux de Giovanna, ancienne entraîneuse et veuve d’un banquier retrouvé mort, une liasse de billets de banque enfoncée dans la gorge ainsi qu’un vieil aubergiste qui se prétend ancien « chemise noire » mais cache bien son jeu.

    L’intrigue (l’histoire d’amour entre le vicaire et la jeune veuve ainsi que la mise en place d’une action terroriste) tient sur peu de choses ; là n’est pas le plus important. Ce qui intéresse l’auteur c’est plutôt l’envers du décor (un crime sexuel est commis pendant un match de foot, par exemple) et les faces cachées des personnages (leur rapport à la sexualité, à la politique et à la religion et à leurs transgressions).

    « Fétichiste, polyfétichiste, qui ne l’est ? », écrit l’auteur dans son Éloge du fétichisme qui mêle réflexions, descriptions, citations et fictions à partir des pratiques érotiques et des travaux d’artistes sur leur rapport au corps et au sexe. Alors, une fois achevée la lecture de cet éloge, retournez au Diable et dressez la liste des fétichismes et des fétichistes que vous aurez repérés : vous serez surpris d’en trouver autant !

Christophe Grossi

Tristram, Le Diable, août 2009, 192 p., 18 euros, ISBN : 978-2-907681-75-9
Tristram, Éloge des fétichistes, août 2009, 192 p., 18 euros, ISBN : 978-2-907681-76-6


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www.tristram.fr
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23 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
L’Annonce,
de Marie-Hélène Lafon


S’affirme, chez Marie-Hélène Lafon, dont L’Annonce est le cinquième roman, comme une science de l’intime, du non-dit, qu’accompagne la description d’un lieu, toujours situé dans un décor qu’elle connaît bien, pour y être née, le Cantal. Marie-Hélène Lafon confie volontiers qu’elle travaille comme on laboure. Elle réécrit beaucoup, fouille, cherche le mot et le rythme justes. D’où l’indéniable qualité de son écriture, qui lui permet d’aller très loin dans la psychologie, sans appuyer trop fort.

L’Annonce pourrait se résumer en deux phrases : Paul, quarante-sept ans, paysan à Fridières, Cantal, ne veut pas finir seul avec ses deux vieux oncles et sa sœur Nicole, hystérique et autoritaire. Annette, trente-sept ans, qui a eu un fils avec Didier – « un blessé de la vie », pensait-elle, ivrogne invétéré en réalité — veut s’inventer une nouvelle vie, à la campagne pourquoi pas, elle qui ne connaît que l’âpreté du Nord. La rencontre s’organise par le biais d’une annonce et l’histoire d’amour peut commencer. Annette et son fils doivent s’adapter aux paysages éclatants, apprivoiser « les gens », apprendre les rituels. Avec une simplicité exemplaire, qui édicte une sorte de morale, Annette et Paul deviennent les héros discrets mais victorieux d’un combat fou : connaître le bonheur, et le partager.


François Poirié

Buchet-Chastel, septembre 2009, 196 p., 15 euros, ISBN : 978-2-283-02348-8
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www.libella.fr/buchet-chastel
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22 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Tout là-bas avec Capolino,
de Jean-Marc Lovay



L’univers sens dessus dessous de Tout là-bas avec Capolino nous force à oublier nos repères habituels. De la première à la dernière phrase nous errons dans une forêt de mots. Nous perdons tout contrôle face au verbe fou, aux temps verbaux mélangés, aux oxymores, aux visions d’un monde à l’envers où, dans une même phrase, il peut être question d’équilibre et de « déséquilibre anarchique », d’une « odoriférante lueur » et d’une « chose encore indistincte », de « cruelle méchanceté » et des « éclairs de l’amour le plus joyeux ».

Ici règne le végétal, le minéral, l’élémentaire mais aussi la « lampe-qui-riait sous l’auvent » ou encore les accordeurs de lits à cordes. Et tout se confond, se met à tournoyer, à danser une drôle de danse sans début ni fin en compagnie de personnages extrasensibles, étonnés, tout en questions, perplexes, parfois apeurés, souvent pénétrés. Car Capolino (en italien, « fare capolino » : « passer la tête », dit la fugacité, le faillible, le dehors dedans) est un inventeur qui a réussi à ne jamais mourir. En cela, lui mais aussi le narrateur ou encore Djinjé (la remodeleuse de visages) ressemblent aux personnages de Charlie Chaplin, de Buster Keaton, mais plus déjantés et tragi-comiques encore. Comme chez Beckett (on pense aussi à Eric Chevillard), ils s’ingénient malgré tout à vouloir entrer dans un monde qui les repousse. Mais comme ils n’abandonnent pas la partie, c’est là que le rire vient fuser. Comme le visage de Capolino qui « semblait se retenir doucement de rire et tranquillement se réjouir de bientôt pleurer. »

Christophe Grossi

Zoé, septembre 2009, 160 p., 16 euros, ISBN : 978-2-88182-653-5


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21 octobre 2009
Livre

Histoire de France. Tableau géographique de la France par Paul Vidal de La Blache,
Histoire de France. Les origines, la Gaule indépendante et la Gaule romaine par Gustave Bloch
,
de Ernest Lavisse


Un monument éditorial, cette grande Histoire de France de Lavisse, qui a été le bréviaire de tant de générations de Français, va pouvoir être disponible au public grâce au magnifique travail des éditions des Equateurs à qui l’on doit déjà la réédition de L’histoire de France de Michelet. 27 volumes remis en circulation ! et cet éditeur nous en livre les deux premiers volumes préfacés judicieusement par celui qui a commencé sa carrière d’historien, Pierre Nora, par un article qui a fait date sur… Lavisse, et dont Les lieux de mémoire sont un autre monument, à la fois héritier de Lavisse et anti-lavissien. Certains se demanderont pourquoi exhumer cette vieillerie dépassée par les acquis de l’école des Annales. C’est ignorer que cette écriture historienne cristallisée dans ce qu’elle a eu de meilleur au tournant du siècle autour de Lavisse a été diabolisée par la suite.
On reconnaît aujourd’hui, et cette publication y participe, tout l’intérêt de cette école méthodique, de cette histoire qui tend à se faire scientifique dans la discrimination du vrai et du faux. Il y a de ce point de vue de l’indépassable, et il est bon d’y revenir, ce qui ne veut en aucun cas dire que l’on peut aujourd’hui s’engager dans la voie ouverte par Lavisse. Elle ne suffit pas, les temps ont changé et nous avons rompu avec sa forme de continuisme, avec sa volonté d’identification pour des raisons nationalitaires. Les deux premiers volumes sont à cet égard significatifs de la volonté de naturaliser l’objet France de la part de Lavisse qui convoque le géographe Paul Vidal de La Blache pour montrer que la France est la France avant d’être consciente d’elle-même, puis il l’enracine dans le temps, celui de la Gaule qui donnera le fameux : « Nos ancêtres les Gaulois » sur lequel la communauté nationale s’est construite. Comme le dit Pierre Nora, nous avons tous « du Lavisse dans le sang ». Il était temps de pouvoir faire notre examen sanguin et l’on doit cette possibilité aux éditions des Équateurs, qu’elles en soient remerciées.


François Dosse

Éditions des Équateurs, août 2009, 395 p., 18 euros, ISBN : 978-2-84990-128-1
Éditions des Équateurs, août 2009, 456 p., 18 euros, ISBN : 978-2-84990-129-8


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www.equateurs.fr
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20 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
L’Aimé de juillet,
de Francine de Martinoir


« Il n’y a de vif que le passé », dit la narratrice de ce roman, Octavie, qui retrouve à l’occasion de la mort de son ex-mari l’Alger des années 1950, 1960, où elle fut envoyée, contre son gré, comme professeur. À son arrivée, elle fut frappée par la lenteur calme de la ville, la beauté des ciels, la blancheur, le silence, qui lui semblent masquer un énorme mensonge : les Français d’Algérie vivaient dans le déni. Pour eux, la guerre n’existait pas. Octavie fera une rencontre capitale, celle du commandant Tancrède Préfailles, un homme cultivé, complexe, qui a vécu la Résistance, la déportation, le Vietnam, un homme mystérieux qu’Octavie épousera et dont elle divorcera. Les soupçons sur les activités réelles et sur les convictions de son mari durant la guerre d’ Algérie la rongeront toute sa vie. Ce que montre Francine de Martinoir, avec subtilité, dans un style classique sans être désuet, c’est la distance infranchissable qui sépare deux êtres, mariés ou non. La narratrice, les rares fois où elle était en compagnie de son époux, avait le sentiment d’être dans un rêve au décor faux. Elle part, mais le souvenir de cet homme ambigu, et de ces années-là, si intenses et formatrices, ne la quitteront jamais.


François Poirié


Éditions Jacqueline Chambon, août 2009, 260 p., 19 euros 80, ISBN : 978-2-7427-8591-9


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19 octobre 2009
Livre

Œuvres complètes,
de Lautréamont
Édition établie, annotée et présentée par Jean-Luc Steinmetz



L’une des œuvres les plus saugrenues – mais aussi, des plus énigmatiques – de la littérature française fait cette année une nouvelle entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade. La précédente édition, en 1970, associait en effet Lautréamont à Germain Nouveau, pour une raison matérielle évidente : Les Chants de Maldoror, les Poésies et les rares feuillets de la correspondance d’Isidore Ducasse ne pouvaient constituer à eux seuls un volume de la prestigieuse collection. Pour y parvenir aujourd’hui, l’éditeur a opté pour une solution assez inattendue dans ce contexte : proposer à la suite de l’œuvre elle-même (qui n’occupe qu’un tiers de l’ensemble) un florilège de sa réception critique, de ses premiers découvreurs (Bloy, R. de Gourmont, Larbaud – puis les surréalistes) à des contemporains tels que Le Clézio ou Ph. Sollers (qui se taille la part du lion dans cette affaire, quitte à ramener la couverture à lui…).


Le résultat est loin d’être inintéressant, au plan de l’histoire littéraire (la reprise en particulier du long texte d’Aragon : « Lautréamont et nous » suffirait à le justifier), mais l’on peut se demander s’il n’y a pas un paradoxe à composer de la sorte un volume où l’œuvre tend à être recouverte par les lectures qui en ont été faites. D’autant que les questions auxquelles elle nous renvoie sont loin d’être tranchées… A relire aujourd’hui, avec un certain recul, les Chants et les Poésies qui les contredisent, on peut se demander en effet s’il n’y pas eu une sorte de méprise originelle à leur sujet, toujours reconduite sous des approches diverses : l’œuvre est-elle aussi centrale, voire aussi extrémiste que l’ont estimé ses meilleurs lecteurs ? On peut parfois en douter, en dépit de sa profonde étrangeté et de sa violence fondatrice. Du moins avons-nous désormais la possibilité de l’aborder avec un regard neuf, grâce au travail aussi discret qu’érudit de Jean-Luc Steinmetz.

Yves di Manno

Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », septembre 2009, 848 p., 45 euros, ISBN : 978-2-07-011914-1


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16 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
La barque silencieuse
de Pascal Quignard


Comme le titre de ce nouveau tome du Dernier Royaume l’indique, il sera souvent question ici de péniches, de barques (Charon), de transports (victuailles, nourrissons, morts), de transferts (Freud). Entre traités, essais, réflexions, jaillissements poétiques, contes souvent cruels, Pascal Quignard convoque l’histoire des hommes, de leurs pensées et en dresse des tableaux saisissants. Des Grecs à Bossuet, de Mazarin à l’anachorète, du Japon à l’Islande, quels que soient les faits, les dates, les protagonistes, les sources, les courses, les créations, à travers la brièveté des vies, c’est le temps qu’il interroge une fois encore. Car il n’est pas un endroit où l’on conçoive de la même manière la naissance, la vie, la mort. Et c’est soudain notre rapport aux croyances qui surgit : ce que font les vivants avec les crânes des morts ou ce besoin d’athéisme depuis que Dieu est mort.

Le temps s’arrête, il ne passe pas ou bien dure toute une éternité. Lié aux guerres, à la création, au songe, à la nostalgie, à la mélancolie, à la solitude, il est également au cœur du silence, de la musique, de la « nuit sexuelle », de la « nuit fœtale » et de la lumière d’aujourd'hui. Il est aussi cette caverne bénie vers laquelle on revient difficilement : « Nous sommes voués à la première vie oubliée dans la respiration. Dans l’éblouissement de la lumière de la naissance la première nuit s’efface. ». Mais la porte reste ouverte, précise-t-il, notamment par le biais du suicide ou de l’écriture, là où « une goutte d’encre rejoint un peu de la nuit qui était en amont de chaque corps. »

Christophe Grossi

Seuil, septembre 2009, 252 p., 18 €, ISBN : 978-2-02-099109-4


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15 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Quand j’étais nietzschéen,
d'Alexandre Lacroix


Peut-on qualifier un livre de « sympathique » sans vexer son auteur, qui pourrait entendre dans ce mot un brin de compassion ? Oui, si nous le pensons vraiment. Quand j’étais nietzschéen est le deuxième volet d’une trilogie autobiographique – le premier s’intitulait De la supériorité des femmes et retraçait une rupture amoureuse à l’âge adulte et c’est, en effet, un livre sympathique, vibrant, vivant, drôle aussi, riche de scènes archétypales de l’adolescence – Alexandre Lacroix, aujourd’hui rédacteur en chef de Philosophie Magazine, avait seize ans à l’époque – où, sous une apparente désinvolture, percent angoisse et questionnement, autodérision et quête de sens.
De la sympathie à l’empathie, il n’y a qu’un pas, et Alexandre Lacroix réveille, par la précision même de sa narration, nos propres souvenirs nietzschéens, nos révoltes d’alors, notre désir d’en découdre avec un monde d’où la vraie vie était absente. La lecture de Nietzsche fut donc, pendant quatorze mois, l’unique breuvage (enfin presque…) du jeune Lacroix, un peu égaré par ailleurs dans le labyrinthe des sentiments. Et aujourd’hui ? Bon père de famille surmené, il ne plairait probablement pas à l’adolescent qu’il fut pour qui, en revanche, il garde une sincère affection. Alexandre Lacroix a voulu recoller les morceaux du puzzle, être en paix avec cette époque et a replongé dans son passé, avec brio, sans indulgence ni sévérité excessive. En ami, pourrait-on dire.

François Poirié

Flammarion, août 2OO9, 252 p., 18 €
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14 octobre 2009
Livre

Histoire de la folie, de l’antiquité à nos jours,
de Claude QUETEL



La relation entre cette publication et le fameux ouvrage de Michel Foucault est d’évidence puisque Claude Quétel, historien déjà bien connu pour avoir dirigé avec le docteur Jacques Postel une Histoire de la psychiatrie, a repris le titre même de l’ouvrage de Michel Foucault, paru en 1961. Il ne s’agit pourtant pas d’un Remake, mais d’un livre tout contre qui s’emploie, dans la lignée des travaux déjà anciens de Gladys Swain et de Marcel Gauchet (La pratique de l’esprit humain, 1980), à démonter la démonstration foucaldienne.
 
Selon ce que l’auteur appelle « L’Evangile selon Foucault », il y aurait un moment rupture à l’époque moderne qui aurait consisté à individualiser le fou comme fou, et à lui faire subir le grand Renfermement asilaire. Claude Quétel qui a commencé sa carrière plongé dans les archives exceptionnelles de l’hôpital Saint-Sauveur de Caen qui était encore au tournant du siècle le troisième asile de France, opère en historien un retour aux sources pour dévoiler les continuités sous la rupture supposée. D’où le long cheminement historique qu’il retrace depuis l’antiquité, vaste enquête très documentée pour ressaisir l’évolution de la folie, de sa nosographie et des réponses successives données au plan thérapeutique, juridique, sociétal. Il apparaît clairement que la figure de la folie était déjà identifiée dans l’antiquité sous le nom de « maladies de l’âme », objet de cures prescrites par Hippocrate, Galien, Celse. Non seulement on prescrivait des bains adoucissants, des saignées, des sangsues, des ventouses, mais aussi une forme de thérapie relationnelle. Les pratiques actuelles face à la folie, l’usage des psychotropes, sont bien évidemment différentes, mais elles ont en commun avec celles de l’antiquité de rester très empiriques et de ne pas réussir à percer le mystère qui continue à nimber la figure de la folie. Ce n’est pourtant pas une raison pour renverser ce savoir en construction car, comme le dit Sénèque : « Ce n’est pas parce que la médecine ne guérit pas tout qu’elle ne guérit rien. »

François Dosse

Tallandier, septembre 2009, 620 p., 25 €, ISBN : 978-2-84734-603-9


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13 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
L’Autoportrait bleu,
de Noémi Lefebvre


Le roman débute alors que la narratrice s’apprête à quitter Berlin en avion, en compagnie de sa soeur férue d’aérofreins et la lecture s’achèvera à Paris lors de l’atterrissage, une heure et demie plus tard.

    Celle qui dit Je est une fille asociale et insortable ; ses parents sont morts. Ce qu’on sait d’elle encore : elle a aimé un parachutiste, sa belle-mère ne supporte pas sa désinvolture au tennis, son mariage sera « bientôt raté ». L’expérience berlinoise l’a déboussolée ; tout son être (pensée et langage) n’est plus qu’un magma logorrhéique. Si l’on pense souvent à Thomas Bernhard, il sera ici surtout question de musique et de nazisme, de Schönberg ou de la correspondance entre Thomas Mann et Adorno. De résistance, de mélancolie, de craintes et du bonheur collectif également.

    Car à Berlin, elle a rencontré un pianiste avec qui elle s’est rendue à une exposition sur la musique et le IIIe Reich où L’Autoportrait bleu, le tableau du musicien Schönberg (également peintre) a provoqué chez le pianiste une idée de contre-phrase musicale. Devant choisir entre la honte et la solitude, à l’instar de Schönberg qui avait dit non aux nazis, le pianiste connaîtra lui aussi un grand moment de solitude, hué par un public qui n’a pas compris ou pas voulu comprendre qu’il venait de créer une musique qui « était l’esprit de résistance, que cet esprit de résistance était justement, dans son idée, l’esprit qui devait le mieux caractériser […] cet Auditorium en particulier qu’il avait imaginé composé de fils et de filles de Résistants de la première heure. »
    
Christophe Grossi

Verticales, août 2009, 144 p., 13,90 €, ISBN : 978-2-07-012633-0


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12 octobre 2009
Livre

Au Jour le Jour (Selected Poems),
de Joseph Julien Guglielmi



Le parcours de Joseph Julien Guglielmi (né à Marseille en 1929) débute dès les années 1950, autour des Cahiers du Sud et surtout d’Action poétique, dont il fut l’un des premiers animateurs. Il y aura ensuite l’aventure de Mantéia, celle d’Orange Export Ltd, les traductions de poésie américaine… Après Aube (Seuil, 1968) et La Préparation des titres (Flammarion, 1980), ses poèmes paraissent principalement chez P.O.L (citons en particulier Fins de vers, Le Mouvement de la mort, Joe’s Bunker). L’Act Mem publie aujourd’hui une traversée « à rebours » de son œuvre, de ses livres les plus récents à son tout premier recueil : Au jour le jour, paru en 1961, dont le titre est repris pour ce volume rétrospectif – comme si la boucle était bouclée…
Ce qui frappe le plus, à remonter le cours de cette œuvre, c’est sa cohérence et la continuité obstinée de sa quête, malgré la diversité de ses approches formelles. Si l’on excepte les tout premiers textes, marqués par le lyrisme quotidien de l’après-guerre, la poésie de Guglielmi aura toujours cherché à capter le flux incessant de la « pensée » – ou plus exactement de la matière verbale qu’elle traverse –, à fixer ses vertiges et ses carambolages dans une sorte d’écriture automatique revisitée, qui empruntera plusieurs voies au fil des décennies : la prose débridée des années 1970, le beau travail sur l’octosyllabe et le vers impair dans les années 1980, le chant fragmenté de Travelogue ou de Grungy Project, les strophes verticales des dernières années… Tout cela déroulant, à toute vitesse, un paysage mental éclaté dont le spectre va de l’intime à l’impersonnel, célébrant à part égale l’art de la lecture et les étreintes charnelles, dans un joyeux remue-ménage syntaxique : « danse de l’intellect parmi les mots », pour reprendre une formule célèbre.
Signalons que ce volume – augmenté d’une anthologie critique et d’un réjouissant cahier de photos – inaugure une collection destinée à remettre en lumière l’œuvre de certains « grands contemporains ». Prochain titre à l’automne : Jean-Pierre Faye.

Yves di Manno

L’Act Mem, coll. « Faut suivre », juin 2009, 384 p., 25 €, ISBN : 978-2-35 513-047-2


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9 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Un homme louche,
de François Beaune



L'écrivain inclassable des Lettres belges André Baillon qui a été interné volontaire dans un des chalets de la Salpêtrière n'a guère d'enfants spirituels : Jean-Daniel Dugommier, le personnage créé par François Beaune est peut-être l'un d'eux, lui qui, après avoir vécu son enfance et sa préadolescence dans un chalet justement – sera également interné, à l'âge de quatorze ans, par sa mère.

Ce qu'on sait de Jean-Daniel Dugommier tient dans deux cahiers, le premier a été rédigé dans les années 80, de ses treize ans à son internement et l'autre, vingt-cinq ans plus tard. Entre une famille déjantée et monomaniaque et un environnement qui se délite, le narrateur (qu'on surnomme Glaviot, qui est sale, a des cheveux gras et joue l'imbécile pour cacher ses superpouvoirs) tente de faire « une triple étude sur la famille, l'adolescence féminine et les salles d'attente ». Plus tard, il vivra un temps en Angleterre, boira beaucoup, rencontrera Céline, il aura un fils qui se suicidera à 15 ans, il errera, deviendra correcteur de presse et veilleur (voyeur) de la ville, le « quadrilleur », celui qui observe le monde, « un homme louche ».

La manière d'écrire de biais, les recherches verbales, les trouvailles syntaxiques permanentes, cette façon de regarder le monde, de le découper et de le recomposer, sans complaisance, est de l'art brut duquel personne ne ressort indemne. Alors on repense à André Baillon, puis à Artaud, à Queneau mais aussi à Robert Walser. Et on est triste soudain de ne pas avoir fait attention à Jean-Daniel Dugommier quand il était encore de ce monde.
    
Christophe Grossi

Verticales, août 2009, 350 p., 20 €, ISBN : 978-2-07-012603-3


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8 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Ordalie,
de Cécile Ladjali


Quand on est un admirateur fervent d’ Ingeborg Bachmann et de Paul Celan, ce n’est pas sans appréhension qu’on ouvre Ordalie qui met en scène – sous des noms fictifs : Ilse et Lenz- ces deux génies du XXe siècle. Mais Cécile Ladjali apaise vite nos craintes en choisissant comme narrateur un personnage fade, nostalgique de l’hitlérisme, Zak, le cousin amoureux fou d’ Ilse la merveilleuse. Tout les oppose : Zak est médiocre, Ilse est brillante, intransigeante, engagée jusqu’au bout dans la littérature et dans sa passion pour Lenz, le poète « juif ». C

écile Ladjali, au-delà des nombreuses citations qui émaillent son livre, dresse un portrait de l’Allemagne – du groupe 47 à cette terrible année 1962 où un mur fut construit à Berlin-, tout en approfondissant les traits de chacun des protagonistes, ce qui donne à son roman un aspect de fresque indéniablement réussi. On regrettera toutefois quelques facilités stylistiques et une description de la plongée dans la folie d’Ilse/Ingeborg un peu caricaturale. Ce sont la colère et une exigence extrême qui animaient Bachmann et Celan : pas de soumission chez eux, mais des tensions, des abîmes, pour accueillir les derniers mots.


François Poirié

Actes Sud, août 2009, 202 p., 18 €, ISBN : 978-2-7427-8534-6

Signalons qu’un volume d’Oeuvres d’Ingeborg Bachmann paraîtra cet automne chez Actes Sud, dans la collection Thesaurus.

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www.actes-sud.fr
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7 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE//
Une année étrangère,
de Brigitte Giraud


Rares sont les romans qui abordent avec tant de justesse, sans effets inutiles, des questions déterminantes comme celle de la confrontation avec la langue étrangère, l’entrée dans l’âge adulte, la perte d’un être cher – ici, un frère –, la lecture (Thomas Mann ou… Mein Kampf), la construction d’une identité. Brigitte Giraud a déjà publié plusieurs livres remarqués, dont L’Amour est très surestimé (prix Goncourt de la nouvelle 2007) mais elle n’exhibe pas, comme tant d’autres, son talent et sa maîtrise d’écrivain. Ce qui l’intéresse, c’est « la complexité de la vie des autres » (p. 142). Une année étrangère relate les six mois passés en Allemagne, Laura, dix-sept ans, qui a voulu fuir ses parents étouffants plus que parfaire son allemand. Engagée par la famille Bergen comme jeune fille au pair, elle aura beaucoup de mal à trouver sa place et à comprendre exactement ce qu’on attend d’elle. Elle lit La Montagne magique pour se rassurer et Mein Kampf pour s’impressionner mais aussi pour se punir d’elle ne sait quoi. La narratrice se débat dans ses contradictions, sans renoncer à des moments de drôlerie ou à ceux, plus troubles, du désir. Une rencontre décisive avec le père de Monsieur Bergen va donner à cette magnifique Année étrangère toute sa dimension tragique, pleine d’humanité.

François Poirié

Stock, août 2009, 208 p., 17 euros, ISBN 978-2-234-06346-4


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7 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Une année étrangère,
de Brigitte Giraud


Pourquoi cette famille allemande qui a priori n’avait pas besoin de jeune fille au pair en a-t-elle fait la demande ? Voilà la première question que se pose Laura, cette française de 17 ans, dès son arrivée. D’abord bloquée avec la langue (donc avec la pensée), elle est également maladroite car elle ne sait pas ce que cette famille si différente de la sienne (qui, elle, est en train d’éclater suite à la mort du petit frère) attend d’elle. Elle doit donc recomposer « ce qui s’est décomposé en elle », malgré la forêt inquiétante, l’hiver et ses courtes journées et ce qu’on lui cache : le pourquoi de sa présence.

Laura distille les informations et au détour d’une phrase nous livre un élément de sa vie d’avant ou de sa nouvelle vie allemande. En procédant ainsi, par touches, l’auteur parvient à nous plonger dans le même sentiment d’étrangeté que son héroïne, qui s’invente un personnage pour faire la nique au réel ou lit Thomas Mann et Hitler pour mieux comprendre la langue.

Un matin la jeune allemande lui échappe et Laura se perd dans la forêt ; et soudain c’est son frère qu’elle cherche, ce frère qui la hante, cette mort qui lui a fait faire ce voyage de l’autre côté de la frontière, à plus de mille kilomètres des siens. Elle comprend alors que c’est ce deuil impossible qui l’a amenée là, au bord de la Baltique, (« L’expérience du deuil ? Un vertige d’étrangeté », dit-elle), en cet endroit précis où, face à la maladie qui déboussole la famille allemande liée à la France par le grand-père, elle devrait mieux accepter la mort de son frère et enfin rejoindre l’âge adulte.

Christophe Grossi

Éditions Stock, août 2009, 216 p., 17 €, ISBN : 978-2-234-06346-4


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6 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
La Solitude de la fleur blanche,
de Annelise Roux



Née quelques années après le retour de ses parents en France, qui ont vécu l'exil à l'envers (des Français d'Algérie condamnés à vivre dans le bordelais), l'auteur n'a pu que fantasmer ce pays, d'où ce livre. Mais le chemin – cette nécessité de faire de la littérature à partir des matériaux familiaux, historiques, locaux et littéraires – est long. Surtout quand on est à fleur de peau, écorchée vive. Ou quand (comme Frédéric Pajak) le père meurt dans un accident de voiture. Ou encore quand on est asthmatique ou alcoolique et qu'on se sent déclassé, « dépaysé » : le sentiment de culpabilité est d'autant plus fort. Mais la littérature a une fonction profondément résurrectionnelle et l'auteur le prouve.

Pour s'immerger dans les mots qui lui paraissaient « la seule manière d'habiter justement le monde », elle mêle alors sa généalogie à une ascendance rêvée, « bouclier derrière lequel se construire, guérir des plaies de l'Algérie », écrit-elle. Ainsi ses deux grands-pères deviendront Beckett et Hemingway.

Mais par-delà la solitude et la mélancolie surgit une force impérieuse : la puissance du récit. De cette déflagration jaillit la poésie qui réinvente toujours le réel : un lyrisme frappé, assumé – dans ce quelque chose de très direct, brut, cru, arraché, écorché et dans le même temps maîtrisé, sans pathos ni sentimentalisme. Puissant, oui. Pénétrant. Qui percute immédiatement et continue de résonner longtemps, comme une vodka, ce mélange du glacé et du liquoreux, suivi de l'alcool qui ensuite se diffuse en nous, longtemps.

Christophe Grossi

Sabine Wespieser éditeur, août 2009, 240 p., 20 €, ISBN : 978-2-84805-073-7


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5 octobre 2009
Livre

Anthologie de l’OuLiPo,
Edition de Marcel Bénabou et Paul Fournel


Fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle) a d’abord mené une existence souterraine avant d’apparaître au grand jour, dans les années 1970, à travers plusieurs publications. Auréolé du prestige de son fondateur, et de quelques-uns de ses membres (Georges Pérec, Jacques Roubaud, Italo Calvino), il a acquis depuis deux décennies un statut nettement moins ésotérique et jouit même d’une certaine renommée, notamment dans le milieu enseignant.
 
La grosse anthologie qui vient de paraître en « Poésie/Gallimard » rend compte d’un travail collectif de près d’un demi-siècle, tout en mettant l’accent sur l’apport de ses membres récents. Le lecteur familier des recherches initiales de l’Ouvroir (recueillies dans l’Atlas de littérature potentielle et dans les premiers volumes de la « Bibliothèque oulipienne ») constatera sans doute un certain déplacement, au fil des décennies, de ses perspectives de départ. Le petit cercle d’écrivains et de chercheurs qui réfléchissaient aux techniques de la littérature et travaillaient à leur accroissement (ce qui n’excluait ni l’humour, ni la gravité) a insensiblement cédé la place à un groupe d’animateurs enjoués, dont la logique correspond davantage à celle des prétendus « ateliers d’écriture » qu’à la création stricto sensu…
 
Il n’en demeure pas moins qu’il y a à glaner, dans ce copieux ouvrage (en particulier dans la section « Sonnets et autres ») et que de nouvelles recrues comme Ian Monk ou Frédéric Forte apportent un peu de sang neuf à une équipe certes joviale, mais tout de même limitée dans ses ambitions. C’est l’esprit potache qui domine, au détriment de recherches plus sévères, comme celles de Michelle Grangaud ou de Michèle Métail (curieusement absente du volume). On peut, à divers titres, le regretter.

Yves di Manno

Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », mai 2009, 910 p., 10,90 €. ISBN : 978-2-07-035567-9.


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2 octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Honecker 21
Jean-Yves Cendrey



Fils unique « ignare et ambitieux », enfant mal aimé, jeune cadre dynamique berlinois béni-oui-oui, mari se laissant modeler culturellement par sa compagne, Matthias Honecker a tout de l’homme sans qualité qui arpente nos sociétés pseudo libérales et postmodernes : terne et dépassé.

Quand, à la recherche d’un lieu de débauche pour son patron il tombe amoureux de Kubain (une jeune femme sourde, « molle, aux seins tombant »), le masque de la lassitude tombe enfin et Honecker devient un autre homme : compulsif, exalté, proche d’exploser, comme si tout ce qu’il avait toujours contenu lâchait soudain. Son enfant vient pourtant de naître tandis que sa femme déprime. Mais rien y fait : Honecker s’enfonce dans la forêt. Là où son enfance resurgit, il se déleste de son présent factice et de sa frustration d’homme des Temps soit-disant modernes pour se laisser aller à ses fantasmes. Il achète alors un appartement dans la cité pensée par Le Corbusier, où habite Kubain. Mais le déménagement doit avoir lieu à l’aube d’une nouvelle année et c’est ce même jour que son patron tyrannique a décidé de réunir tous ses sbires et d’organiser un « dîner de motivation » près de la Baltique. Il n’a pas le choix et devra tout mener de front. Une nouvelle épopée « chaplinesque », fiévreuse et débridée, l’attend.

Juste, mordant et efficace, ce récit, outre de nous tendre un miroir représentatif de notre monde à l’envers, est servi par une très belle langue où les épreuves de ce personnage à matricule sont désamorcées par un comique de situation très maîtrisé.

Christophe Grossi

Actes Sud, août 2009, 224 p., 18,50 €, ISBN : 978-2-7427-8537-7


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1er octobre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Nouveaux Indiens,
de Jocelyn Bonnerave



C’est sous le signe de l’étrangeté que Jocelyn Bonnerave a choisi de placer son premier roman, très réussi, plein de surprises, qui joue habilement avec le sérieux et une forme de fantastique, tout en dressant des portraits qui gagnent en épaisseur et en mystère à mesure que le récit progresse. Le décor de Nouveaux Indiens est l’université de Berkeley, qui a produit beaucoup de prix Nobel et accueille aujourd’hui de nombreux SDF dans son parc de plusieurs dizaines d’hectares.
 
En toile de fond se déroule la campagne présidentielle de 2004, où Bush apparaît stupide et Kerry arrogant. L’obésité, fléau national, occupe une place centrale dans la vie politique, et dans le roman. Un jeune anthropologue français entre dans cet univers, lisse en apparence, pour approcher Frank Firth qui défend des thèses originales sur l’art de communiquer sans parler quand on joue ensemble de la musique. Une affichette – « We miss you Mary »-, punaisée un peu partout, intrigue notre héros. Mary vient de mourir.
 
Anorexique, danseuse, ethnologue, elle avait réalisé un excellent travail sur les Indiens Guayaki du Paraguay, anthropophages, avec son petit ami Barry, « trop intelligent » : ou pervers ? Une étrange dame au collier d’ambre livrera la clé de l’énigme, terrifiante mais crédible, car, on le rappelle à la fin, les Etats-Unis sont parcourus de fictions, contradictoires, dangereuses parfois. Comme de se laisser dévorer pour disparaître discrètement…

François Poirié

Éditions du Seuil, coll, Fiction & Cie, 170 p., 16 €


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30 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Des hommes
de Laurent Mauvignier



Comme Rabut ou Février, Bernard, a été appelé en Algérie dans les années soixante. Avant son départ il portait déjà un lourd passif (une petite soeur qu’il aurait laissé mourir) mais ce qu’il a vécu en Algérie (la peur qui l’a transformé en tueur) n’a rien arrangé ; l’échec de son couple n’a fait qu’empirer les choses et son retour au bourg l’a rendu dépendant des autres. Lorsqu’il choisit d’offrir une broche à l’une de ses autres soeurs pour son anniversaire, son geste ne plaît à personne et le ton monte rapidement. Alors soudain il s’en prend à un invité, un Algérien qui sans le vouloir va faire remonter à la surface quarante années de silence ainsi que tout un amas de non-dits, de ressentiments et de souffrances.

    Un demi-siècle plus tard, on se rend compte que dans ce bourg, où vivent ensemble des gens modestes et où l’équilibre ne tenait qu’à un fil, les fantômes de la sale guerre sont toujours là et qu’ils reviennent régulièrement hanter les protagonistes. « On pleure dans la nuit parce qu’un jour on est marqué à vie par des images tellement atroces qu’on ne sait pas se les dire à soi-même. »

    Grâce à un beau sens du récit, à un souffle poétique noir et à une tension à la Faulkner, c’est tout un pan de notre histoire honteuse que Laurent Mauvignier a réactivé (l’imbécillité des hommes, la guerre, les tortures, les harkis sacrifiés, les jeunes appelés envoyés au casse-pipe…). Mais il réussit également avec une grande habileté à mêler à cette tragédie collective l’un des objets de ses obsessions : les drames familiaux, les secrets de famille et leurs non-dits.

Christophe Grossi

Éditions de Minuit, août 2009, 288 p., 17,50 €, ISBN : 978-2-7073-2075-9


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29 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Mon enfant de Berlin,
de Anne Wiazemsky



Après un passage remarqué au cinéma, Anne Wiazemsky, la délicieuse héroïne triste de Au hasard Balthasar dans le film de Bresson alors qu’elle était adolescente, s’est depuis consacrée à l’écriture. Avec Mon enfant de Berlin, la romancière née en 1947, nous livre une enquête biographique sur ses parents, fondée sur de larges extraits du journal intime de sa mère et des lettres que celle-ci écrivait à ses parents, sources largement citées. Il s’agit pour l’auteur de remonter aux origines de sa conception, c’est à dire à la naissance de l’amour entre ses parents. Le livre est centré sur le personnage de sa mère Claire, fille de l’écrivain François Mauriac, jeune ambulancière de vingt sept ans pour la Croix Rouge à Béziers en 1944, puis à Berlin dans l’immédiat après-guerre où elle suit les armées alliées dans une ville en ruine ; elle y rencontrera l’amour sous les traits du prince Yvan Wiazemsky. Cet officier français, issu d’une famille russe ayant fui la Russie bolchévique,  sortait d’une captivité de cinq ans en Allemagne. Leur premier enfant, Anne, naquit dans Berlin dévasté, d’où le titre du livre.
 
L’auteur nous dépeint sa mère comme une jeune fille sensible et courageuse, enthousiaste et mélancolique, en quête d’aventure et d’émotions, en interrogation permanente sur le bonheur : « Est-ce que l’on peut être complètement heureux ? Il faut toujours que quelqu’un souffre », tout autant tournée vers les autres et leurs souffrances que portée à l’introspection. Cette auto-analyse par une jeune-fille inquiète et plutôt solitaire, Claire, à la plume facile, complétée par sa fille Anne, s’inscrit dans l’univers mauriacien. Ce livre intimiste nous restitue par ailleurs le climat de cette époque troublée de l’immédiat après-guerre.

Dominique Fayolle

Gallimard, juin 2009, 256 p., 17,50 €, ISBN : 978-2-07-078409-7


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28 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
La patience de Mauricette,
de Lucien Suel



Mauricette Beaussart naît en 1933 dans le nord de la France, près de la frontière belge. Après la guerre, sa mère meurt en mettant au monde son petit frère, qui se noiera sous ses yeux quatre ans plus tard, et son père se pendra peu après. La jeune fille tentera de surmonter ce destin hautement tragique et deviendra institutrice, mais le poids du passé, les images et les paroles qui la hantent vont peu à peu l’éloigner du monde et la reléguer dans l’espace asilaire. Sur le tard cependant, passionnée depuis toujours de poésie, elle entreprend d’écrire : soutenue par quelques amis – et une institution psychiatrique désormais plus tolérante – l’univers va enfin s’éclairer pour elle, par le truchement du langage.

Entreprenant sur le tard lui aussi une carrière inattendue de romancier (après Mort d’un jardinier en 2008), Lucien Suel retrace la vie de son étonnante septuagénaire avec une pudeur, une sensibilité et une justesse d’écriture qui font toute la force de son récit. Alternant de brèves séquences qui recomposent de l’enfance à la vieillesse la vie de son héroïne et ses monologues intérieurs « délirants » – mais d’une beauté froide, limpide et envoûtante – son livre est d’abord le fascinant portrait d’une femme annihilée, qui va apprendre à survivre et découvrir une sorte de paix. C’est aussi un hommage à un monde qui disparaissait en même temps que Mauricette s’enfonçait dans sa réclusion. Comme l’œuvre antérieure de Suel (qui excède tout régionalisme, en dépit de sa forte identité locale), La patience de Mauricette témoigne d’une exceptionnelle qualité d’attention aux choses et aux êtres dans leur épaisseur matérielle, tout en évitant l’écueil du réalisme. Ce conte grave et poignant est aussi une beauté du monde.

Yves di Manno

Éditions La Table ronde, septembre 2009, 240 p., 18 €. ISBN : 978-2-7103-3145-2.


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25 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
La Vérité sur Marie,
de Jean-Philippe Toussaint



Dans la foulée de Faire l’amour et de Fuir, Jean-Philippe Toussaint nous raconte une nouvelle histoire d’amour avec trois protagonistes dont le troisième personnage – le deuxième homme – n’existe qu’à travers son absence et surtout par sa mort. Le narrateur séparé de Marie, qu’il aime toujours, dont il a une « connaissance infuse » – « Je savais la vérité sur Marie », nous dit-il – la retrouve au moment de la mort de son éphémère amant supposé, la rejoint à l’Île d’Elbe où elle passe l’été dans la maison de son père, disparu l’été d’avant. Ils y vivent dans une proximité sensuelle sans accomplissement sexuel. Marie, en nouvelle Eve, aime vivre nue, plus par innocence que par provocation. La mort, celle de l’amant momentané, celle du père, celle des chevaux, rythme ce roman, véritable analyse de l’amour du narrateur pour Marie – l’amour comme mode de connaissance. Le climat d’intense sensualité du récit est exacerbé par une nature souvent déchaînée. Pour Jean-Philippe Toussaint, « il n’est jamais question que de cela dans la vie, en amour, en art » : « la main et le regard » de l’amant sur le corps de la femme aimée, du maître sur le cheval possédé. L’auteur utilise le cheval comme un catalyseur des relations humaines, qu’il s’agisse de l’étalon Zahir ou de la jument Nocciola, puisque c’est la mort des chevaux qui permettra enfin aux anciens amants de retrouver l’étreinte.

Dominique Fayolle

Les Éditions de Minuit, septembre 2009, 257 p., 14,50 €, ISBN : 978-2-7073-2088-9
 
Prix Décembre 

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25 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
U-Boot,
de Robert Alexis



En janvier 1945, l’énigmatique et prestigieux commandant Koszalin embarque à bord du sous-marin U-823 pour une mission secrète de la plus haute importance, révélée par la suite : détruire la ville de Boston grâce à des missiles nucléaires. Ses hommes, les loups gris, « des vauriens qu’il aimait comme ses propres enfants » ont une confiance aveugle en lui. Or il va tenter d’envoyer délibérément le sous-marin et son équipage à sa perte car il refuse de détruire la ville ennemie, dans un « odieux massacre » qui aurait fait de lui, le soldat, un meurtrier. Koszalin va donc s’offrir volontairement à la mort, entraînant avec lui une partie de l’équipage. Mais le navire est sauvé par le narrateur qui en prend le contrôle et le conduit dans l’archipel de San Blas au large du Panama où il va découvrir la nature comme lieu idéal où pourrait s’épanouir une humanité d’avant la civilisation. Plutôt qu’à Rousseau, on songe à Leni Riefensthal, lancée après la chute du IIIe Reich sur les traces des Noubas. Avec un équipage désormais composé d’indigènes, le sous-marin part pour une nouvelle odyssée messianique dont l’ultime tentative de « guérir l’humanité » tournera court.
R. Alexis nous offre avec U-Boot un roman philosophique qui, au-delà de la question de l’obéissance et du devoir développée autour du personnage de Koszalin, s’interroge avec le narrateur sur la destinée de l’espèce humaine et sur sa libération – « l’histoire réclamait des hommes » qui « serviraient bien au-delà des patries et des frontières au devenir de notre espèce, à sa libération ». Avec son lyrisme profus – « un seul instant durant lequel le monde jouissait de sa violence » – la narration enchaîne le lecteur à l’« œuvre abominable du vaisseau fantôme » ; en effet, le sous-marin apparaît comme un être à part entière : cette « machine » avec laquelle le narrateur noue progressivement une « alliance fantastique » est devenue « plus proche de [lui] qu’aucun être ne l’avait jamais été ».

Dominique Fayolle

José Corti, mai 2009, 191 p., 16 €, ISBN : 978-2-7143-1001-9


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24 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Géométrie d’un rêve,
de Hubert Haddad



« La solitude rend fou et Paris m’a tué », écrit le diariste de ce pseudo journal intime – roman géométrique et kalidéoscopique s’il en est. Parti s’exiler dans une vieille demeure du Finistère pour tenter d’oublier Fedora, qu’il a tant aimée et qu’il a, comme d’autres femmes avant elle, perdue, celui qui dit Je est un écrivain solitaire ; c’est aussi un être passionné et noir, morbide et lunaire, qui a goûté aux pensions et à la prison. « Responsable de la mort de son père haï », un gendarme autoritaire, il n’a pas connu sa mère, morte en couches – la figure maternelle sera donc celle de la grand-mère, personnage mythifié.
 
Outre Fedora, la cantatrice qui refusait d’être aimée la nuit, on trouvera également une amante japonaise, Amaya, soumise au chantage par son frère, fils d’un yakusa et qui finira par la torturer physiquement et psychologiquement. D’autres figures tragiques traversent ce roman, dont certaines sont liées à la France sous l’Occupation.
    
De sa grand-mère il a reçu le goût pour l’imaginaire et le rêve. De son poste d’observation breton il capte les ondes maritimes, les légendes et les histoires locales. Et, entre promenades et divagations poétiques, cet homme revient sur sa vie, par fragments, mais nous parle aussi de ses lectures (Dickinson, Shakespeare), d’opéra et de ses projets d’écriture (le roman contient des dizaines de romans possibles, des pièces de théâtre, des poèmes, des « palimpsestes de songes », qui disent la féconde imagination de cet homme brisé).
    
Christophe Grossi

Éditions Zulma, août 2009, 416 p., 20 €, ISBN : 978-2-84304-485-4


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23 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
L’Amour est un fleuve de Sibérie,
de Jean-Pierre Milovanoff


Quel thème romanesque plus traditionnel, voire banal, que la quête d’un père inconnu ? C’est pourtant celui qu’a choisi Jean-Pierre Milovanoff – auteur déjà reconnu pour, entre autres, L’Offrande sauvage (prix des Libraires 2000), La Mélancolie des innocents (prix France Télévisions 2002) ou encore Emily ou la déraison (2007), tous parus chez Grasset – comme fil rouge de son dernier livre où, une fois encore, passé et nostalgie occupent la première place. Le passé du personnage principal, Silvio, gardien d’un camping en Camargue, à la morte-saison, c’est l’hôtel de la Bélugue, qu’a tenu sa mère, une femme triste et belle. Les hommes succombent facilement à son charme. Des hommes très différents car, pour Milovanoff, seul le singulier en nous est important. L’un d’eux est forcément le père de Silvio qui va mener son enquête tardivement mais – et c’est là où le roman de Milovanoff impose toute sa force - comme sans y croire, continuant de vivre dans cette enfance qu’il n’a pas quittée, hanté par une musique lancinante, le blues, qui enveloppe cette histoire sans haine ni rancœur. Milovanoff a réalisé de véritables recherches sur le blues mais aucun didactisme ne vient polluer la pureté de la quête de Silvio, ce sage, cet éternel enfant, résolument du côté du Bien.

François Poirié

Grasset, août 2009, 192 p., 14,50 €, ISBN : 978-2-246-70951-0


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22 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
L’Arabe,
de Antoine Audouard



Antoine Audouard, avec une bonne dose de poésie, décrit dans son nouveau roman un monde noir où des minables individus frustrés élèvent leurs enfants à coups de torches dans la figure, pensant ainsi les éduquer.
 
Nous sommes dans un village du sud de la France, dans la région de Giono peut-être, là où la désertification rurale pousse les habitants à vivre en vase clos, avec leurs habitudes, leurs rancoeurs, leurs préjugés. Soudain un vieux solitaire rend service à un copain : louer sa cave à un ouvrier récemment engagé à qui il n’a pas trouvé de toit. Sauf que cet ouvrier est berbère – un Arabe pour les villageois – et que ce dernier a décidé qu’en étant le plus discret possible, invisible, on ne fera pas attention à lui. Mais cette attitude échauffe les esprits et la curée peut donc commencer.
 
À mesure que l’auteur dénonce le racisme primaire, la haine de l’étranger, les violences bestiales et les vengeances aveugles, des images reviennent, celles de la ratonnade dans Dupont Lajoie d’Yves Boisset. On pense aussi à McCarthy et à Faulkner tant du côté de l’écriture élémentaire, habitée (mélange d’oralité et de lyrisme baroque) que pour l’univers apocalyptique, la brutalité des humains et leur violence autant intérieure (frustrations sexuelles, envie, jalousie, haine...) qu’extérieure (torture physique et mentale, massacre, viol...). Aussi parce que son personnage est « du mauvais côté au mauvais moment dans le mauvais pays. Parce que la peur domine et que tout le monde s’en fout, de l’injustice commise à un Arabe berbère ou pas. Parce que['il est] seul. »

Christophe Grossi

Éditions de l’Olivier, août 2009, 264 p., 19 €, ISBN : 978-2-87929-684-5


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21 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
La Délicatesse,
de David Foenkinos


Le puissant directeur Charles aime sa collaboratrice, la belle Nathalie, qui aime toujours son mari François, mort subitement. On pourrait être dans une tragédie, certes moderne, mais le style – langage de tous les jours et maniement de l’humour – et l’irruption d’un personnage plutôt anodin – « aussi discret qu’un point-virgule dans un roman-fleuve de huit cent pages » – donnent le ton : nous sommes dans le registre de la comédie. Le texte, saturé de références littéraires, musicales, cinématographiques et picturales – David Foenkinos s’amuse à taquiner Malévitch avec un « carré blanc sur fond blanc » – qui pimentent le récit, construit par une juxtaposition de chapitres très courts, donne au lecteur l’impression de déambuler mentalement dans un film… de Truffaut par exemple, pour lequel l’auteur propose, d’ailleurs, une distribution de rôles. Même si David Foenkinos essaie de cerner l’amour et la douleur, « une façon permanente d’être déraciné de l’immédiat » nous dit-il joliment, la promenade cinématographique à travers la littérature et la peinture qu’il nous propose décline une gamme de sentiments en demi-teintes, allant du détachement à la nostalgie et même à la mélancolie avec sa couleur mauve. Ce roman en forme de jeu de l’oie, commençant par la case amour foudroyé et se terminant par la très convoitée case nouvel amour, propose au lecteur un divertissement tonique et subtil.

Dominique Fayolle

Gallimard, juin 2009, 208 p., 16 €, ISBN : 978-2-07-012641-5


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18 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Duras, toujours,
de Dominique Noguez


Ami proche de Marguerite Duras, spécialiste passionné de son œuvre, Dominique Noguez publie un essai d’une grande diversité, très instructif, sans complaisance. Entre les livres parus sous pseudonymes pendant la guerre, où se font déjà entendre les célèbres répliques d’Hiroshima mon amour, et les inédits comme Caprice qui dessine une des visions durassiennes de l’amour – qui sera sublimée dans ce chef-d’œuvre qu’est Le Ravissement de Lol V. Stein, auquel un chapitre entier, travaillé à partir de manuscrits originaux de Duras, est proposé ici –, Noguez analyse, interroge, détaille et montre avec virtuosité et précision comment cet écrivain – qui surprend encore, avec sa pièce peu connue et désopilante, Le Shaga – a pu envoûter le monde entier.

Un écrivain qui, à l’égal de Proust, savait poétiser les noms, la Réalité, et jusqu’à sa propre vie, qu’elle n’a cessé de réinventer, de reconstruire, d’écrire en somme. Duras, toujours est un ouvrage atypique, pluriel, personnel aussi où perce, dans certaines pages, une ironie affectueuse qui fera sourire ceux qui ont connu M. D., monstre sacré…


François Poirié

Actes Sud, septembre 2009, 140 p., ill. n. & b., 18 €, ISBN : 978-2-7427-8488-2


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15 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Anna la nuit,
de José Alvarez


Né en 1947, créateur des Éditions du Regard et spécialiste, notamment, des arts décoratifs et de l’architecture du XXe siècle, José Alvarez a choisi de construire son premier roman autour d’un personnage de femme, Anna, que la mort obsède au quotidien. Que peut le narrateur face à une telle souffrance ? Il ne peut qu’aimer Anna, plus que l’aider, et accepter ses crises d’angoisse d’une violence sans nom. Le roman de José Alvarez serait désespérant s’il n’y avait pas, aussi, la face solaire d’Anna, son infinie séduction, les grandes figures qui traversent le livre (Helmut Newton, Maria Callas) et l’amour de la peinture (celle de Francis Bacon par exemple) qui illuminent ces pages d’un noir extrême, celui de la tragédie grecque. Une sorte de double inversé d’Anna, Pauline, élégante, sans concession, apparaît et le narrateur vivra une passade avec elle. Il nouera également une relation intense avec un personnage hors normes, Jean-Marc/Joséphine, qui lui fera connaître des plaisirs singuliers. Mais c’est pour Anna, qui veut la mort et l’obtiendra, que le narrateur aspire à vivre la folie d’un amour absolu, celui qui fait douter de tout.

François Poirié

Grasset, septembre 2009, 218 p., 15 €, ISBN : 978-2-246-76061-0


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15 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Démon,
de Thierry Hesse


Le journaliste Pierre Rotko, est « épris d'histoire et de politique internationale » et spécialiste des tragédies, des guerres ethniques et des catastrophes naturelles. Sa mère est morte depuis quelques années déjà et son père, la veille de son suicide, lui révèle ses origines juives-russes et l'histoire de ses parents, Franz et Elena, assassinés par les nazis. À partir des quelques éléments dont il dispose et d’un carnet retrouvé dans la poche de son père, Pierre décide alors de mener sa propre enquête et de partir à Grozny sur les traces de ses grands-parents, poussé par son « démon juif ». Blessé par balles il est rapatrié et hospitalisé en France ; là, grâce à ses notes, à celles de son père et aux ouvrages qu’il avale les uns derrière les autres, il se met à rédiger son propre livre.
Dans ce roman épique où il n’hésite pas à mêler différents temps du récit ainsi que l’histoire et l’actualité, c'est une bonne partie du XXe siècle (« l'âge des extrêmes ») que Pierre revisite, mais vue cette fois depuis l'Est. Et, avec un sens aigu de la narration, il revient sur l’histoire de l’URSS, la liquidation des juifs du Caucase et leur passivité devant la volonté d'extermination nazie, la suppression des bolcheviques, le stalinisme, le patriotisme borné, la résistance atavique des Tchétchènes à l'autorité, le « coup de théâtre tchétchène » à Moscou ou encore le procès Tourneur à Caen.
Derrière la tragique histoire familiale de Pierre ainsi que celle des dizaines d'autres personnages croisés, l'auteur mêle enfin une réflexion intense sur la question du mal : comment devient-on meurtrier et quel démon nous pousse au meurtre ?

Christophe Grossi

Éditions de l’Olivier, août 2009, 464 p., 20 €, ISBN : 978-2-87929-656-2


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15 septembre 2009
Livre

//RENTRÉE LITTÉRAIRE 2009//
Cadence,
de Stéphane Velut



Par cette première œuvre littéraire, Stéphane Velut, par ailleurs neurochirurgien, nous propose un conte fantastique hallucinant et pervers qui explore les limites de l’humain. Nous sommes à Munich en 1933, le narrateur s’y voit confier une fillette à demeure pour en peindre une icône à la gloire du régime. Grâce à cette « petite », il va pouvoir, en assumant sa « rugosité », « franchir les limites » et assouvir ainsi ses souhaits les plus cachés et ses désirs les plus inavouables. Pygmalion inversé, il opèrera une réïfication de la fillette, progressivement transformée en automate : « Il s’agissait d’en faire une chose. Je ne voulais pas la faire souffrir, je voulais qu’elle n’ait pas de douleurs. » Le lecteur assiste, pétrifié, à une série de transformations : celle du narrateur en pseudo-démiurge, celle de la fillette en poupée mécanique et celle des citoyens allemands apparaissant progressivement avec un faciès animal. L’auteur développe une double métaphore : la fillette – blonde aux yeux bleus et à la peau de porcelaine – comme image réelle et idéale de l’Allemagne ; le narrateur – être malingre, insignifiant et timoré – petit planificateur insensé, peintre de son état, en reflet du dictateur. Ce conte cruel impose sa « cadence », sans doute à la fois celle du pas de l’oie et celle des automates, entraînant le lecteur jusqu’au tréfonds de la psyché humaine.

Dominique Fayolle

Christian Bourgois éditeur, août 2009, 193 p., 15 €, ISBN : 978-2-267-02046-5


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7 septembre 2009
Livre

Allégement,
de Hubert Lucot


Hubert Lucot circonscrit dans Allégement, comme dans ses autres textes récents, un espace personnel – au-delà de la Littérature – où il confie ses expériences, parfois douloureuses (ici, l’accident survenu à sa femme en novembre 2006, largement détaillé), son regard révolté et caustique sur les héros de la vie politique française actuelle ou encore ses réflexions philosophiques sur l’être et le temps, et la douceur de la réminiscence. La phrase de Lucot glisse, limpide et lumineuse, et nous le suivons avec plaisir dans ce Paris qu’il aime tant, où Tout est bon à observer, à savourer. Hubert Lucot décrit, déchiffre, se laisse séduire, sans nier le sentiment tragique qui s’empare de lui par moments, quand il se sent brutalement exclu, du 16e arrondissement de sa jeunesse par exemple. Dans cet « espace à soi », libre et tendu à la fois, qu’est ce dernier livre, Lucot accorde une large place à l’étreinte sexuelle qui, lorsqu’il la découvrit pour la première fois, jeune adulte, fut un renouvellement du Tout qui lui avait déjà été donné. Allégement confirme, s’il le fallait, qu’Hubert Lucot est l’auteur d’une œuvre majeure, inventive et généreuse, de notre époque.

François Poirié

P.O.L, avril 2009, 166 p., 17 €, ISBN : 978-2-84682-305-0


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5 septembre 2009
Livre

Des hallalis dans les alléluias,
de Marcel Moreau


Depuis son premier livre, Quintes (1963), salué par Jean Paulhan pour son « étrangeté intenable », Marcel Moreau a publié plus d’une quarantaine d’ouvrages sans trouver, ni chercher, une place précise dans le paysage littéraire. Il croit en la puissance verbale qui serait une libération de soi, et ses lecteurs – nombreux, mais discrets – se retrouvent dans cette « morale ». Une « morale » que guident le refus radical de la vulgarité de l’époque et un instinct « électrisé » qui produit une écriture à la fois excessive et rigoureuse, ouverte aux autres et à la vie. Dans Des hallalis dans les alléluias, Marcel Moreau nous livre, à l’approche de la grande vieillesse – il est né en 1933 en Belgique – une confession intime qui est aussi une analyse lucide de son parcours d’écrivain accompli. Nous ne pouvons trouver que pleinement sympathique cet homme d’exigences et de combats, pour qui « le drame serait de vieillir sereinement, dans l’acceptation de ce qui est ». Qu’il se rassure : une saine colère et une indignation de tous les instants animent ces pages écrites dans une langue au rythme fougueux. Lui qui déplore que la Liberté se porte si mal, défend, avec sa belle énergie langagière, une liberté intérieure étrangère à toutes les compromissions.

François Poirié
Denoël, mars 2009, 348 p., 22 €, ISBN : 978-2-207-26121-7

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1er septembre 2009
Livre

Mémoire d'un fou d'Emma,
Alain Ferry



Fou de douleur et de jalousie parce que sa compagne Éva vient de le quitter pour un marin, le narrateur – pour tenter de ne pas trop sombrer et « entendre quelque chose à [son] échec » – relit pour la énième fois l'histoire de « la Bovary ». Et les essais sur ce roman. Et les autres livres de Flaubert. Et d'ailleurs tout autre support (livre, film, article) dans lequel, de près ou de loin, il pourrait être question d'elle. Car s'il aime encore son Éva, le narrateur est également fou d'Emma Bovary et (mauvaise foi oblige) il ne laissera personne la critiquer, sauf si les propos sont admirablement argumentés. De son échec amoureux et de ses lectures, ce narrateur obsessionnel tente alors de donner une forme à son roman-essai-mémoire-journal très stylé dans lequel il utilise constamment le « nous » pour parler de lui. S'ensuit une réflexion jubilatoire sur l'amour, l'ennui, la littérature, le sexe, la fantasmagorie, l'âme et le corps d'Emma.
Afin de saluer l'autodidacte qu'il est, Alain Ferry convoquera et citera dans son roman nombre d'écrivains et de réalisateurs. Manière élégante de célébrer le discret, le solitaire, celui qui se plonge dans les livres, se perd dans le labyrinthe de la pensée et de la langue, qui remonte à la surface pour recopier dans un carnet les phrases qui lui plaisent et prend un bonheur infini à les relire, à se les réciter. Par exemple : « Pyrograver ça sur une poutre de notre bureau : N'ENTERRE JAMAIS L'IDEE QUE L'AMOUR EXISTE EN TANT QUE REALITE DANS LE MONDE DES HUMAINS. »

Christophe Grossi

Éd. du Seuil, coll. « Fiction & Cie », mars 2009, 272 p., 21 €, ISBN : 978-2-02-094510


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24 août 2009
Livre

Entre les bruits,
de Belinda Cannone


Jodel – ingénieur en physique des sons pour la police scientifique – aspirait à la tranquilité. Mais il comprend rapidement qu'il est aussi impossible de passer entre les bruits (la rumeur du monde) que de filer entre les gouttes. Et les trois rencontres qu'il va faire coup sur coup l'obligeront à sortir de la bulle factice qu'il s'était créée.
Jeanne d'abord, 12 ans. Comme lui, elle est hyperacousique. Cette faculté d'entendre très distinctement ce que les autres n'entendent pas peut s'avérer être un avantage mais il peut être parfoit gênant voire handicapant de percevoir des choses qu'on n'aurait jamais dû entendre. Et comme Jeanne a également peur de ce qu'elle entend sans voir, Jodel se propose de lui d'apprendre à écouter vraiment et à moins souffrir de sa différence.
La mère de Jeanne est compositrice de musique contemporaine sensuelle. Il en tombe amoureux. Entre eux commence alors une drôle de danse de l'amour.
Oulan, lui, prétend être Monghol et squatte une usine désaffectée avec d'autres marginaux, ce que Jodel appelle la « zone de chute » ou le « creuset du désordre général » et qui est une microsociété politique, un melting pot où se côtoient Chinois, Arabes, Russes, Indonésiens…
Jouant avec les anadiploses et mêlant les genres littéraires, cette œuvre, derrière son apparente légèreté de faux polar, est un réjouissant roman d'apprentissage et d'initiation aux sons (silence et bruits), à la musique, à l'amitié, à l'érotisme, à la politique, à la religion et à l'écologie.

Christophe Grossi

L'Olivier, mars 2009, 272 p., 20 €, ISBN : 978-2-87929-672-2


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16 août 2009
Livre

Himmler et la solution finale. L’architecte du génocide,
de Richard Breitman


Le grand débat historiographique entre intentionnalistes et fonctionnalistes s’est cristallisé autour de la question de la « Solution finale ». La politique d’extermination systématique a-t-elle été la résultante des intentions d’Hitler ou de la logique endogène des institutions du régime nazi ? On en oubliait le rôle d’un second d’Hitler, Heinrich Himmler qui, chef de toutes les polices allemandes en 1938, devient ministre de l’Intérieur du Reich en 1943. Richard Breitman, professeur américain, rédacteur en chef de la revue du Mémorial de la Shoah des États-Unis, livre ici une étude très documentée et éclairante qui révèle les rôles complémentaires joués d’un côté par Hitler au plan de la politique à mener vis-à-vis de juifs, et de l’autre Himmler, bureaucrate sourcilleux et ordonnateur de son exécution, tout en dissimulant, édulcorant les aspérités de la barbarie de l’entreprise. Le caractère délibéré de l’extermination est cette fois très étayé, davantage encore que celle de Gerald Fleming qui avait déjà réfuté l’idée selon laquelle seule l’improvisation avait conduit à la « Solution finale ». L’auteur a exploré une énorme masse de documents concernant Himmler, réussissant à percer le soin d’opacité qu’il a mis à cacher tout ce qui le concernait et aboutit à montrer comment Himmler et avec lui les SS ont pris le contrôle de la politique à l’égard des juifs. Réconciliant les tenants des deux thèses, l’auteur présente Himmler, non comme un sadique, mais comme un idéologue animé par la haine raciale et une volonté de planification efficace : « Himmler fut le bureaucrate par excellence. » On l’aura compris, un livre avec lequel il faudra compter pour historiser la Shoah.

François Dosse

Calmann-Lévy/Mémorial de la Shoah, mai 2009, 400 p., 23,90 €, ISBN : 978-2-7021-4020-8.


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11 août 2009
Livre

Dictionnaire amoureux des langues,
de Claude Hagège


Au cours de cette « promenade sentimentale », comme appelle joliment Claude Hagège ce volume de sept cents pages, de très nombreux thèmes – parfois surprenants, telle la présence durant des siècles de Juifs parlant l’hébreu… en Chine – sont abordés avec finesse, précision et passion. Claude Hagège, professeur au Collège de France, n’a rien perdu de sa faculté d’étonnement et de ses capacités de chercheur. Impossible, bien évidemment, de détailler un ouvrage si ample. Nous insisterons donc sur des sujets qui touchent particulièrement Claude Hagège, comme, par exemple, la « beauté » des langues, souvent dédaignée par les linguistes. Hagège est vivement séduit par le hongrois et le russe, et compare l’italien avec le japonais et l’indonésien. Une langue qu’il juge difficile – et cela surprendra –, c’est… l’anglais ! Parce que c’est une langue hybride (celtique, germanique et latine à la fois).
 D’autre part, sa phonétique est très ardue. Quant à sa grammaire, elle est d’une rare complexité. L’orthographe anglaise est, elle, « aimablement anarchique », à l’image de la française, réputée si difficile. Le thème récurrent de la réforme de l’orthographe, dont la plus récente date de 1990, Claude Hagège en parle en souriant, rappelant que nous pouvons continuer d’écrire comme avant, avec toutes ces bizarreries que nous aimons tant… Enfin, puisque ce Dictionnaire est placé sous le signe du sentiment, nous évoquerons ce « Je t’aime » qui se dit parfois (en hongrois, en basque, en quetchua…) en un seul mot, pour mieux marquer la fusion des amants.

François Poirié
 
Plon/Odile Jacob, coll. « Dictionnaire amoureux », avril 2009, 730 p., 25 €, ISBN : 978-2-259-20409-5 

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10 août 2009
Livre

Des fous de qualité,
de Pierre Lartigue




Né en 1936, Pierre Lartigue a d’abord été requis par la poésie. Soutenu à ses débuts par Aragon, longtemps membre de la revue Action poétique, il a notamment publié un remarquable ouvrage sur la sextine : L’Hélice d’écrire (Les Belles Lettres, 1994). Dans les dernières années de sa vie, il avait livré plusieurs volumes de notes et croquis de voyage qui tenaient souvent du poème en prose. Il s’est éteint en 2008, après avoir achevé ce roman qui constitue pour beaucoup – y compris pour ses proches – une manière d’événement.

Des fous de qualité est un roman historique et surtout picaresque, narrant la destinée d’un jeune soldat qui participe, en Espagne, à la fin de l’épopée napoléonienne avant de traverser les restaurations et les soubresauts ultérieurs de l’Histoire. Just Hadrien est un tout jeune homme quand le récit commence et le livre raconte d’abord son initiation – à la guerre, à l’amour et à la vie sous ses multiples facettes, dans une époque où l’ancien monde vient de sombrer et où les nations d’Europe cherchent à émerger de la nuit, après l’ouverture des Lumières. Mais qu’on n’aille surtout pas imaginer un récit appliqué, didactique ou pesant : à l’inverse, le roman de Pierre Lartigue est porté de bout en bout par une grâce extraordinaire, il caracole au gré des aventures de son héros – et de ses trois compagnons d’armes – dans une langue d’une richesse et d’une saveur étonnantes, bouleversante même quand l’évocation des drames privés rejoint les heurts et les déceptions de l’Histoire, l’amertume des illusions passées. L’abondance et la précision des détails dont le récit regorge, ses descriptions gourmandes et savantes, ses récits emboîtés – un peu à la manière du Manuscrit trouvé à Saragosse – font de ce livre l’une des plus belles surprises de ces dernières années : un grand brasier romanesque où c’est le langage qui est à la fête, avec un faste somptuaire…

Yves di Manno

Gallimard, avril 2009, 436 p., 22,90 €, ISBN : 978-2-07-012503-6


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31 juillet 2009
Livre

La Logique des bûchers,
de Nathan Wachtel


Et si l’inquisition que l’on présente en général comme un sous-produit attardé du passéisme le plus régressif était tout autre chose, comme une sorte de matrice de ce que Hannah Arendt analyse comme relevant du système totalitaire ? C’est la belle démonstration que fait l’historien Nathan Wachtel qui fait autorité à propos des phénomènes d’hybridation culturelle depuis son maître-ouvrage paru en 1971, La Vision des vaincus. Certes, il n’est pas question pour Wachtel de transposer une grille de lecture du XXe siècle sur l’interprétation des pratiques de l’action inquisitoriale du XVIe au XVIIIe siècle, d’autant que le totalitarisme est un phénomène propre au XXe siècle. L’historien privilégie au contraire une démarche empirique très attentive aux nombreuses sources documentaires des archives des Tribunaux. Mais ce qu’il constate néanmoins, c’est une même banalité du mal que ce qu’a noté Hannah Arendt dans ce qui est mis en œuvre par une bureaucratie ecclésiale qui effectue son travail avec un soin maniaque pour obtenir des dossiers conséquents constitués par des dénonciations, des rapports d’espionnage, jusqu’à la preuve des preuves qu’est l’aveu de culpabilité extorqué aux chrétiens hétérodoxes, à ces Marranes qui doivent abjurer leur hérésie judaïsante. Les succès de l’Inquisition se font au prix d’un laborieux et minutieux travail bureaucratique fondé sur la peur, la surveillance, la délation généralisée et la punition qui va jusqu’au risque du bûcher. Les agents de l’Inquisition sont formés aux meilleures écoles et constituent une élite moderne, celle qui annonce par ses pratiques le totalitarisme de demain.

François Dosse

Éd. du Seuil, coll. « La librairie du XXIe siècle », février 2009, 326 p., 21 €, ISBN : 978-2-02-084653-0
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25 juillet 2009
Livre

Un homme si simple suivi de Chalet 1,
d'André Baillon


« Ma phrase debout […] elle est simple », écrivait André Baillon (1875-1932), auteur belge de langue française qui a composé dans l'entre-deux-guerres des textes aussi inclassables que lui : écorchés, désespérés et fous, sensibles et ironiques. Et avec style – entre Céline, Artaud et Queneau. Souvent dispersés, ils seront tous publiés par les éditions Cambourakis dont le premier volume vient de paraître.
« Je déteste aussi le mensonge, qui est de la vérité compliquée. », dit Jean Martin. Et cette phrase est essentielle pour lire les deux romans présentés ici où la sincérité nous saute aux yeux. Car honnête, il l'est Jean Martin dans ses cinq confessions (Un homme si simple) ainsi que dans les chroniques qu'il tient dans Chalet 1 ; franc, scrupuleux et attentif aussi. Mais schizophrène.

Sa vie amoureuse et conjugale est dissolue, compliquée ; sa vie intérieure, encore plus. Il le sait et se corrige sans cesse : tandis que Martin I (avec le Je) « s'observ[e] et se jug[e] avec sévérité », Martin II (avec le Il) le nargue. Sur les affres de la création et la difficulté d'écrire, sur la vie domestique et familiale, par exemple, ce procédé permet de créer une distance dédramatisante.

Jean Martin demande alors à être interné à la Salpêtrière : « Une chambre pour moi seul. Un porte-plume pour moi seul. Une table pour moi seul. Et alentour quinze kilomètres de silence. » Là, il décrit ceux qu'il voit (pensionnaires, internes, infirmiers ou visiteurs) et raconte aussi, notamment dans les chalets « là où on isole ceux qu'on appelle les "grands agités" », de drôles histoires de fous.

Christophe Grossi

Éd. Cambourakis, mai 2009, 352 p., 19 €, ISBN : 978-2-916589-36-7


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12 juillet 2009
Livre

Le Sel sur la plaie,
de Jean Prévost


En 1944, Jean Prévost, cet homme de 43 ans et curieux de tout, a déjà derrière lui une douzaine de romans et d'essais (sur Montaigne, Stendhal ou les plaisirs des sports) quand il tombe sous les balles des Allemands, dans le Vercors, les armes à la main. Le Sel sur la plaie, roman bourgeois qui traverse les années 1920 et le début des années 1930, a été écrit en 1936 ; il est son avant-dernier roman et le rééditer aujourd'hui était une riche idée.
Crozon est un personnage plus compliqué que complexe. Faisant tout pour n’être jamais lui-même, il se fatigue et, ce faisant, se retrouve alors dans des situations indélicates : « C'est mon vertige, dit-il, de me mettre à raisonner faux, de le savoir et de continuer ». S'ensuit une soif de revanche qui provoque chez lui une ambition démesurée telle qu'il devient in fine le représentant de l'hypocrisie active des parvenus.
S'il y a du Julien Sorel chez Crozon (quand il lance son orgueil et son romantisme dans la bataille politique locale, le journalisme, la publicité ou l'amour), il y a aussi du Rastignac (mais un Rastignac qui, après avoir réussi à Châteauroux, viendrait reconquérir Paris). C'est un cynique ambitieux qui n'abdique jamais même si l'insatisfaction ou le dégoût de sa propre réussite lui feront connaître « la disgrâce de l'homme méthodique ». Son mariage ne le changera pas. Ni la paternité. Seule comptera sa revanche : retourner à Paris et montrer qu'il est devenu un homme bien plus important que ceux qui (pense-t-il) l'avaient humilié.

Christophe Grossi

Zulma, avril 2009, 288 p., 18 €, ISBN : 978-2-84304-476-2


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25 juin 2009
Livre

Alias Caracalla. Mémoires 1940-1943,
de Daniel Cordier


Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, s’est spécialisé dans les sommes. On connaissait de lui sa trilogie sur Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon, pas moins de trois volumes parus chez Lattès entre 1989 et 1993. On a ici la restitution au jour le jour, sous forme de journal, de trois années décisives de la guerre, entre le 17 juin 1940 et l’arrestation de Jean Moulin le 21 juin 1943. Et ce nouvel ouvrage comporte plus de 900 pages. A priori, le lecteur peut se dire qu’il connaît déjà bien cette période, mais qu’il soit rassuré, car ce gros témoignage se lit comme un roman, au ras du vécu, de la subjectivité d’un témoin privilégié aux lourdes responsabilités et à la mémoire éléphantesque. Dans ce livre, Daniel Cordier retrace aussi l’itinéraire tout à fait singulier qui a été le sien, celui d’un nationaliste qui refuse l’occupation allemande et rejoint Londres sur une base maurrassienne, royaliste et antisémite. À l’épreuve des faits, ses convictions vont se fissurer et s’effondrer, sauf bien sûr le désir de libération nationale. Lorsqu’il voit arriver à Paris, place de l’Étoile un vieillard accompagné d’un enfant, tous deux portant l’étoile jaune, ce qu’il savait et acceptait le révulse soudain, et à la fin de la guerre, il se dit même proche du PCF. De tout cela, Daniel Cordier s’est décidé à tout dire avec la plus grande probité, et son témoignage ne biaise pas. Qu’on en juge par un seul exemple : alors que les Français de sa génération ont pris l’habitude de dire qu’ils ont entendu en direct l’Appel du 18 juin, Daniel Cordier rapporte tout simplement à la journée du 18 juin : « Mon père écoute la radio avec ma mère, je monte me coucher. » Il ne l’apprendra que le lendemain et cet Appel détermine son engagement total. Il a alors 19 ans. Il s’embarque pour l’Angleterre pour rejoindre les forces de la France libre. Il sera ensuite, en juillet 1942, envoyé en France par le BCRA et deviendra secrétaire de « Rex » (Jean Moulin). Si Daniel Cordier a vécu pleinement ce moment historique de guerre, il a voulu vivre tout aussi pleinement la paix à la libération et deviendra peintre, collectionneur et marchand de tableaux. Ce n’est qu’en 1977 lorsque les accusations contre Jean Moulin comma agent double seront formulées par Henri Fresnay que Daniel Cordier se fera historien et son témoignage est d’or car nul autre que lui n’a été si proche de Jean Moulin.

François Dosse
 
Prix Renaudot Essai

Gallimard, coll. « Témoins », avril 2009, 932 p., 32 €, ISBN : 978-2-07-074311-7


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18 juin 2009
Livre

J.-M. G. Le Clézio,
Gérard de Cortanze

Sorti de sa chambre d’adolescence, revenu de ses incursions chez les Indiens, de ses recherches de signes codés, de ses combats pour l’homme, Le Clézio sait que, depuis Le Procès verbal, son premier livre publié en 1963, et pour lequel il reçut le prix Renaudot, il a mis en marche une machine littéraire qui ne cesse de creuser dans la direction de Valmy, village que son ancêtre François Alexis Le Clézio a quitté pour prendre la mer. C’est là, pour lui, que le magnétisme de l’île Maurice commence.
Divisé en sept chapitres, accompagné d’une anthologie, d’une chronologie, d’une bibliographie et d’un cahier iconographique, l’essai de Gérard de Cortanze aborde les grands thèmes de l’œuvre de Le Clézio  : l’appréhension sensuelle du monde, l’exploration de l’enfance et de l’histoire familiale, le voyage et les peuples amérindiens, la nostalgie des mondes premiers. Il nous dit pourquoi le prix Nobel de littérature 2008 sait, plus que nul autre, nous faire éprouver le désir du réel, nous donner à voir ce qui existe. En un mot  : nous offrir un savoir acquis non avec l’abstraite intelligence, mais avec les sens, mais avec la vie.

La collection « Auteurs » présente des figures majeures de la pensée et des littératures françaises contemporaines (écrivains, penseurs, philosophes). Destinés à un large public, les ouvrages se composent d’un essai sur l’œuvre, d’une anthologie, d’une bio-bibliograhie actualisée, d’un cahier iconographique et d’un CD audio d’enregistrements des archives de l’Institut national de l’audiovisuel.

Culturesfrance éditions/Gallimard, coll. « Auteurs », avril 2009, 160 p., ill. n. & b. et coul. + 1 CD audio, 19 €, ISBN : 978-2-07-012-626-2
En partenariat avec l’Ina


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12 juin 2009
Livre

Le Promenoir magique et autres poèmes 1953-2003,
Jean-Claude Pirotte



Essentiellement connu pour son œuvre en prose, Jean-Claude Pirotte est plus secrètement – et peut-être d’abord – un poète comme on n’en fait plus guère, l’un des rares en tout cas à manier aujourd’hui la rime et la métrique ancienne sans paraître désuet. Renouant au contraire avec un rythme et des assonances sans âge, ses complaintes ont une évidence immédiate, une gravité aussi qui leur ôtent tout ce qu’elles pourraient avoir d’anachronique si on ne les sentait aussi intimement fondées.
 
Le recueil que publie La Table Ronde le confirme amplement, ne serait-ce que par son volume – près d’un millier de pages… – et établit Pirotte comme un poète beaucoup plus affirmé que ses publications antérieures ne l’avaient laissé croire. L’ouvrage comporte deux versants : une masse impressionnante (400 pages) de poèmes de jeunesse, écrits dans les années 1950 et demeurés inédits ; et la reprise d’une demi-douzaine de recueils parus ces vingt dernières années, auxquels s’ajoute la suite inédite, quasi testamentaire – et tout à fait bouleversante – qui donne son titre à l’ensemble. La mémoire du nord et des déserts de l’enfance s’y mélange aux paysages du présent dans une langue populaire et savante à la fois, d’une limpidité parfaite et d’un trouble constant. Plus qu’une redécouverte – osons le terme : une révélation.

Yves di Manno

La Table Ronde, avril 2009, 920 p., 19 €, ISBN : 978-2-7103-3060-8


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10 juin 2009
Livre

Comme un mensonge,
Anne Luthaud



Aucune femme ne voulait de B. Mais depuis qu'il a construit sa drôle de maison, il est devenu un vrai tombeur. Sa maison, donc : huit pièces, chacune son style, sa couleur, son ambiance. Sept chambres où vivront et mourront (sauf la dernière) les sept femmes rencontrées dans les environs. La huitième pièce, objet de toutes les curiosités et cabinet des horreurs, comme dans la fable, est fermée à clé.
Dans un vertigineux travail sur la voix et la phrase, le souffle et la musicalité, Anne Luthaud donne ici la parole à B. ainsi qu'aux sept femmes et revient une fois encore (après Garder et Blanc) sur l'épineuse question des relations conjugales (écoute, partage, osmose, domination, sado-masochisme, défi, jalousie, adultère, ennui…), sur la difficulté de vivre à deux et les parts de vérité et de mensonge.
Nul doute que B. est un tyran, qu'il pousse les amoureuses dans leurs retranchements et finit par les tuer (« Les seuls ciels enviables sont ceux des morts. », dit-il) mais n'est-ce pas ce qu'elles désiraient secrètement ? Car l'auteur, qui n'est pas tendre non plus avec les femmes, les décrit comme faibles, envieuses, orgueilleuses, colériques, fantasmant une vie meilleure, désirant rester dans l'enfance, vivant par procuration… B. est en effet un meurtrier mais il n'est pas un serial killer ni le Landru de Saumur. Tout est plus ambigu, complexe et fin. « Je conseille et je sais conduire l'autre là où il sera bien, à l'endroit qui lui conviendra, y compris malgré lui. », dit-il. Et soudain, B. devient un dieu grec, accompagne la mortelle de l'autre côté du fleuve, vide les questions de celle qui en posait trop, pousse la femme volage à le tromper, tend un miroir à celle qui avait peur de son image, détruit les photos de celles qui ne parvenait pas à se libérer de son passé. Que penser, enfin, de celle qui rêvait d'être une héroïne et qui en connaîtra la fin tragique, « égarée dans un décor de film » ?

Christophe Grossi

Verticales, mars 2009, 136 p., 16,90 €, ISBN : 978-2-07-012460-2


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9 juin 2009
Livre

Le Livre bouffon : Baudelaire à l’Académie,
Allen S. Weiss



Comme il est réjouissant de découvrir des aspects peu connus de la vie d’un homme illustre. Dans Le Livre bouffon, Allen S. Weiss nous guide dans le labyrinthe des « visites » – humiliantes pour la plupart – que dut faire l’auteur des Fleurs du mal, en 1861 et 1862, pour tester ses chances d’être élu. Sa candidature est une aberration. Il le sait mais il refuse de renoncer. Sous la Coupole règnent la politique, les basses stratégies, les trahisons et la poésie n’est qu’une façade sans pouvoir aucun. Baudelaire décide donc d’écrire un « livre bouffon » pour ridiculiser l’Institution et ses membres. Le projet n’aboutira pas mais Allen S. Weiss a fouillé les archives qui nous révèlent un Baudelaire partagé entre ambition et découragement, volupté et désespoir. « J’ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur », écrit-il lucidement le 25 janvier 1862. Mais sa naïveté ne lui a-t-elle pas fait croire qu’il pouvait conquérir le treizième fauteuil, celui de Scribe, mort peu avant ? Le dandy joue le jeu, du moins au début. Allen S. Weiss restitue ses « visites » à Vigny ou à Lamartine comme s’il l’accompagnait. Il évoque aussi l’ami Nadar et leurs différends concernant peinture et photographie, ou réel et idéal nous passionnent. Mais peu à peu, Baudelaire a l’impression de gaspiller un temps précieux : il s’ennuie. « J’ai toujours eu la sensation du gouffre », disait-il. Le « gouffre » l’avalera ses dernières années marquées par l’aphasie. Il meurt le 31 août 1867, à 46 ans. Et c’est l’insipide Octave Feuillet qui sera élu au fauteuil de Scribe. Décidément, l’Académie ne méritait pas Baudelaire !

François Poirié

Éd. du Seuil, coll. « Fiction & Cie », avril 2009, 144 p., 16 €, ISBN : 978-2-02-080329-8


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8 juin 2009
Livre

Noces de Mantoue,
Marie Cosnay


L’auteur de cet ouvrage a bénéficié de l’aide du Centre national du livre.

Malgré la précision des dates et l’enracinement géographique, le dernier récit de Marie Cosnay a des allures de conte, mais un conte pour adultes où les ogres auraient laissé place aux tueurs en série. Une héroïne sans nom, comme dans les contes, parcourt l’Italie contemporaine, traverse ses paysages et fait des rencontres, semant dans son sillage des cadavres décapités. Pourtant cet être de fuite, insaisissable et fascinant, ne semble pas coupable, mais la victime malheureuse de troublantes coïncidences. Tous les hommes restent captivés par cette femme chevauchant à travers les Alpes, l’architecte Rémi comme le commissaire Giulio. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’elle ne fuit pas les hommes, ni leur justice, mais qu’elle part à la poursuite de son passé, à la recherche de l’image obsédante d’un jeune frère mort.

Dans une langue précieuse et énigmatique, Marie Cosnay décrit le parcours de cette étrange héroïne avec autant de fascination que ses personnages. Car elle en fait un être fabuleux, qui se déleste de sa raison et des conventions sociales pour ne faire plus qu’un avec la nature. Elle a l’odeur des bois, elle est couverte d’épines et ses pantalons crottés font d’elle une figure contemporaine des nymphes ou des ménades, comme l’écrit l’auteur qui s’y connaît en matière de mythologie. Comme les enquêteurs qui tentent de comprendre les meurtres, le lecteur est requis de cerner cette figure en métamorphoses : en vain, tant elle se transforme progressivement en paysage. Si l’écrivain est fasciné par son personnage, c’est certainement parce qu’elle se reconnaît en lui : chez l’une comme l’autre, un souffle au cœur imprime sa marque au corps, et un semblable deuil initial frappe l’existence du sceau de la fatalité. […] Dans ce conte, comme dans ses autres livres, se mêlent ainsi matériaux autobiographiques et mythologiques.

Laurent Demanze

Éd. Laurence Teper, mars 2009, 174 p., 16 €, ISBN : 978-2-916010-35-9


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Pour lire la notice dans son intégralité :
http://www.centrenationaldulivre.fr/?Noces-de-Mantoue

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5 juin 2009
Livre

Soirs de Paris et Nietzsche à Nice,
Patrick Mauriès


Inventeur d’un « lieu » éditorial audacieux dans ses choix et d’une rare élégance dans sa présentation, la collection « Le Promeneur » (Gallimard), qui fête ses vingt ans cette année, Patrick Mauriès nous donne à lire aujourd’hui deux courts récits aux tonalités fort différentes. Soirs de Paris met en scène le jeune Patrick Mauriès « bousculé par la détresse », que son amant vient de quitter. Il erre dans des quartiers déserts de Paris, vit aux portes de la réalité, absent, quand il trouve par hasard refuge dans un café où il fera des rencontres hautes en couleurs. Dans ce texte bouleversant, Mauriès évoque aussi avec humour Andy Warhol et, surtout, dresse un magnifique, et très juste, portrait de Roland Barthes, qu’il a bien connu et qui lui a notamment transmis une sorte de règle morale : s’en tenir à sa part d’irrégularité, rester un être de frontières, ne pas rentrer dans le rang.
Dans Nietzsche à Nice, outre la description des séjours niçois du philosophe – entre 1883 et 1888 –, pleins d’éblouissements et d’énergie, une figure apparaît : celle du penseur Jean-Marie Guyau, aujourd’hui oublié mais fort célèbre alors. Lui aussi séjournait à Nice à cette époque-là… Et entre Nietzsche et Guyau, une proximité de pensée, troublante, se dessine : remise en cause des fondements traditionnels de la morale, postulation à une morale du doute, valeur probatrice de la science face à la foi. Et quand Guyau parle du plaisir du risque, de la Vie comme surabondance, comme puissance et sacrifice, Nietzsche n’est vraiment pas loin… Jean-Marie Guyau meurt en mars 1888, à 34 ans. Neuf mois plus tard, à Turin, Nietzsche se jette au cou d’un cheval pour l’embrasser. Le temps d’un livre, Patrick Mauriès les a fait se rencontrer, loin des cadres ordinaires, si réducteurs.

François Poirié

Gallimard, coll. « Blanche », avril 2009, 66 p. et 68 p., 10 € chacun, ISBN : 978-2-07-012505-0 et 978-2-07-012504-3


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4 juin 2009
Livre

Musée du quai Branly. La Collection

À la fois beau livre et ouvrage scientifique, La Collection propose au lecteur non averti, comme au connaisseur, une exploration des arts et cultures extra-européens en s’appuyant sur les plus beaux exemples sélectionnés dans le fonds du musée du quai Branly.
La Collection est divisée en 6 parties qui correspondent aux quatre continents couverts par les collections du musée – Afrique, Asie, Océanie, Amériques – et aux collections photographiques et historiques. Cette initiation à l’histoire de l’art s’articule pour chaque ensemble géographique autour d’une sélection de quarante œuvres, accompagnées d’un essai introductif. Chaque zone géographique est ainsi organisée en fonction non seulement des approches traditionnelles des cultures mais aussi en fonction de la réalité des collections.
Véritable livre-événement, cet ouvrage exceptionnel permet à tout un chacun d’acquérir les notions essentielles pour se repérer parmi les 300 000 objets des collections du musée du quai Branly et, au-delà, de saisir les principes de création d’autres cultures. L’équipe scientifique du musée a proposé à près de cent cinquante spécialistes des différents continents de s’exprimer sur un ou plusieurs objets, et ce autour de trois grands axes : l’historique de l’œuvre, son contexte et son usage dans la culture d’origine, sa valeur esthétique ou symbolique.

Ouvrage dirigé par Yves Le Fur, directeur du département du patrimoine et des collections du musée du quai Branly. Une édition en langue anglaise sera disponible en octobre 2009.

Musée du quai Branly/Skira-Flammarion, avril 2009, 480 p., ill. coul., 55 €, ISBN : 978-2-08-120876-6


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www.quaibranly.fr
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3 juin 2009
Livre

Jean Calvin,
Olivier Abel




Le 500e anniversaire de la naissance de Calvin (1509-1564) aura surtout été marqué par la publication d’une somme, ses Œuvres chez Gallimard. Mais ce petit ouvrage alerte du grand spécialiste et passionné de Calvin qu’est Olivier Abel, philosophe protestant, grand ami de Paul Ricœur, est fort utile. La lecture en est à la fois agréable pour les néophytes et passionnante, car son auteur s’emploie à un va-et-vient continuel entre les enjeux de la modernité du XVIe siècle auxquels a dû répondre Calvin et notre temps présent. Tout commence chez Calvin avec L’Institution de la religion chrétienne, véritable naissance de l’homme public à l’âge de 26 ans, moment de rupture à la fois théologique et existentielle. Il est alors « au balcon de sa vie ». L’auteur décline les divers niveaux de ce recommencement qui sont autant de traits constitutifs de ce qu’on appellera la Réforme. Dans ce parcours biographique émerge un homme dont la caractéristique essentielle est l’insouci de soi, laissant place à l’Autre et aux autres. Est-ce du fait de ce blanc que Calvin a fait l’objet de tant de projections négatives et positives ? Olivier Abel ne cache pas sa passion, mais il ne se pose pas en justicier. Il rappelle la virulence de toute la légende noire qui entoure la figure de Calvin, présenté par les uns comme un coureur de jupons, sodomite, auteur d’une religion de la bonne chair, un libertin. Par les autres, il est perçu comme un ascète toujours habillé en noir, triste et cruel, sanguinaire, puritain jusqu’à l’obsession, lâche et malhonnête qui a malheureusement vaincu Erasme !
La lecture d’Oliver Abel, à l’écart de ces deux versants, se veut oblique ; sans taire les excès du personnage, il s’interroge surtout sur la contemporanéité des questions soulevées par Calvin, démultipliant les points de vue sur Calvin qui reste pluriel, celui de chacun et de tous. On regrettera cependant le parti pris de n’avoir dans cet ouvrage aucune référence bibliographique et aucune note infrapaginale : certes, on en comprend les raisons très certainement commerciales, mais c’est une amputation très dommageable.

François Dosse

Pygmalion, coll. « Chemins d’éternité », avril 2009, 298 p., 21,90 €, ISBN : 978-2-7564-0173-7


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2 juin 2009
Livre

À la recherche de Marie,
Madeleine Bourdouxhe


Il faut lire ou relire Madeleine Bourdouxhe (1906-1996) – comme on plongerait dans l'univers d'un Bove, d'un Meckert, d'un Guilloux.
Cette féministe, résistante lors de la seconde guerre mondiale, commence sa carrière littéraire en 1937 et refuse ensuite de publier ses nouvelles chez les éditeurs contrôlés par les Allemands. Elle a été redécouverte en 2004 lorsque Frédéric Fonteyne a adapté au cinéma La Femme de Gilles – où Élisa rêve d'une fusion amoureuse tandis que son mari la trompe avec sa sœur, lui imposant séparation et domination. Aujourd'hui, Actes Sud réédite À la recherche de Marie (publié pour la première fois en 1943 à Bruxelles) ainsi qu'un recueil de nouvelles bouleversantes (Les Jours de la femme Louise et autres nouvelles, coll. « Babel »).
Revenons à Marie, cette femme de 30 ans, cette Emma Bovary, cette épouse (trop) attentionnée, bourgeoise, à l'intérieur de laquelle la vie bouillonne : passions, mélancolie et désir farouche de liberté. Mais personne n'a accès à ce côté-là, ni son mari, ni ses parents, ni sa sœur dépressive. C'est son jardin secret. Marie a également le sens de la répartie face au dragueur, elle aime la compagnie des soldats, les errances, « être seule dans Paris, sans personne qui prenne soin d'elle, […] ne la réclame, […] sans témoin que soi-même ». Et dès qu'elle le peut, elle cherche à disparaître, tombant amoureuse d'un étudiant auprès de qui elle recherche l'abandon. « [Mais] on ne se libère pas en abandonnant, dit-elle. La libération se fait au sein même de ce que l'on n'abandonne pas. »
Outre la condition des femmes qu'elle décrit à merveille (ce qui lui a valu d'être citée par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe), le style de Madeleine Bourdouxhe est une belle leçon rythmique ; il est simple et efficace, avec ce qu'il faut de douce brutalité, d'empathie, de sensualité retenue, de réalisme poétique.

Christophe Grossi

Actes Sud, avril 2009, 160 p., 15 €, ISBN : 978-2-7427-8226-0


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29 mai 2009
Livre

Notre besoin de Rimbaud,
Yves Bonnefoy


On peut dire que l’œuvre de Rimbaud occupe une place centrale dans la réflexion d’Yves Bonnefoy, qu’elle est sans doute même à l’origine, sinon de sa vocation, du moins de l’idée qu’il s’était forgée au départ de la poésie – et qu’elle l’a depuis lors toujours accompagné. C’est donc une excellente idée d’avoir regroupé en un seul volume la quasi-totalité des études qui marquent les étapes de ce long et fructueux dialogue. Le noyau de l’ouvrage est bien sûr constitué par le Rimbaud de 1961, qui avait marqué un tournant dans l’approche de l’œuvre et qui a conservé, un demi-siècle plus tard, tout son pouvoir d’incitation. Les autres textes, pour s’attacher à des inflexions plus précises (ou à certains poèmes en particulier) témoignent de la même intelligence de l’œuvre – d’une forme de tendresse aussi pour celui qui sut l’inscrire, seul en son temps et sans le secours d’une main amie. À la suite d’une éclairante étude sur « Madame Rimbaud », plusieurs textes reviennent ainsi sur les blessures intimes auxquelles ne se limitent certes pas les poèmes de 1870-1872 ou les Illuminations, mais qui n’en ont pas moins participé à leur écriture, à leur constante et impossible volonté de dépassement. La conférence inédite placée en ouverture – qui donne son titre au livre – réaffirme la présence inactuelle de Rimbaud dans une époque qui « le lit peu, ou mal » : Bonnefoy aura largement contribué, quant à lui, à en éclairer le sens et la portée.

Yves di Manno

Éd. du Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », mars 2009, 464 p., 23 €, ISBN : 978-2-02-099216-9
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28 mai 2009
Livre

Naître ennemi. Les enfants de couples franco-allemands nés pendant la seconde guerre mondiale,
Fabrice Virgili



Fabrice Virgili poursuit et creuse le sillon qu’il avait ouvert avec son ouvrage sur les femmes tondues à la Libération, soit les méandres indicibles qui se situent à la croisée des drames publics que sont les guerres et de leurs effets dans la sphère privée, ce dont on ne s’était pas vraiment préoccupé jusque-là.
Pour mieux faire ressortir la dimension proprement humaine, affective des guerres et des traumatismes subis, il démultiplie les échelles : l’État, les associations, les familles, les individus. Ce champ d’investigation, très riche d’enseignements sur la période traitée, est aussi éclairant à propos des tragédies les plus actuelles. L’auteur procède en historien, mais mobilise également le savoir psychanalytique. Il évoque, entre autres, ce que Serge Tisseron appelle les « suintements du secret », qui entourent ces naissances « honteuses » de part et d’autre du Rhin. Là est l’autre nouveauté de cet ouvrage, son aspect comparatif sur les conditions qui président à la manière dont sont traitées ces naissance chez les Allemands comme chez les Français.
Il s’interroge aussi, par-delà la période d’affrontement militaire, sur la manière dont la mémoire collective dans chacun des deux pays influe sur le sort de ces enfants plus nombreux qu’on ne pense. En effet, des dizaines de milliers d’enfants sont nés en France de pères allemands, de ce que l’on a appelé « la collaboration horizontale », « enfants de boches » voués aux gémonies. Mais de l’autre côté du Rhin, il y a aussi de nombreux enfants nés de pères français, prisonniers volontaires ou travailleurs forcés du STO. Quel est leur sort, celui de leur mère, quel est leur devenir dans la France et l’Allemagne en guerre et dans l’après-guerre, autant de questions que se pose l’historien, démythologisant le prêt-à-penser, faisant surgir des foyers d’accueil, des associations, des réseaux de solidarité clandestine, autant de modes de socialité pour atténuer l’impossible à vivre en tant qu’ennemi. Mais il reste le trauma psychique, legs de toute guerre, de tout déplacement violent de population et c’est cette dimension majeure qu’explore ce bel ouvrage.

François Dosse

Payot, février 2009, 376 p., 25 €, ISBN : 978-2-228-90399-8


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27 mai 2009
Livre

Une vie à coucher dehors,
Sylvain Tesson


[Prix Goncourt de la nouvelle 2009]

Sylvain Tesson, l’écrivain-voyageur au long cours, qui nous a déjà transporté loin et haut avec un Petit traité sur l’immensité du monde et son Éloge de l’énergie vagabonde, nous propose ici son troisième recueil de formes brèves. Quand bien même il cherche le plus souvent à l’oublier, l’homme est destiné à mourir et c’est même la seule certitude qu’il puisse avoir sur son devenir. Sylvain Tesson, qui le sait, fait de la mort le personnage principal de douze des quinze récits de ce recueil. Qu’il agisse de meurtres, de suicide, d’accident ou simplement d’aspiration au néant, la « faucheuse » hante les histoires qu’il nous conte. Mais, lecteur, ne va pas pour autant sombrer dans le désespoir car tu pourras cependant trouver dans ce livre un formidable appétit de la vie et un puissant amour de la beauté. Tous les thèmes chers à Sylvain Tesson sont là : aspiration à la solitude, culte de la nature, rejet du machisme, recherche du choc esthétique, toute-puissance du destin… Avec une écriture rapide et acérée, riche en vocabulaire technique et parfois en mots précieux, utilisant l’ironie comme arme contre la bêtise et l’humour en viatique de survie, l’auteur ferre le lecteur dans les mailles resserrées de son filet et le fait partager ses intuitions et ses éblouissements. Si la dernière nouvelle, « Le Phare », illustre la dédicace – à la fée de l’éternel retour – mise en exergue de l’ouvrage, la cinquième, « Le Lac », nous offre un petit condensé d’intensité tragique et de beauté implacable.

Dominique Fayolle

Gallimard, mars 2009, 207 p., 16,90 €, ISBN : 978-2-07-012466-4


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26 mai 2009
Livre

La Maison Maupassant,
Patrick Wald Lasowski

Éminent spécialiste du roman libertin du XVIIIe siècle, étudiant de près la littérature du XIXe siècle, Patrick Wald Lasowski explore dans cet essai pertinent, les sens – entre autres choses – des mots « habiter » et « maison » chez l’auteur de Bel-Ami, dans sa vie comme dans son œuvre. La maison close semble être la préférée de Maupassant, comme d’autres auteurs de son temps, de Huysmans aux si distingués frères Goncourt. La maison close rassure paradoxalement Maupassant parce qu’elle est ouverte. C’est un lieu de passage où l’on va « chaque soir, vers onze heures, comme au café, simplement », dit-il, sachant que son seul refuge véritable est l’écriture. Et il écrit, des contes et des nouvelles, par dizaines, unités closes comme les « passes », qu’on peut aisément comptabiliser. Ce qu’il ne manque pas de faire. Maupassant a parfaitement pressenti l’aspect sexuel de la nouvelle, écrite pour satisfaire le lecteur pressé. Mais Patrick Wald Lasowski ne dissimule pas l’autre dimension de l’œuvre : les contes noirs, les contes d’hiver et de désespoir, où le monde se défait implacablement. Le Horla s’inscrit dans cette voie, ce chef-d’œuvre qu’on ne se lasse pas de relire. La hantise de la mort et de la maladie dans laquelle Maupassant s’enfoncera progressivement, si sa mère, Laure de Maupassant, ne lui a pas enseignée, elle lui en a abondamment parlé. À la fin de sa vie, Maupassant connaîtra une étrange maison, la Maison Blanche : c’est ainsi qu’on désignait la clinique du docteur Blanche à Passy. Maupassant, dans son délire, était persuadé qu’on le faisait habiter une maison de syphilitiques. Comme si cette maladie avait pu le faire entrer dans une sorte de communauté et briser enfin la solitude glacée et la mélancolie qui l’étouffaient.

François Poirié

Gallimard, coll. « L’un et l’autre », janvier 2009, 98p, 14 €,     ISBN : 978-2-07-012137-3


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25 mai 2009
Livre

Biribi. Les bagnes coloniaux de l’armée française,
Dominique Kalifa



Biribi ? La simple évocation du nom suscite le frisson chez ceux qui se souviennent de ce que cela rappelle. Ce nom n’est heureusement plus de saison. Il appartenait donc à un historien d’en exhumer le sens et c’est ce que réussit Dominique Kalifa qui a déjà à son actif un certain nombre d’études qui font autorité sur les marges nauséabondes de la République triomphante. Lieu de mémoire ou plutôt non-lieu de mémoire, Biribi n’est ni un homme ni un lieu précis, mais le nom générique désignant les structures disciplinaires et pénitentiaires de l’armée française installées en Afrique du Nord, appelées officiellement « corps spéciaux » et « bagnes militaires » par les journalistes et écrivains.
 
Ce nom a été popularisé par Georges Darien qui a publié son livre Biribi en 1890 (le livre est d’ailleurs dédié à Michelle Perrot qui a conseillé un jour à l’auteur de se plonger dans l’œuvre de Darien). À l’apogée du système, ce sont entre 10 000 et 15 000 hommes qui font l’expérience de ces bagnes et au total on compte entre 600 000 et 800 000 hommes qui ont transité de 1830 à 1960 dans cette épreuve de l’extrême. La Grande Muette aura soigneusement caché cette véritable zone de non-droit où tout était permis au nom de l’intérêt national. Dominique Kalifa en fait un dossier d’histoire sociale. Il interroge, à partir de ce cas, la faillite de la démocratisation du système judiciaire. Bénéficiant de la possibilité de consulter des archives militaires et ajoutant d’autres sources (des brochures, des romans, des reportages, des mémoires…), il tient à restituer au plus près la parole des acteurs, à la fois des victimes et des tenants de l’institution militaire, afin de mieux comprendre les mécanismes de ce dispositif répressif. Le moins que l’on puisse dire est qu’il révèle une face cachée de la « plus grande France » dont on ne peut pas vraiment dire qu’elle soit à compter dans la partie « positive » de la présence française en Afrique du Nord. Elle en est sa part cachée, son cachot, sa part souffrante.
 
François Dosse

Perrin, mars 2009, 344 p., 21 €, ISBN : 978-2-262-02384-3

 

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22 mai 2009
Livre

Ça,
Franck Venaille



Dès Caballero Hotel (Minuit, 1974), Franck Venaille avait inventé un cadre d’écriture qui lui est devenu propre, un espace narratif qui échappe aussi bien à la poésie qu’au roman (du moins dans l’acception courante de ces termes). Mêlant au contraire les registres, faisant alterner la prose et les vers, ses livres déroulent ainsi des récits morcelés, entrecoupés de stances sardoniques ou d’apostrophes blessées qui n’ôtent rien à la gravité de leur méditation.
 
Après Chaos, unanimement salué par la critique en 2006, le Mercure de France publie aujourd’hui Ça, qui est peut-être l’œuvre la plus aboutie de Venaille dans la tonalité qu’il s’est choisie ces dernières années, brassant ses thèmes de prédilection – l’enfance repliée, la guerre d’Algérie, les dérives urbaines, les paysages lourds de sens qui oscillent entre la Flandre et l’Italie – et poursuivant sa quête « d’objectiviste lyrique », comme il se définit lui-même. Formellement, on peut parler ici de plénitude, même si l’inquiétude qui fonde cette œuvre, et son instabilité majeure, l’innervent de part en part. Le récit esquisse sans complaisance, et non sans ironie parfois, le bilan d’une vie vouée à un dialogue conflictuel avec le monstre poésie. Les séquences en vers qui le ponctuent comptent en tout cas parmi les plus lumineuses de l’auteur – d’or, de sang et de noir mêlées.

Yves di Manno

Mercure de France, février 2009, 156 p., 14,80 €, ISBN : 978-2-7152-2881-8

Cet ouvrage a été publié avec le Centre national du livre.


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20 mai 2009
Livre

Quand les images prennent position. L’œil de l’histoire, 1,
Georges Didi-Huberman



C’est en analysant deux livres plutôt « à part » dans la production de Bertold Brecht, l’Arbeitsjournal (« Journal de travail »), rédigé de 1938 à 1955, et le Kriegsfibel – « Abécédaire de la guerre », étrange atlas d’images en tous genres de la seconde guerre mondiale, légendé d’épigrammes et publié en 1955, que Georges Didi-Hubeman poursuit sa réflexion déjà très nourrie sur les images et sur leur historicisation.

La notion princeps retenue par l’auteur est celle de « prise de position », une notion (qui recoupe celle, très brechtienne, de distanciation) utilisée en raison de sa charge critique tout d’abord et de sa charge temporelle qui permet à Didi-Huberman de travailler la question : comment des images produisent de la connaissance historique qui soit une connaissance différente de celle proposée par le travail classique de l’historien ? Dans cette optique le montage image-texte, le dispositif matériel hybride de l’écriture et de la mise en page retenu par Brecht est essentiel. On pourrait dire que c’est non seulement cette « historicité immanente » des images mais aussi leur « conceptualité immanente » que cherche à cerner l’auteur à partir du travail de Brecht et avec le renfort privilégié des analyses de Walter Benjamin.

L’ouvrage n’est pas seulement une exploration très fine et très documentée de cette « politique de l’imagination », il ouvre bien des pistes pour croiser des démarches, problématiques, outils et références habituellement disjoints dans les analyses d’images. Ce livre foisonnant peut dérouter et n’est pas toujours facile d’accès, mais il exemplifie sans aucun doute un nouveau type d’écriture structurée elle-même par une forme de montage d’un long texte troué d’images et découpé en séquences conceptuelles. Un travail qui inéluctablement appelle des développements passionnants du côté des explorations des régimes de vérité et d’historicité des images.

Christian Delacroix

Les Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », février 2009, 272 p., ill. n. & b., 22,50 €, ISBN : 978-2-7073-2037-7


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www.leseditionsdeminuit.eu
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18 mai 2009
Livre

Douce Lumière,
Marguerite Audoux


Ouvrage publié avec le soutien du Centre national du livre

Douce Lumière, le dernier roman de Marguerite Audoux, a été publié chez Grasset en 1937, l’année même du décès de la romancière. Lorsqu’elle entreprend la rédaction de cet ultime roman, elle est alors âgée de 70 ans et presque aveugle. Elle ne sait si elle pourra aller jusqu’au bout : « Si je ne le finis pas, il m’aura toujours aidé à finir », dit-elle joliment. Elle le finira confirmant du même coup, s’il en était besoin, des qualités d’écriture qui, dès la parution de son premier roman Marie-Claire, prix Femina 1910, lui avaient valu l’admiration sans faille d’Octave Mirbeau et d’Alain-Fournier : une délicatesse, une finesse et une justesse qui allient la pureté simple du conte à la maîtrise de l’analyse psychologique.

Douce Lumière
, que rééditent aujourd’hui avec bonheur les éditions Buchet-Chastel dans la collection « Domaine public », dirigée par Xavier Houssin, est un récit que l’on devine très largement autobiographique, comme les autres œuvres de Marguerite Audoux, mais peut-être plus intimement douloureux. Il retrace la tragique destinée de l’héroïne éponyme, Églantine de son vrai prénom, que les circonstances de sa naissance ont marquée du sceau du malheur. […]

Philippe Aubier
 
Pour lire la notice dans son intégralité :
http://www.centrenationaldulivre.fr/?Douce-Lumiere

Buchet Chastel, coll. « Domaine public », mars 2009, 224 p., 18 €, ISBN : 978-2-283-02338-6
Préface de Bernard-Marie Garreau, avant-propos de Benoîte Groult
 

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15 mai 2009
Livre

Sur la sable,
Michèle Lesbre



En pleine nuit, après avoir mis le feu à une villa maritime, celui que la narratrice finira par surnommer Obligado et qui est resté prisonnier de l’été de ses dix ans prend refuge sur la plage. Emmitouflé dans une couverture, tandis que la maison part en fumée, il repense aux fantômes qu’avec ce geste il croyait éloigner. C'est là, sur le sable, que la narratrice le découvre. Et durant toute une nuit, ces deux-là, sans doute parce que le sable « se met partout », mêleront les temps du récit et de la mémoire jusqu'à trouver ce qui les relie – au-delà de leur « petite guerre » et de leurs disparus. Mais ce qui se bâtit sur le sable est précaire et voué à l'échec.

Lui, le pyromane d'une nuit, brûle de parler à la narratrice qui, avant d'arriver là, était  veilleuse de nuit dans les hôtels et, après avoir essayé de quitter son filou de Bernier, a erré deux semaines hors de Paris, rêvant d'échapper, grâce à une vie nomade faite de hasards et d'endroits provisoires, à « l'implacable ordinaire ». Mais à force de lectures, de promenades dans les rues, les cafés et les hôtels de la capitale, de balloter « dans plusieurs temps », de donner aux gens qu'elle croise le nom de personnages de Modiano, elle a fini par mélanger la réalité et la fiction.

En vingt-cinq courts chapitres, de Paris à Bologne en passant par la côte atlantique,  Michèle Lesbre rend ici un hommage bouleversant aux vies et aux villes qu’on s’invente ainsi qu’à celles qui nous manquent. Dans un roman à la fois intimiste, noir et politique, avec élégance et un sens aigu de la phrase, sans glose inutile, elle nous parle une fois de plus (après La Petite Ttrotteuse et Le Canapé rouge) de notre rapport au temps – donc à l'amour, à la mémoire et à la mort.

Christophe Grossi


Sabine Wespieser éditeur, mai 2009, 160 p., 17 €, ISBN : 978-2-84805-071-3


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14 mai 2009
Livre

Il déserte et autres nouvelles

Ce recueil présente treize nouvelles écrites par de jeunes auteurs dont les textes ont été distingués à l’occasion du 24e prix du Jeune écrivain de langue française. La nouvelle Il déserte, écrite par Arthur Dreyfus, qui donne son titre au recueil, a reçu le 1er prix français, tandis que le texte de Florian Ngimbis Photo finish a recueilli le 1er prix francophone.

Si beaucoup de ces nouvelles, toutes très sombres, bien que diverses dans leur facture, aboutissent amèrement à la mort, Il déserte fait de cette mort l’aboutissement lumineux d’une initiation. Dans un récit onirico-fantastique, Arthur Dreyfus nous raconte l’extraordinaire expérience d’un modeste pianiste d’une quarantaine d’années qui, alors que sa carrière s’enlise, va soudain connaître, grâce à un hippocampe bleu, une initiation fulgurante. Celle-ci révèlera son génie artistique et, après la reconnaissance totale de son talent et une célébrité soudaine, le conduira à la mort dans une sorte de renoncement et pourtant d’apothéose. En contrepoint de ces nouvelles, notons Un dimanche à Bordeaux de Léo Peresson qui nous propose une chronique bourgeoise dont l’auteur écrirait comme un Balzac qui se souviendrait de Laclos.
Buchet-Chastel, mars 2009, 334 p.,19 €, ISBN : 978-2-283-02386-0
 
Dominique Fayolle 

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13 mai 2009
Livre

Du paysage en peinture dans l’Occident moderne,
Alain Mérot



Spécialiste de l’histoire de la peinture française au XVIIe siècle, Alain Mérot s’attache ici à dégager la spécificité de ce qu’il désigne comme le modèle du paysage classique. L’intérêt de cette étude réside dans la mise en relation, trop rare, entre la création picturale et le rapport au monde entretenu par une époque. L’autonomisation du paysage sortant de sa fonction de simple décor pour devenir le thème central du peintre connaît son apogée au XVIIe siècle. Elle traduit l’expression d’un point de vue particulier au sens plein d’un mode d’appropriation du monde : « Chaque époque, chaque milieu aurait sa vision paysagère » postule l’auteur qui justifie ainsi une historisation au sens large, dépassant ainsi la perspective étroitement sémiologique ou iconologique.

Les caractéristiques propres au modèle classique selon l’auteur sont un mixte entre l’inspiration littéraire d’ordre descriptive, le modèle théâtral qui s’impose au moment de la Renaissance avec sa centralité de la représentation de l’homme déployée sur une scène, bornée par une triple unité de temps, de lieu et d’action. Il est par ailleurs toujours porté vers une poétique qui s’exprime en termes allégoriques et symboliques. Ce modèle prend racine au début de l’époque moderne et se défait à la fin du XVIIIe siècle dans une crise de la représentation idéale. Les œuvres de Poussin et de Lorrain en expriment l’apogée avant que les romantiques anglais et allemands ne remettent en cause cet équilibre classique : l’homme n’est plus alors au cœur du tableau, les bornes s’évanouissent, laissant place à l’infini, et la subjectivité du peintre s’affirme, déconstruisant les normes du paysage idéal classique pour laisser place à une expressivité avant tout personnelle, comme on peut le mesurer dans les toiles d’un William Turner ou d’un Caspar David Friedrich. Le paysage classique est alors relégué au rang d’idéal, mais comme âge d’or « que son inaccessibilité rend douloureusement désirable ».

François Dosse

Gallimard, coll. « Bibliothèque illustrée des histoires », mars 2009, 443 p., ill. n. & b. et coul., 39 €, ISBN : 978-2-07-078108-9



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12 mai 2009
Livre / Fiction

Leïla ou la femme de l’aube,
Sonia Chamkhi


Sonia Chamkhi vient de recevoir le prix Comar du premier roman en langue française pour son livre Leïla ou la femme de l’aube, édité par la dynamique maison d’édition Elyzad basée à Tunis.

Un premier roman qui soulève un tabou par trop souvent occulté : être noire, être née et vivre dans un pays du Maghreb. Être le fruit d’une union mixte et subir la pression sociale, des siens et puis des autres. L’héroïne de ce roman, Leïla, est une femme libre, une artiste, une cinéaste, qui écrit, à la manière d’un journal, à son amour d’enfance, Iteb, vivant de l’autre côté de la Méditerranée. L’acte manqué, ses errances avec des amies paumées, l’influence de la mère, sont autant d’entraves à son parcours de personnage idéaliste, de figure éclairée du monde maghrébin d’aujourd’hui.

Sonia Chamkhi enseigne le design, l’image et la pratique audiovisuelle à l’Institut supérieur des beaux-arts et à l’École des arts et du cinéma de Tunis. Auteur dramatique, elle a écrit et réalisé des courts métrages, et a également participé à l’adaptation de plusieurs longs métrages tunisiens.

Créé en 1997, le prix Comar est devenu le prix littéraire de référence en Tunisie. Le jury, composé de journalistes et d’universitaires, a été séduit par « une écriture rigoureuse et poétique, où la variation des procédés narratifs se conjuguent pour raconter, avec lucidité et courage, la difficulté d’être femme dans une société tunisienne présumée émancipée, mais où les préjugés font encore loi. Un roman tendre et cruel qui révèle une jeune auteure. »
Elyzad, avril 2008, 190 p., 15 €, ISBN : 978-9973-58-013-9



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11 mai 2009
Livre

Les Onze,
Pierre Michon



Quel effort il aura fallu à Pierre Michon pour écrire Les Onze ! Avec la matière qu'il avait, il aurait pu en faire une fresque historique sur fond d'espionnage ou une hagiographie. Mais c'est mal connaître l'auteur qui d'ailleurs s'amuse de la mode actuelle pour la généalogie. Non, au-delà de l'œuvre de Corentin, il sera ici fortement question de magie créatrice, du complexe œdipien, des sirènes qui empêchent de raconter l'histoire dans le bon sens, de curiosité intellectuelle, de poésie, de mauvais vin, de coucheries mais aussi d'insultes à Dieu, d'alliances et de traîtrises ou encore de la commande d'un tableau faite « avec les plus mauvaises intentions ». Et, une fois encore, en guide inspiré, l'auteur parvient à se faire se côtoyer les figures des Lumières et les vies minuscules, ces hommes qui travaillent dans la boue du canal près d'Orléans.

En deux parties, l'écrivain revient sur deux moments de la vie du peintre Corentin. On le découvre d'abord à dix ans, vrai petit tyran, entouré de sa mère et de sa grand-mère où pour se venger de l'absence du père (écrivain raté) il rend la vie difficile à ces deux femmes. Puis il devient vieux et laid. On est alors en 1794, en pleine Terreur, quand on lui passe commande d'un tableau : ses modèles seront les onze représentants du Comité du salut public (dix écrivains plus un, qu'on surnommait les « onze parricides », parmi lesquels Robespierre, Collot ou Carnot). Et c'est là qu'il réalisera l'un de ses chefs d'œuvre et c'est là aussi, nous dit Michon, qu'il peindra onze fois son père, « onze fois la revanche irréelle de son père, la défaite réelle de son père, debout ».

Christophe Grossi

Verdier, avril 2009, 144 p., 14 €, ISBN : 978-2-86432-552-9
 
Grand prix du roman de l'Académie française 

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7 mai 2009
Livre

Tuer Catherine,
Nina Yargekov


« Le problème n’est pas de savoir si ce livre vous plaira, mais si vous, vous lui plairez », affirme d’emblée Nina Yargekov, née en 1980, à propos de ce premier livre, intrigant, ludique et totalement inclassable. Mais d’abord : qui est Catherine ? Un personnage de fiction qui a l’indécence d’élire domicile dans le corps de la narratrice. Au départ, celle-ci accepte l’idée d’être deux mais très vite cette présence se révèle insupportable : d’où la décision de tuer Catherine, cet « avatar raté d’Anna Karénine » dont elle possède les tares mais non la grâce. Parallèlement, des voix, fort différentes, « discutent » dans l’esprit de la narratrice. Les échanges vifs entre ces âmes sœurs, rarement d’accord et ne s’exprimant pas du tout de la même manière – vulgaire, pédante, banale ou exaspérée – provoquent un effet comique assuré. Le pire, c’est la voix de Catherine elle-même, que la narratrice entend nuit et jour comme un feuilleton radiophonique diffusé en boucle.

On pourrait penser que Tuer Catherine est un exercice rhétorique sans aucun contenu concret. Pas du tout. C’est bel et bien une fiction, une « psycho-fiction, une névrose-fiction, une Lexomil-fiction », dit la narratrice qui ne cache pas qu’elle s’amuse beaucoup – et nous avec elle – à faire et défaire le cadre de son livre et à jouer avec ses personnages et les situations qu’elle leur impose. En réalité, Tuer Catherine est un objet littéraire parfaitement maitrisé, jusque dans sa subversion, et qui pose aux lecteurs des questions essentielles dont celle de l’identité.

François Poirié
 
 
P.O.L, février 2009, 248 p., 18 €, ISBN : 978-2-84682-278-7


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6 mai 2009
Livre

Walter Benjamin. Une vie dans les textes. Biographie,
Bruno Tackels



Bruno Tackels, après avoir écrit deux essais sur Walter Benjamin, a entrepris d’écrire la vie de Benjamin dans ses textes pour « nommer sa pensée en se laissant guider par le mouvement de sa vie ». Un choix qui peut s’expliquer par au moins deux raisons : parce que cette vie est « l’allégorie absolue du destin de l’intellectuel à l’époque du capitalisme postfasciste » et parce que Tackels est persuadé de l’incompréhension radicale de l’œuvre de Benjamin, y compris par ceux-là même qui étaient ses lecteurs les plus avisés et les plus fidèles (Brecht, Adorno) et qui ont refusé de « voir l’incroyable nouveauté » que Benjamin leur renvoyait.

Pour l’auteur, se tenir au plus ras de la vie dans les textes c’est essayer de comprendre comment Benjamin s’est laissé entraîner dans tant de « dépendances mortelles », saisir « ce qui se joue dans la tête d’un homme qui descend vers l’enfer, et qui le sait, et qui l’écrit ». L’idée rectrice de l’écriture du livre est donc de considérer que ses textes transfigurent, traduisent et mettent en intelligibilté la vie de Benjamin. « L’équation monstrueuse » de sa vie est déployée, déroulant cette impresssionnante suite d’échecs, de déceptions, de revers, de trahisons, de renoncements et de paroles manquées. Une vie toujours en contre-pied, en contre-temps, en écart, en déplacements et voyages, catastrophe à l’image de l’épicentre de ce siècle des catastrophes, les années 1930-1940, qui arrime si étroitement Benjamin dans notre modernité tragique.

Le livre est une somme impressionnante de compréhension inquiète pour ce parcours hors-normes. Les annexes sont de précieuses « notes de lecture » de 10 textes fondamentaux de Benjamin. C’est désormais un incomparable outil de décryptage d’une pensée qui est redevenue, après une longue éclipse, indispensable à la compréhension de notre « temps désorienté ».

Christian Delacroix
Actes Sud, avril 2009, 839 p., 29 €, ISBN : 978-2-7427-8224-6

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5 mai 2009
Livre

La Puissance des corps,
Yann Queffélec



Une histoire de gros durs au cœur tendre aimant la bagarre et bousculer les filles, menée par des responsables du GIGN, le colonel Rémus, 45 ans, et son ami Franck, deux nostalgiques de l’Afghanistan, « doux comme des chats angoras ». La guerre leur manque à cause du « fossé qui sépare la vie du citoyen routinier de celle, incompréhensible, de l’homme d’action ». En attendant, Rémus qui navigue non sans mal entre femme, maîtresse et filles de passage, dirige une police parallèle, « les chats maigres », spécialisée dans la fraude alimentaire. Yann Queffélec peut ainsi nous livrer au passage un compte rendu d’autant plus difficile à avaler qu’il est précis ; il s’agit d’un rapport sur les techniques d’abattage et de transformation de vaches folles en mets savoureux.

Tout irait presque pour le mieux si Walli, alias Popeye, le petit garçon que Rémus a sauvé de l’enfer de l’Afghanistan, ne disparaissait soudain, brutalement enlevé le 6 avril 2013 sur une plage bretonne. Dès lors Rémus n’a qu’un seul but, le retrouver. Pour cela il engage la belle Onyx – « loustic génial et bon petit pirate » – végétarienne et écolo, qu’il a auparavant pincée sur Greenpeace. Le style dru et vert charriant des métaphores truculentes – on pense à Frédéric Dard – embarque le lecteur à travers mille péripéties pour des aventures débridées.

Dominique Fayolle

Fayard, février 2009, 281 p., 19 €, ISBN : 978-2-213-62767-0


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4 mai 2009
Livre

D'autres vies que la mienne,
Emmanuel Carrère


Un tsunami entraîne avec lui et tue une petite fille, Juliette, alors en vacances au Sri Lanka avec ses parents. Quelque temps après, le cancer emporte une autre Juliette – épouse, mère de trois petites filles, juge et belle-soeur de l'auteur. Entre ces deux drames, erre un narrateur totalement obsédé par son incapacité d'aimer, autocentré, insatisfait et jaloux. Jusqu'à ce qu'il réagisse enfin et s'apaise.
Il aura donc fallu au moins deux morts, deux Juliette, pour que le narrateur s'intéresse à d'autres vies que la sienne et, chose faite, puisse s'intéresser à sa femme qu'il aimerait aimer longtemps et à sa fille qui vient de naître. Avant cela, il sera parti à la recherche du corps de la fillette, aura interrogé ceux qui entouraient sa belle-soeur, notamment son mari et ses parents mais surtout Étienne Rigal qui épluchait avec elle des dossiers de surrendettement au tribunal d'instance de Vienne...
 
Cet anti Jean-Claude Romand (L'Adversaire), boiteux, solaire, humaniste, déterminé et vainqueur d’un cancer, donnera alors à l'auteur l’idée d'écrire ce livre. Au cours des entretiens, outre les problèmes de droit, de justice, de handicap et de politique, il y sera aussi question d’amour et d'amitié. Mais parce que Carrère ne nous épargnera pas les descriptions de la destruction, nous penserons alors à tous ces parents qui perdent leur enfant, à tous ces enfants qui voient mourir leur mère. Mais l’auteur aura réussi son retour parmi les humains. « La vie m'avait mis à cette place, Étienne me l'avait désignée, je l'occupais. », écrit-il. Et il tiendra sa place, jusqu'au bout.

Christophe Grossi

P.O.L, mars 2009, 320 p., 19,50 €, ISBN : 978-2-84682-250-3


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30 avril 2009
Livre

Histoire, Littérature, Témoignage. Écrire les malheurs du temps,
Christian Jouhaud, Dinah Ribard et Nicolas Schapira


À partir d’un matériel empirique très riche, les témoignages sur les «malheurs du temps», guerre, famine et peste au XVIIe siècle, les auteurs affrontent ce qu’ils nomment un point aveugle de l’usage historien de ces témoignages : les pratiques de mise en écriture des témoignages et les conditions (matérielles, sociales, politiques, culturelles…) de possibilité de leur réception comme témoignages. Ils partent d’une question en apparence simple : comment des écritures du témoignage ont été, en référence et en opposition à la littérature, construites comme des sources supposées donner accès aux réalités sociales ?

Il s’agit de sortir de l’alternative «opposant approche documentaire et approche littéraire» : tous les scripteurs, même les plus humbles, sont des auteurs. C’est donc tout autant la prise au sérieux de ces expériences d’écriture interrogées pour elles-mêmes, les procédures d’intégration de ces témoignages dans l’écriture des historiens et plus largement les rapports entre histoire et littérature qui sont en jeu ici. Ces choix méthodologiques se révèlent très féconds. Ainsi, l’analyse des écrits de la figure emblématique de Rétif de la Bretonne si souvent utilisés par les historiens du XVIIe siècle paysan (et en particulier par Emmanuel Leroy Ladurie). Cette contribution démontre très finement comment l’historien finit par « naturaliser » le texte de Rétif en « ignorant » que Rétif produit discursivement sa réalité paysanne en usant de codes littéraires qu’il maîtrise comme écrivain professionnel, ce qui par ailleurs ne revient pas à dénier à Rétif « toute capacité à témoigner sur ce dont il parle ».

En pensant avec une grande rigueur témoignage et histoire dans leur dimension d’écriture et en considérant notamment les historiens comme les « témoins de leur propres pratiques d’écriture », les six contributions du livre témoignent brillamment de la fécondité de la nouvelle réflexivité à l’œuvre en histoire.

Christian Delacroix
 
 
Gallimard, coll. « Folio histoire », mars 2009, 405 p., 8,60 €, ISBN : 978-2-07-03428-7

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29 avril 2009
Livre

Le pire, c’est la neige,
Jacqueline Demornex



Dans ce beau récit autobiographique, sans fard, très précis (l’auteur a été journaliste…), la figure d’André Pieyre de Mandiargues, dont on fête cette année le centenaire de la naissance – l’auteur, entre autre, du Soleil des loups, de La Marge (prix Goncourt 1967) ou encore de Tout disparaîtra –, occupe la place centrale. Rien de plus normal puisque Jacqueline Demornex a vécu durant des années une relation intense avec ce mythe des Lettres. Jacqueline Demornex se livre à nous avec le recul du temps. Elle décrit la jeune étudiante qu’elle fut, paralysée par une timidité maladive que seuls les livres – et singulièrement ceux de Mandiargues, Borges, Cortàzar… – réussissent, alors, à apaiser.
 
Une jeune femme qui profitera pleinement de la libération sexuelle des années 1970, faire l’amour lui semblant tout simplement « naturel ». Celle qui confie avoir lu plus de cent fois Nadja sans en épuiser le mystère s’agace parfois du ton désuet des lettres de son amant-poète vieillissant. Mais la vraie difficulté est ailleurs : égarée dans le labyrinthe de l’admiration, Jacqueline Demornex ne réalisera pas son vœu de devenir elle-même écrivain. Ce rêve se concrétise aujourd’hui dans cette confession où se dessine le portrait de l’Aimé magnifique – le titre est extrait d’un poème de Mandiargues –, enfin saisi dans toute la complexité que permet l’écriture pensée comme un défi.
François Poirié

Sabine Wespieser éditeur, mars 2009, 252 p., 20 €, ISBN : 978-2-84805-069-0


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28 avril 2009
Livre

La Femme lit,
Sophie Loizeau


Cet ouvrage – dont le titre souligne une ambiguïté volontaire – poursuit la recherche entreprise par Sophie Loizeau et visant à faire bouger, dans la faille ouverte par le poème, le rapport du corps au langage, mais aussi de la lecture au réel… Par-delà la crudité, l’étrangeté même de sa poésie – où le fantastique affleure sans cesse – c’est une réinscription dans la tradition baroque que cette écriture opère, à travers la figure de Diane, l’héroïne masquée de La Femme lit, dans ses métamorphoses picturales, livresques ou charnelles.
 
On aurait tort néanmoins de ne retenir de l’écriture de Sophie Loizeau que sa dimension « érotique » – assumée certes par l’auteur avec une belle insolence – car les excès ou le dépassement qui s’y cherchent témoignent d’une quête dont le langage, étant la clé, indique « sûrement le lit concevable »… Le bref essai qui vient clore l’ouvrage (Le Mythe de soi) éclaire sous cet angle un parcours poétique qu’on peut inscrire dans la lignée de Mandiargues, de Pierre Jean Jouve – ou plus fémininement de Joyce Mansour.
 
 
Flammarion, coll. « Poésie », mars 2009, 104 p., 15 €, ISBN : 978-2-08-122179-6.


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27 avril 2009
Livre

Montecristi,
Jean-Noël Pancrazi


Après le départ de son jeune et vénal amant, Noeli, l’auteur échoué dans le port de Montecristi, à Saint-Domingue se replie dans une mélancolie voluptueuse. Il évoque le climat délétère de l’île avec son cortège d’hypocrisie, de crimes, de maladies, de trafics de drogue et l’afflux continu d’émigrés clandestins en provenance de Haïti. Mais ni l’amour enfui, ni les voluptés fugitives ne peuvent parvenir à susciter ce que recherche vraiment le narrateur : l’envie d’écrire. Noyé dans le paludisme qui le replonge dans son Algérie natale, d’où il n’a jamais su vraiment partir et où il n’a jamais pu retourner, il ne cesse de revivre son enfance. Mais comme en écho à la question de Noeli « Pour qui tu vis, toi ? », il aime à penser qu’il aurait voulu adopter et ramener à Paris le petit cireur de chaussures, Chiquito, auquel il s’est d’autant plus attaché que celui-ci est atteint du parasito, cette terrible maladie que provoquent les fûts toxiques déposés secrètement par des cargos américains. C’est Chiquito qui finalement empêchera le narrateur « de renoncer à écrire et à aimer » et c’est le scandale de sa mort qui provoquera son départ.
 
Les longues périodes de Jean-Noël Pancazi plongent le lecteur dans une sorte d’apnée comme en empathie avec les fugitifs échappés de prison et les personnages happés par la maladie dans ce roman de la malédiction.

Dominique Fayolle
 
 
Gallimard, janvier 2009, 131 p., 12,90 €, ISBN : 978-2-07-012414-5


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24 avril 2009
Livre

Introduction à l’historiographie,
Philippe Poirrier


Ce livre exemplifie l’utilité et la fécondité d’un domaine récent, celui de l’histoire de l’histoire, l’historiographie. Précis, court et informé, il fait le point sur les savoirs et le savoir-faire dans ce domaine en plein essor.

Poirrier, spécialiste confirmé dans le domaine de l’histoire culturelle, interroge la pratique historienne comme construction, prenant au sérieux le propos de Michel de Certeau selon lequel l’histoire est tributaire d’un lieu et d’un moment. Il retrace le parcours de l’historien dans sa fonction sociale à partir du Moyen Âge et revisite la période de la progressive professionnalisation du métier, retraçant à grands pas le parcours de l’école romantique à la nouvelle histoire, en passant par l’école des Annales. Avec un nombre limité de documents bien choisis et commentés, l’ouvrage offre une grande valeur pédagogique. Il donne ainsi à relire et soumet à l’étude des textes essentiels comme celui de Georges Duby sur la bataille de Bouvines, le manifeste de la Revue historique de 1876, ou encore l’éditorial des Annales sur le tournant critique (1988).

L’aspect le plus nouveau de l’ouvrage se situe surtout dans son inscription au cœur des débats et controverses actuelles. Il fait le point sur les rapports entre médias et histoire, sur les enjeux de l’internationalisation et les questions que posent les lois mémorielles. L’étude du savoir-faire historien fait place aux apports extérieurs de la micro-storia italienne et des cultural studies anglo-saxonnes, mais aussi à des objets nouveaux comme l’histoire du genre, du cinéma et enfin les enjeux de l’écriture de l’histoire confrontée aux défis d’internet et de l’édition numérique. Un utilitaire fort utile pour les amateurs d’histoire comme pour ceux qui veulent en faire leur métier.

François Dosse

Belin, coll. « Belin atouts. Histoire », mars 2009, 192 p., 21 €, ISBN : 978-2-7011-4763-5


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23 avril 2009
Livre

Pierre Michon,
Agnès Castiglione



Pierre Michon a donné de nombreux entretiens qui font entendre une voix, vraie, simple et forte, celle d’un écrivain nourri des grands textes dont il renouvelle l’approche de façon toujours ample, précise et lucide. Le présent entretien avec Colette Fellous (À voix nue, France Culture, 2002) est rare par ses inflexions plus nettement autobiographiques qui trouvent de nombreux échos dans l’essai d’Agnès Castiglione. C’est l’inoubliable présence de cette voix – dubitative, fraternelle ou plus pathétiquement personnelle – qu’elle a souhaité faire entendre dans le rythme et la scansion d’une écriture de l’apparition étonnamment riche, au fil d’une analyse en quatre temps qui conduit de l’invention du minuscule à la figure du Roi.

Agnès Castiglione est maître de conférences en littérature contemporaine à Saint-Étienne. Elle a publié et dirigé des ouvrages sur Jean Giono et Pierre Michon dont elle a récemment édité un volume d’entretiens. Ses travaux se sont également intéressés à Olivier Rolin, Gérard Macé, François Truffaut.

La collection « Auteurs » présente des figures majeures de la pensée et des littératures françaises contemporaines (écrivains, penseurs, philosophes). Destinés à un large public, les ouvrages se composent d’un essai sur l’œuvre, d’une anthologie, d’une bio-bibliograhie actualisée, d’un cahier iconographique et d’un CD audio d’enregistrements des archives de l’Institut national de l’audiovisuel.

Culturesfrance éditions/éditions Textuel, coll. « Auteurs », avril 2009, 136 p., ill. n. & b. et coul. + 1 CD audio, 19 €, ISBN : 978-2-84597-320-6
En partenariat avec l’Ina


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22 avril 2009
Livre

Œuvres complètes, II : L’Art de la contradiction,
Jean Paulhan



Après un volume inaugural, consacré aux Récits, voici donc le deuxième tome de cette nouvelle édition des Œuvres complètes de Jean Paulhan (qui en comportera sept). Il est entièrement dédié à la Rhétorique et à la question centrale qui a travaillé l’auteur, d’un bout à l’autre de sa vie : que sont les mots – et de quelle manière autorisent-ils la transmission d’un sens, par-delà (ou à travers) les lieux communs ou les locutions proverbiales, mais aussi les codes propres à une prosodie ? La composition du volume (qui respecte le projet de Paulhan) va ainsi de l’Entretien sur les faits-divers (1931) à la Petite préface à toute critique (1951), en passant par Jacob Cow le pirate, le Traité des figures et l’énigmatique Clef de la poésie, opaque et lumineuse, qui propose une méthode « objective » pour juger de la valeur des œuvres…
 
Le noyau dur – le filon fondateur d’où irradient l’ensemble de ces textes – étant l’introduction aux Hain-Tenys, recueillis, traduits et commentés par Paulhan lors de son séjour à Madagascar, de 1908 à 1910. Publié en 1913, ce texte éblouissant – qui excède le travail ethnographique tout en respectant scrupuleusement ses règles – a valeur de manifeste et se présente a posteriori comme l’un des traités de poétique majeurs de la période. Quand on sait le rôle à la fois décisif et obscur que Paulhan aura joué dans l’histoire de la littérature française au fil du XXe siècle, cela mérite plus qu’un détour…

Yves di Manno
 
Gallimard, coll. « Blanche », mars 2009, 780 pages, 32 €, ISBN : 978-2-07-077074-8


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21 avril 2009
Livre

L’Usure des jours,
Lorette Nobecourt



L’auteur de cet ouvrage a bénéficié de l’aide du CNL

« Je ne voulais pas ici raconter ma vie mais évoquer seulement ce qui l’a décimée et maintenue, brûlée et libérée. » En quarante-quatre brèves séquences, de « Naître » à « Vivre », Lorette Nobécourt revisite et explore le vide qui a fondé son existence, les blessures qui l’ont construite et déconstruite. Pour maintenir l’émotion à distance, ne jamais sombrer dans le pathos, l’auteur utilise la forme brève et une écriture sobre et élégante. Elle crée ainsi un cadre autobiographique dénué de complaisance.

Son histoire commence au cours de l’hiver 1968. Sa mère prend alors le train en direction de la Suisse pour se faire avorter. Son mari l’accompagne. Au cours du voyage, elle comprend qu’elle risque de perdre le père si elle ne garde pas l’enfant. Cette petite fille, elle voudra d’abord l’appeler Lorène (« l’eau reine »), le père préfère Laurence (« l’eau rance »). L’enfant se prénommera Lorette (« l’or êtes »). « Le plomb minéral de l’eau rance a été transformé en or », commente l’auteur dans un court chapitre analytique, prélude à la série d’interrogations qui constituent la matière du livre. Par delà l’autobiographie, c’est une quête de sens qu’entreprend Lorette Nobécourt (dont Grasset republie un étonnant texte La Démangeaison). Quel est cet étrange eczéma qui la dévore depuis « l’âge où le langage vient aux hommes » ? Quelle souffrance muette vient-il exprimer en recouvrant son corps, quelle vérité veut donc faire sourdre cette « apocalypse intime » qui ne lui a jamais laissé aucun répit ?

Claire Julliard

Grasset, février 2009, 132 p., 12,90 €, ISBN : 978-2-246-71311-1


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Pour lire la notice dans son intégralité :
http://www.centrenationaldulivre.fr/L-usure-des-jours

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www.edition-grasset.fr
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20 avril 2009
Livre

Les Invités,
Pierre Assouline

Un dîner en ville dans le faubourg Saint-Germain qui déraille : par un grain de sable dans les rouages de cette réception bien parisienne, les commensaux se retrouvent à 13 personnes. Un invité improvise avec l’accord de la maîtresse de maison : la femme de chambre sera le 14e convive. On lui retire son joli tablier blanc et « la domestique affranchie par un seigneur et maître » redevient « elle- même une femme comme les autres » et même davantage.
 
Malgré les accents prophétiques de l’un des invités ce festin de Pierre va se dérouler sous nos yeux plutôt avec l’accent d’un Mariage de Figaro contemporain. L’auteur nous y parle de privilège dont certains pensent qu’ils doivent leur revenir « de plein droit en vertu de la naissance plus souvent que du mérite ». Il va opposer « la douce et tranquille assurance de ceux qui se sentent tout simplement bien dans leur peau » à celle de ceux qui ont des « attitudes qu’on ne s’autorise que lorsqu’on a un château et ses gens derrière soi » sans oublier de nous parler de ceux qui, de leur naissance, n’ont gardé « que des manières mais pas d’éducation ». Rien (ou peu de choses) n’aurait changé depuis le XVIIIe siècle et Pierre Assouline s’en amuse pour le plus grand plaisir du lecteur.

Dominique Fayolle
 
 
Gallimard, février 2009, 224 p., 17,90 €, ISBN : 978-2-07-078425-7


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17 avril 2009
Livre

Fakirs,
Antonin Varenne

Quel est le point commun entre ces deux suicides ? : un jeune type, nu et bras tendus au ciel, qui remonte en courant le périphérique intérieur. Les voitures braquent pour l’éviter, des scooters s’écrasent sur les rails de sécurité, jusqu’à ce qu’un camion lancé à pleine vitesse fasse office de bourreau. Deuxième cas : au Muséum d’histoire naturelle, un homme fait le saut de l’ange au-dessus d’un squelette de cachalot, et s’écrase, perforé d’un morceau d’os de deux mètres de long.

Le lieutenant Guérin est responsable du bureau des Suicides, au QG de la Police judiciaire à Paris. Affublé d’un adjoint timide et plutôt inutile, il s’englue quotidiennement dans une théorie du complot au sujet de certains suicides qui lui semblent hautement contestables.
Un fakir hémophile, un Franco-Américain qui tire à l’arc dans les Jardins du Luxembourg, une tenancière de bar lesbienne et alcoolique, des suicides, Mesrine le chien, un ex-taulard qui ressemble à Edward Bunker : toute une galerie de personnages loufoques et terriblement ancrés dans une réalité sombre.

Un roman noir, pour un monde sale et sans espoir, avec une très belle maîtrise dans l’art du détail.
 
 
Viviane Hamy, coll. « Chemins nocturnes », avril 2009, 300 p., 17 €, ISBN : 978-2-87858-292-5




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www.viviane-hamy.fr
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16 avril 2009
Livre

La Piste mongole,
Christian Garcin


Où l’on part à la recherche d’Eugenio Tramonti, le protagoniste du Vol du pigeon voyageur et de La Jubilation des hasards, disparu quelque part en Mongolie. Pour le retrouver il faudra traverser des états de réalité peu ordinaires et accepter de se laisser guider par quelques personnages emblématiques : un Chinois qui présente la particularité de maîtriser ses rêves ; une chamane mongole qui s’absente parfois quelques jours pour voyager dans d’autres mondes dont elle ne se souvient pas ; une Sibérienne qui fréquente assidûment les choses invisibles ; un jeune garçon, apprenti chaman, qui vient interférer dans les rêves du Chinois ; une vieille femme aux identités mouvantes ; une divinité lacustre aux faux airs de renard ; des juments, un aigle et un loup ; sans compter quelques narrateurs, anonymes ou pas, disséminés entre Oulan Bator et Pékin, le lac Baïkal et les hauts sommets de l’ouest de la Mongolie.
 
Les mondes se chevauchent, les histoires se répondent les unes aux autres, les fenêtres de l’imaginaire sont grandes ouvertes, les narrateurs se superposent, et le principe de réalité tremble sur ses bases, à la fois labile, humoristique et fuyant. Et ce faisant c’est une autre réalité qui se trouve posée là – ou tout un réseau de réalités qui s’entrecroisent, car l’instabilité est féconde, et la littérature s’accommode bien de ce flou des frontières.
 

Verdier, février 2009, 320 p., 18 €, ISBN : 978-2-86432-571-0


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www.editions-verdier.fr
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15 avril 2009
Livre

La Muse parodique,
Daniel Grojnowski

Souvent mentionnés par les historiens de la période, les recueils parodiques qui fleurissent dans le dernier tiers du XIXe siècle, tournant en dérision les diverses écoles poétiques qui se succèdent alors, sont en vérité fort mal connus. En dehors de l’Album zutique qui a fait l’objet de plusieurs éditions – Rimbaud oblige… – ces ouvrages sont le plus souvent cités à travers de brefs extraits. Le premier mérite de La Muse parodique est de nous permettre de les lire dans leur intégralité, augmentés d’une présentation critique exemplaire de Daniel Grojnowski. On trouvera donc ici Le Parnassiculet contemporain (1867), l’Album zutique (1871-1872), les Dizains réalistes réunis en 1876 par Charles Cros et ses amis, La Légende des sexes, ouvrage plus anecdotique dû à Edmond Haraucourt (1883) et enfin les célèbres Déliquescences d’Adoré Floupette (1885) qui lanceront la mode du décadentisme.
 
La lecture en est savoureuse, voire franchement hilarante à certains endroits. Mais la véritable surprise, c’est de découvrir que ces textes à visée satirique sont d’une qualité littéraire au moins égale à celle des œuvres dont ils soulignent les tics et les travers. Il est vrai, dans le cas de l’Album zutique et des Dizains réalistes, qu’ils comptent parmi leurs auteurs (outre Rimbaud et Cros) Germain Nouveau, Verlaine, Léon Valade, Nina de Villars, Maurice Rollinat… Quant aux Déliquescences, qui furent un événement et un succès de librairie l’année de leur parution, elles jettent aussi une lumière indirecte sur cette époque charnière, annonçant la vague suivante : Laforgue va bientôt mourir, Schwob, Jarry, Apollinaire se profilent déjà…

Yves di Manno

José Corti, mars 2009, 420 p., 24 €, ISBN : 978-2-7143-0990-7
www.jose-corti.fr


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14 avril 2009
Livre

Le Développement des lignes,
Alain Veinstein

Alain Veinstein (poète – prix Mallarmé, Grand Prix de poésie de l'Académie française –, romancier, homme de radio) signe avec ce nouvel « opus », une œuvre profondément originale, entre narration et poésie, parole et écriture. En effet, il remet ici en scène le héros de son précédent roman Dancing (Éd. du Seuil, 2006), un homme perdu qui, sur sa moto Yamaha, roulait un soir, à folle allure, en direction de la mer pour tenter de retrouver ce qu'il avait vécu. Le passé peut-il rejoindre un futur hypothétique en passant par un présent qui ressemble à un labyrinthe ?
 
C'est le risque que prend ce solitaire resplendissant, qui devient le narrateur du Développement des lignes et se raconte dans une langue au lyrisme sobre. « Nos ombres dansent dans la nuit blanche », écrit Alain Veinstein parmi des dizaines d’autres phrases, simples et déchirantes à la fois, qui organisent les « lignes » de ce poème-monologue. Cette nuit blanche est-elle celle de l’ivresse amoureuse ou la nuit nervalienne, l’ultime nuit à laquelle personne n’échappe ? Et si les deux se confondaient, dans un dernier désir violent, un dernier sursaut d’espoir « malgré tout » ?
 
Le lecteur perçoit, dès le début du livre, que l’urgence agit comme principe de création, de survie presque – Alain Veinstein a écrit Le Développement des lignes en un mois, en continu, comme « en direct » –, et que cette drôle de danse est en réalité la langue elle-même qui enlace le poète pour mieux lui échapper. Ici, le travail d'écriture consiste à suivre les improvisations : un savant travail de liaison et de tension entre roman et poème, jusquà annuler la notion de genre, devenue soudain trop rigide, indécente, face à ce qui reste à dire : l’Amour.

François Poirié

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10 avril 2009
Livre

Vincennes, une aventure de la pensée critique,
Jean-Michel Djian (dir.)

Initié par Edgard Faure, le Centre universitaire expérimental de Vincennes (qui deviendra l’univeristé Paris 8 en 1972) ouvre ses portes le 13 janvier 1969. Ce « formidable laboratoire d’analyse critique du monde contemporain » accueille des penseurs d’avant-garde et modifie l’université en profondeur : ouverture aux non-bacheliers et aux étudiants étrangers, création de nouveaux départements, mise en place d’enseignements inédits, choix pédagogiques innovants…

L’ouvrage revient sur la genèse de l’université, dans le sillage de Mai 68 jusqu’à son transfert à Saint-Denis en 1980. Aux articles signés par d’anciens professeurs (Hélène Cixou, Bernard Cassen, Denis Guedj, Yves Lacoste…) se mèlent les témoignages de figures marquantes de l’époque (Michel Foucault, Gilles Deleuze, Pierre Vidal-Naquet, mais aussi Roland Barthes, Jean Clair ou Noam Chomsky). Tous apportent un regard précieux sur ces années « tour à tour tumultueuses, créatives, violentes, imaginatives, anxiogènes, idéologiquement fécondes, politiquement prolifiques ».

Les propos sont largement illutrés par des photographies, des coupures de presse, des affiches et slogans ainsi que de nombreux documents (dont certains inédits) tirés des archives de Paris 8. Le travail de mise en page et de typographie accentue le sentiment d’effervescence, d’ébullition permanente qui a régné alors sur Vincennes et souligne l’énérgie qui a animé enseignants et élèves à travers leurs multiples engagements et combats.


Flammarion, mars 2009, 192 p., ill. n. & b. et coul., 45 €, ISBN : 978-2-08-122437-7

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www.flammarion.com
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9 avril 2009
Livre

Kréyol Factory. Des artistes interrogent les identités créoles,


Que signifie être caribéen, caribéen-haïtien, caribéen-jamaïcain, ou encore français de Martinique, de la Réunion ou de Guyane ?

Conçue par Yolande Bacot et dédiée à la mémoire d’Aimé Césaire, l’exposition Kréyol Factory questionne du point de vue de l’imaginaire collectif et des identités, ce qui est commun et spécifique à des espaces qui ont été peuplés par la traite, l’esclavage, l’engagisme et qui ont connu diverses modalités de colonisation.

Pour la première fois dans une exposition d’art contemporain, 60 artistes originaires des Caraïbes, de l’océan Indien ou des diasporas européennes et américaines, livrent leur vision des mondes créoles et témoignent ainsi de la richesse et de la diversité de ces territoires.

Le catalogue de l’exposition reprend la scénographie pensée par Raymond Sarti, soit sept espaces différents qui témoignent des complexités d’un questionnement identitaire liées à l’histoire, à des processus de créolisations et aux effets de la mondialisation. Il présente le travail de chaque artiste (installations plastiques, œuvres pictureales, ensembles photographiques…), accompagné de citations et d’extraits de grands poètes, écrivains, essayistes de l’art caribéen et du monde indo-océanique, et qui soulignent à la fois la travail et la recherche sur la langue et l’identité. Images et textes donnent alors un sens au mot « créole ».

Gallimard, Hors série Connaissance, mars 2009, 192 p., ill. coul. et n. & b., 25 €, ISBN : 978-2-07-039644-3
catalogue réalisé avec le soutien de Culturesfrance

Kréyol Factory, exposition, du 7 avril au 5 juillet, Grande Halle de la Villette, Paris



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www.kreyolfactory.com
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8 avril 2009
Livre

Moi, Sàndor F.,
Alain Fleischer

« Un être peut-il en répéter un autre, ou le continuer, le prolonger, d’une génération à la suivante ? » En faisant sien, le temps d’un roman, le prénom hongrois qu’il aurait dû porter, Alain Fleischer reconnaît en lui-même la survie de la personnalité de son oncle Sàndor, mort trois mois avant sa naissance, la colonne vertébrale brisée, dans l’un de ces wagons à bestiaux dont se composaient, en 1944, les trains roulant vers Auschwitz.

Les souvenirs de vingt-sept ans d’existence dont il nourrit l’agonie de son alter ego, deviennent les siens à mesure qu’il les imagine. Sa propre vie lui paraît dès lors reprendre, poursuivre, accomplir ce que celle de son oncle (ou de son frère jumeau) n’avait pu qu’initier, pour avoir été prématurément détruite. Aussi personnels lui soient-ils, ses goûts et ses talents, son inclination dès l’enfance pour les jeunes filles comme sa précoce passion pour la photographie et le cinéma, sont également un héritage.

Grâce à un procédé narratif original, parvenant à confondre les deux Sàndor en un seul, Alain Fleischer nous offre l’un des romans les plus troublants jamais écrits sur le double mystère de l’identité et de la transmission. Moi, Sàndor F. devrait aussi rester comme un maître livre de cette littérature d’après les camps, que Jean Cayrol voulait « lazaréenne », ou de résurrection. Cette ambition, après la shoah, « de restaurer, de repeupler le monde pour qu’il semble complet à nouveau », manifeste de façon exemplaire le pouvoir qu’a l’imaginaire « de rectifier et de corriger l’Histoire ».
 
 
Fayard, coll. « Alter ego », mars 2009, 394 p., 21,90 €, ISBN : 978-2-213-63397-8

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7 avril 2009
Livre

Alain Delon est une star au Japon,
Benjamin Berton

Aux premières lueurs du jour, Alain Delon sort de son appartement parisien pour faire une balade à vélo, quand une jeune Japonaise l’aborde pour un autographe. Étonnant à cette heure si matinale, mais Alain Delon sait qu’il est une star au Japon et accepte donc, alors le fiancé et complice de la Japonaise lui administre, à son insu, un puissant tranquillisant: le plus grand acteur français vivant est kidnappé. Direction une ferme isolée de la Creuse où les deux jeunes tourtereaux vont le séquestrer plusieurs jours. Le temps d’obtenir une rançon ? Non, le temps de réaliser un test ADN prouvant que le père du jeune homme, un Japonais aux yeux étonnement bleus, est bien Alain Delon.
L’affaire se corse quand les résultats du test, positifs, sont interceptés in extremis par le père officiel du jeune homme, homme d’affaires tranquille mais en fait yakusa de premier plan, et qui n’apprécie pas du tout cette recherche en paternité. La star devient alors un colis encombrant, d’autant plus encombrant qu’un voisin a retrouvé dans son champ la carte d’identité d’Alain Delon, laissée par celui-ci lors d’une promenade avec ses geôliers…
 
Ce roman à suspens, construit comme un polar, a beau être ultra réaliste (tout ce qui est dit sur Alain Delon est vrai), il est aussi loufoque et drôle.
 
 
Hachette Littératures, avril 2009, 280 p., 17,50 €, ISBN : 978-2-01-237822-3


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6 avril 2009
Livre

New York, journal d’un cycle,
Catherine Cusset

Pour dessiner cet insolite autoportrait aux traits vifs, limpides, drôles, tendres et cruels à la fois, Catherine Cusset a choisi de l'ancrer dans une ville et dans un temps précis. On est à New York, dans l'année 1995. Dans cette traversée de la ville à vélo, la matière même de New York court sous les yeux du lecteur, son battement, sa folie : on file dans les rues, on découvre les quartiers, on s'empêtre dans les embouteillages, on s'insulte ou on se grise d'être en vie, on reprend souffle dans les jardins ou sur les bords du fleuve et l'on comprend soudain que la ville est un corps, qu'elle porte en elle son cycle de vie et de mort, on comprend l'objet même de ce livre qui est de raconter à la fois une ville aimée et l'histoire d'une femme qui veut un enfant. Qui court après son cycle, qui compte les jours et les semaines et qui se bat avec le temps. Un secret est caché derrière cette urgence. On ne le dira pas ici.

Il y a dans ces pages un formidable élan, une inquiétude, une cocasserie des dialogues et des situations, et surtout un immense plaisir de lecture. Une histoire de couple, mais aussi l'histoire d'une ville. Deux histoires qui s'épaulent et qui avancent ensemble, avec virtuosité.
L'iconographie de cet autoportrait ? Une série de vélos que Catherine Cusset a photographiés dans New York. Vélos cassés ou flambants neufs, vélos abandonnés ou attachés de façon incongrue. Des vélos devenus sculptures, des cycles qui se faufilent entre les pages. Majestueux cycles racontant la vie à vif.
 
Mercure de France, coll. « Traits et portraits », mars 2009, 130 p., ill. coul., 14,50 €, ISBN : 978-2-7152-2896-2.


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3 avril 2009
Livre

La Trahison de Thomas Spencer,
de Philippe Besson

Né en 1967, Philippe Besson a rencontré le succès dès son premier roman, En l’absence des hommes (1999). Dans La trahison de Thomas Spencer, le narrateur écrit des « mémoires sentimentaux », qui lui permettent de revivre ses souvenirs les plus paisibles comme les plus douloureux.

Le récit s’ouvre le 6 août 1945 : date mémorable puisque les deux héros du livre, Paul Bruder et Thomas Spencer naissent ce jour-là, ce qui les lie de manière particulièrement forte. Date historique aussi, où une bombe atomique rase la ville d’Hiroshima. La force du roman – outre son style très sobre, épuré, presque minéral – est de mêler l’histoire, simple en apparence, de ces jeunes gens à des mouvements plus obscurs, collectifs ou personnels. Ce qui évite toute forme de niaiserie ou de moralisation rapide.

Philippe Besson a choisi de faire grandir ses personnages aux États-Unis, à la frontière du Mississippi et de la Louisiane. Enfance heureuse, insouciante, époque de désœuvrement sans angoisse qui voit l’amitié entre Paul et Thomas se sceller « à jamais ». Les deux garçons n’en sont pas moins confrontés à la violence du monde, au racisme radical du Sud, à la guerre de Corée, à la peur, voire à la haine des Rouges… L’enfance ne dure pas et soudain un élan s’empare de vous pour vous illuminer ou vous déchirer : le désir.
Est-ce à ce moment là que commence la possibilité de la trahison ? Le narrateur ne semble pas vouloir répondre. De multiples événements, qu’il serait dommage de dévoiler, vont installer la tragédie et le malheur pur au cœur même du bonheur. En écrivant sa vie – ses « mémoires » s’achèvent en 1975 – le narrateur a compris qu’il devait tout accepter, le pire comme le meilleur. Ne rien censurer : tout raconter au contraire, avec finesse et jubilation.

François Poirié


Julliard, janvier 2009, 265 p.,19 €, ISBN : 978-2-260-01770-7


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2 avril 2009
Livre

Le Serpent aux mille coupures,
DOA

Le choix des libraires : choix de Philippe Bernadou, librairie Deloche, Montauban

Il ne sait pas où il met les doigts, Baptiste Latapie, quand il part cette nuit-là saboter la vigne d'Omar Petit, ce nègre à qui le père Dupressoir, dans un moment d'égarement certainement, a donné sa fille et sa ferme. Du jamais vu à Moissac ! Que vient faire à cette heure-ci le 4x4 qui s'arrête au Bois des Moines ? Comment peut-il se douter, le Baptiste, qu'il y a à bord trois trafiquants espagnols qui ont rendez-vous avec leurs homologues italiens ? Oui, le Tarn-et-Garonne est une plaque tournante de la cocaïne colombienne. Et voilà que surgit du fossé un mystérieux motard qui abat les trois hommes. Ce motard, blessé, va se réfugier dans la ferme d'Omar Petit (vous me suivez, celle qui a été taguée « Mort aux nègres » par l'Amicale des vignerons du cru) et il va le retenir en otage, ainsi que sa femme et sa fillette, le temps de se remettre sur pied.
Nos riantes collines deviennent alors le théâtre d'un chassé-croisé tumultueux : un commandant de gendarmerie au passé peu glorieux qui poursuit un ennemi public (l'homme à la moto), son collègue des stups espagnols dont on perd la trace un soir tard quai de Tounis à Toulouse, et, last but not least, un tueur germano-asiatique raide fêlé qui découpe vivant ses interlocuteurs en fines lamelles, selon le supplice chinois dit de « la mort par les mille coupures ».
Comme tout bon roman noir le livre de DOA (auteur fantôme qui nous viendrait de Lyon) installe son intrigue les deux pieds dans la réalité de notre temps : l'explosion du marché européen de la drogue qui fait les beaux jours des cartels de Colombie d'un part, et d'autre part le racisme au front bas de nos campagnes qui, du Parisien à l'Arabe, vomit tout ce qui est estranger.
Passé les concessions aux scènes gores qui sont devenues la loi du genre, ce roman est un excellent spécimen de ce que le polar français, dans la lignée de Manchette et de Daeninckx, fait de meilleur dans la dénonciation de nos errances et de celles de la société. Une lecture dérangeante et passionnante.

Gallimard, coll. « Série noire », mars 2009, 216 p., 15,90 €, ISBN : 978-2-07-012472-5


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www.lechoixdeslibraires.com
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1er avril 2009
Livre

Les 100 mots de l’édition,
Serge Eyrolles

La collection « Que sais-je ? », fondée par Paul Angoulvent en 1941, change d’apparence. Un nouveau travail a été fait sur les couvertures des ouvrages afin de renforcer l’identité visuelle de la collection et d’assurer davantage sa présence en librairie.

Parmi les derniers titres parus dans cette nouvelle forme, Serge Eyrolles, éditeur et président du Syndicat national de l’édition, consacre 100 mots au monde de l’édition, dans un ouvrage publié à la veille du Salon du livre de Paris.

Si le livre représente la première industrie culturelle en France, le secteur de l’édition reste peu connu du grand public. Eyrolles propose donc un large panorama à travers 100 mots qui englobent la totalité de la chaîne de livre, présentent les métiers, les outils, les organismes… Du manuscrit à la librairie indépendante, du métier de correcteur en passant par le droit d’auteur, tous les aspects sont évoqués. 100 mots qui permettent également de dresser un état des lieux de la profession aujourd’hui et d’analyser les principaux enjeux pour demain.
 
Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », mars 2009, 128 p., 9 €, ISBN : 978-2-13-057463-7. [1re édition]


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31 mars 2009
Livre

Les Mains libres,
Paul Éluard et Man Ray

Ce recueil, initialement paru en 1937 et réédité aujourd’hui dans la collection « Poésie », est un modèle de complicité artistique, les deux auteurs engendrant une œuvre qui exige que les dessins de l'un et les poèmes de l'autre demeurent indissociables. Renversant l'ordre habituel des choses, Paul Éluard avait d'ailleurs tenu à préciser sur la page de titre du manuscrit de travail des Mains libres que c'était lui, le poète, qui avait « illustré » les dessins réalisés par Man Ray lors de voyages dans le Sud de la France et en Cornouailles les deux années précédentes.

En fait d'illustrations, les textes entrent plutôt en résonance intuitive avec les propositions graphiques : on dirait face à face des traits et des mots qui, tous, ont finalement fonction d'embarcadères et prennent un malin plaisir à jouer de l'égarement ou à décupler les destinations imprévues.

Toutes les pages de ce livre témoignent d'une intuition active et partagée, toujours en mouvement, toujours éclairante. Deux artistes, avec leurs armes propres, y découvrent leur champ commun. Ils ont les mains libres, mais avec, en plus, le bonheur d'être ensemble.


Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », février 2009, 160 p., ill. n. & b., 8,60 €,
ISBN : 978-2-07-033795-8. Dessins de Man Ray illustrés par les poèmes de Paul Éluard


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30 mars 2009
Livre

Un dieu un animal,
Jérome Ferrari

« Tu es parti, le monde ne t’a pas étreint et, quand tu es rentré, il n’y avait plus de chez toi. »
Sur le mode du « Tu », Jérôme Ferrari convoque le destin d’un homme encore jeune et pourtant détruit, qui a un jour pris la décision de quitter son village, « cimetière de morts-vivants » à ses yeux, pour aller, revêtu du treillis des mercenaires, à la rencontre du désert véritable, celui qu’ont investi tant d’armées, sous des uniformes divers, après le 11 septembre.

Dans le désert existentiel qu’a de longue date été la vie de celui qui a choisi l’exil aux portes de Bagdad, dans la violence et le sanglant chaos de la guerre, n’a pourtant cessé de flotter la seule image rédemptrice du triste paysage où il a grandi, celle de la miraculeuse Magali Bielinski, son amour d’adolescence, perdue de vue depuis des années mais qu’il continue d’étreindre en esprit et pour l’éternité, sous les arches immuables de la fontaine du village, en un certain mois d’août.
 
Requiem pour une civilisation contemporaine médusée par les sombres mirages de la guerre comme par les formes de la violence inouïe qui se déchaîne au sein du monde de l’entreprise, Un dieu un animal est un roman coup de poing aux accents mystiques où l’impossible avènement de l’amour entre deux êtres signe la bouleversante faillite de la souveraineté de l’individu dans l’exercice de sa liberté.
 
 
Actes Sud, janvier 2009, 109 p., 12 €, ISBN : 978-2-7427-8108-9



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www.actes-sud.fr
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25 mars 2009
Livre

Les Mots migrateurs. Les tribulations du français en Europe,
de Marie Treps

Après Les Mots voyageurs (Seuil, 2 003), qui nous contait l’histoire des mots empruntés par le français aux langues étrangères, voici le récit alerte du devenir de certains mots français dans les langues européennes, de l’allemand au norvégien, du polonais au grec…
 
Organisé par familles de langues, le livre mêle grande histoire et anecdotes, et illustre les fortunes variées et souvent étonnantes de nos mots et expressions. Comment s’est déroulée la « colonisation » des langues européennes par le français ? Qu’ont-elles retenu de notre langue ? Au détour des pages, on découvre aussi que certains mots changent de sens en passant les frontières, devenant dès lors pour nous de faux amis ou de vértiatbles objets de perplexité, à l’image de cette étonnante formule que nous prêtent les Anglais : « C’est magnifique, mais ce n’est pas la guerre… » Un livre à la fois instructif et ludique, un vrai récit d’aventure.
 
 
Éd. du Seuil, février 2009, 384 p., 20 €, ISBN : 978-2-02-086258-5


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24 mars 2009
Livre

CULTURES SUD N° 172 : « L’engagement au féminin »

Cette dernière livraison de Cultures Sud, sans velléité féministe aucune, est une célébration de toutes celles qui font de la liberté et des droits de la femme un combat quotidien.

Création et engagement : deux univers intimement liés qui s’illustrent ici par de nombreux portraits de ces messagères de la paix, qu’il s’agisse de femmes politiques, de pionnières du courant féministe africain-américain ou de femmes exilées de leur pays d’origine pour avoir eu le courage de dénoncer les entraves aux libertés individuelles.

Ce sont aussi des femmes de plume dont l’écriture est souvent le reflet d’un itinéraire personnel et d’une autre perception du monde, un monde vu à partir des femmes. Par-delà la fiction, l’essai et le témoignage sont également le domaine de prédilection de ces femmes qui n’hésitent pas à se faire les porte-parole des victimes du génocide Rwandais, ou à dénoncer les vicissitudes de la mondialisation comme face cachée de l’impérialisme.

Dans une perspective à la fois historique et ancrée dans l’actualité, qu’elles soient présidentes d’associations de quartier, cantatrices, écrivaines, médecins, avocates ou chef d’État, le degré d’engagement des femmes présentées dans ce numéro – sans exhaustivité – est à la mesure de leur personnalité de femme potomitan, pour reprendre l’expression antillaise consacrée.
 
 
Cultures Sud n° 172, mars 2009, 192 p., ill. coul., 12,50 €, ISBN : 978-2-917195-06-2.
Numéro coordonné par Tanella Boni et Odile Cazenave
Diffusion en France : La Documentation française


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22 mars 2009
Livre

La Maison,
Paul Andreu

Après un récit poétique paru il y a trois ans, Paul Andreu, l’architecte de l’aéroport de Roissy et de l’opéra de Pékin, signe avec La Maison son premier roman. Il faudrait plutôt parler ici de récit autobiographique.

C’est en architecte qu’il nous décrit la maison de son enfance – la seule qu’il aura à ce jour habitée. Au hasard des pièces, il nous raconte la vie d’une famille, la sienne, dans les années 1940 et 1950. Cette maison fut pour lui un lieu propice au rêve, à l’indépendance et à la solitude qu’il revendique ; elle est devenue avec le temps un lieu fantasmé. Dans sa famille que nous découvrons graduellement, la figure du grand-père se détache nettement ainsi que les liens particuliers qui l’attachent à son petit-fils.
Même si l’auteur dresse un réquisitoire contre la pauvreté des mots impuissants à rendre les sensations, le lecteur se pénètre progressivement de l’atmosphère de ces lieux grâce au style évocateur du narrateur. Paul Andreu nous livre son goût du secret dans une langue sobre ne dédaignant pas pour autant l’imparfait du subjonctif et maniant avec plaisir le vocabulaire technique. L’abondance de points d’interrogation traduit l’hésitation constante du narrateur sur la reconstitution de sa propre histoire. En fait le récit s’élève graduellement au-dessus d’une simple évocation autobiographique pour nous entraîner dans une réflexion sur la mémoire et son questionnement.

Dominique Fayolle

Stock, janvier 2009,117 p., 13 €, ISBN : 978-2-234-06193-4



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21 mars 2009
Livre

L’Ami posthume. Gérard Philippe, 1922-1959,
Olivier Barrot

Journaliste et auteur, Olivier Barrot avait 11 ans quand mourut Gérard Philippe et il n’eut pas la chance de le voir sur une scène de théâtre incarnant le prince de Homburg. En revanche son père, Jean-Pierre Barrot, le connaissait (comme témoigne la photo en ouverture du livre) mais il n’évoqua jamais le comédien dans son hebdomadaire culturel du cinéma, "L’Écran français", et, taciturne n’en parlait pas en famille. Aussi Olivier Barrot, refusant de questionner les proches, de confronter des souvenirs, de compulser des archives, a-t il délibérément opéré une reconstruction du personnage dans son époque pour nous présenter "ce portrait d’admiration" et nous parle-t-il d’"appropriation amicale".

Comment oser approcher Gérard Philippe, ce personnage auréolé de grâce et de jeunesse devenu mythique dès sa mort ? Après avoir exposé son "argument", l’auteur nous présente chronologiquement cette vie en trois temps : éveil, avènement et maturité pour nous présenter "l’ange" dans un récit de conteur d’emblée séduit qui veut nous faire partager son enthousiasme. Au-delà de la carrière de Gérard Philippe, Olivier Barrot évoque l’homme clairement engagé à gauche, l’antigaulliste, le réalisateur improbable, le défenseur des comédiens en tant que président du Nouveau Comité national des acteurs mais surtout il essaie d’analyser son "style".

Dominique Fayolle

 
Grasset, octobre 2008, 215 p., 17,90 €, ISBN : 978-2-246-74781-9


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20 mars 2009
Livre

En enfance,
Mathieu Lindon

Mathieu Lindon dévide sous nos yeux, sans émotion apparente, des séquences d’enfance énoncées à la troisième personne. Le choix du pronom « il » s’impose car le narrateur, adulte par définition et parlant depuis un monde totalement éloigné du continent de l’enfance ne peut donc aborder son sujet que de l’extérieur.

Ce sont 110 fragments de 3 pages chacun qui défilent sous nos yeux dans une froide tentative de reconstruction périphérique. Ce livre n’est pas écrit sur le registre du souvenir ni de la mémoire : on pourrait dire de Mathieu Lindon qu’il tente de retomber en enfance (au sens propre et non formulaire), son enfance ? Le narrateur effectue une sorte de recensement de situations où il nous montre que l’enfant est par nature un explorateur de la réalité opaque et diffuse qui l’entoure et que, tel un « petit poucet » intemporel, il égrène sensations et sentiments, balisant son chemin dans le monde obscur des adultes.

Le dernier et 111e fragment ou éclat opère une rupture par rapports aux 110 précédents : le narrateur en conclusion, projette son sujet à l’age adulte pour une sublimation inattendue de l’enfance, en une narration, cette fois-ci, chargée d’émotion.

Dominique Fayolle

 
P.O.L, janvier 2009, 345 p., 20 €, ISBN : 978-2-84682-294-7



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20 mars 2009
Livre

L’Empreinte des choses cassées,
Claire Gallois

Le titre du livre de Claire Gallois place d’emblée ce roman, se présentant en forme de récit autobiographique, sous le signe de la désillusion et de l’amertume : Les Choses cassées.
 
On peut mettre sous ce substantif tant les sentiments, que les sensations ou les événements. Rien ne resterait intact, nous laisse entendre ce texte aux couleurs de la mélancolie. Le récit à la première personne est celui d’une femme « en train de passer dans la classe des vétérans », reçue à l’Académie française – dont un tableau au vitriol nous est brossé au passage. Son discours s’organise au fil de ses pensées, à la fois chronologique et rétrospectif ; nous y découvrons peu à peu ce qu’a été sa vie.
 
Au départ un fait, la mort brutale de sa sœur aînée, la marque pour toujours car pour elle dorénavant « rien plus jamais ne pourra être tenu pour sûr », mais lui apprend aussi paradoxalement à goûter les petits moments de bonheur. Même si elle souffre de la fuite du temps qui passe et de la perte irrémédiable de la jeunesse, de sa jeunesse, la narratrice, désabusée et désenchantée, mais avant tout lucide nous livre un leçon de vie.

Dominique Fayolle

Grasset, septembre 2008, 176 p., 12,90 €, ISBN : 978-2-246-74411-5


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20 mars 2009
Livre

Journal intime d’un marchand de canons,
Philippe Vasset

Ce livre est le premier volet d’une série à venir pour des faits avérés, des noms véridiques et des dates exactes ; seul le narrateur, s’exprimant à la première personne, est un personnage fictif. Il s’agit, pour l’auteur, de « décrire un pan de l’économie mondiale tenu secret » afin d’essayer de « décrypter un réel globalisé ». Classant ses archives personnelles, car il est sous le coup d’une inculpation judiciaire, le narrateur entreprend de nous raconter sa vie passée. Sorti frais émoulu de son école de commerce, il a décidé – car il est épris de romanesque – d’être marchand de canons pour transformer « le gentil VRP » qu’il était en « aventurier de haut vol » grâce à l’opportunité de conflits internationaux. Le ton est donné : humour corrosif pour des péripéties rocambolesque de romans d’espionnage à la James Bond.

Tous les ingrédients nécessaires sont réunis (nombreux voyages, sexe, alcool, danger, ventes d’armes, rivalités politiques entre États…) pour relater des aventures trépidantes sur le canevas de réalités inquiétantes cachées au grand public. Humour et décalage sont au rendez-vous pour nous raconter une réalité crue tournant autour des « scandales d’armements » qui, d’après l’auteur, se déroulent toujours selon le même scénario.

Tout en s’amusant, Philippe Vasset propose au lecteur une charge sévère sur les rapports entre diplomatie et commerce international.

Dominique Fayolle

Fayard, janvier 2009, 182 p., 15,90 €, ISBN : 978-2-213-64283-3


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18 mars 2009
Livre

Vers la douceur,
François Bégaudeau

Après son roman Entre les murs paru en 2006 et son interprétation en 2008 du personnage du professeur dans le film éponyme qui obtint la Palme d’or à Cannes, François Bégaudeau nous offre un petit ouvrage jouant subtilement avec les références littéraires les plus classiques.

À travers les errances et relations croisées d’un groupe de trentenaires autour de Jules, un journaliste sportif de 35 ans déplorant de ne pas mûrir, François Bégaudeau nous propose une sorte d’initiation sentimentalo sexuelle pour « récidivistes du non événement ». On peut y retrouver une carte du tendre désabusée, adaptée au monde d’aujourd’hui avec des « règles » à respecter, comme l’évoque l’intitulé d’un des chapitres.

Utilisant un langage parlé, des tics verbaux et une ponctuation réduite, le roman développe une écriture au style très contemporain, où des narrateurs multiples alternent avec le je/jeu du personnage principal. Pourtant, avec deux authentiques lettres de rupture, l’auteur se livre à un exercice de style classique qui, dans la tradition allant de Laclos à Sophie Calle, lui permet de développer une véritable analyse psychologique de ses personnages en contrepoint de l’ensemble du texte plus strictement narratif. La structure du récit évoque une construction cinématographique avec toutes sortes de plans alternés et parfois récurrents s’entrecroisant dans le temps et dans l’espace comme en écho aux hésitations des personnages.

De cet univers hésitant, agité et distraitement mélancolique surgira pourtant l’amour.

Dominique Fayolle
 
Verticales, mars 2009, 202 p., 16,90 €, ISBN : 978-2-07-012301-8. 

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17 mars 2009
Livre

Le Devenir numérique de l’édition,
Bruno Patino

À l’époque, Bruno Patino, PDG de Télérama et du Monde interactif, avait été chargé par la ministre de la Culture d’un rapport sur le « livre numérique ». Le titre, Le Devenir numérique de l’édition, est la version imprimée de ce rapport remis en juin dernier et disponible également en version numérique.

Ce rapport décrit différents scénario d’évolution possible, y compris l’hypothèse du basculement brutal de l’économie du livre vers la lecture numérique (sur des écrans d’ordinateur mais également sur des lecteurs dédiés, des téléphones mobiles, des consoles de jeu, etc.).

Tout en laissant ouvertes certaines questions majeures au premier rang desquelles la définition juridique du « livre numérique », qui conditionne la défense des ayants droit, le rapport insiste essentiellement sur une double priorité. D’une part, la nécessité d’organiser rapidement une offre légale, attractive du livre numérique, en favorisant l’interopérabilité des contenus et des formats et la mise en place de plateformes interprofessionnelles. D’autre part, mettre en place des « mécanismes » permettant aux détenteurs de droits de jouer un rôle central dans la détermination des prix.

En effet le rapport souligne que les acteurs actuels de l’économie du livre doivent s’unir pour éviter que de nouveaux acteurs industriels (notamment les fournisseurs d’accès à Internet et les groupes de télécommunication) ne s’approprient l’essentiel de la valeur ajoutée de la future économie numérique du livre.

Si ce rapport s’adresse principalement aux professionnels du secteur, il intéressera également tous les économistes et les chercheurs travaillant sur l’évolution des industries culturelles.

Dominique Fayolle

La Documentation française, septembre 2008, 92 p., 11 €, ISBN : 978-2-11-007349-5

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14 mars 2009
Livre

Esprit/collection intégrale 1932-2006

Le DVD reprenant l’intégralité non seulement des articles mais de l’ensemble des rubriques publiées dans la revue Esprit depuis la création en 1932 jusqu’à l’année 2006 constitue une contribution originale de cette revue d’idées au débat intellectuel du XXIe siècle. La formule du DVD permet une valorisation économique de ce patrimoine, tout en autorisant à ses lecteurs les facilités de la lecture numérique avec les modules classiques de feuilletage, de recherche de mots-clés ou d’indexation.

La brochure de présentation rappelle à juste titre que, si Esprit a été créée par Emmanuel Mounier, les articles ne se sont pas limités à l’illustration de la pensée personnaliste ou plus tard aux orientations politiques ou philosophiques de ses comités de rédaction successifs. Au-delà de la contribution de cette revue après 1945 à la réconciliation franco-allemande et à une laïcité apaisée, de ses prises de position sur la guerre d’Algérie et sur le totalitarisme communiste, Esprit a exploré de nombreuses autres questions.

Le chercheur en sciences humaines, l’étudiant et également l’honnête homme trouveront dans cette somme de soixante-quinze années un réservoir particulièrement stimulant pour nourrir leur réflexion aujourd’hui.

Dominique Fayolle
 
 
Esprit, DVD-ROM version PC, mai 2008, 190 €


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10 mars 2009
Livre

Les Contradictions de la globalisation éditoriale,
Gisèle Sapiro (dir.)

Cet ouvrage collectif est issu pour une large part d’un colloque réuni à Paris en 2006 sur les mêmes problématiques. Les contributions de la quinzaine de chercheurs abordent successivement, et dans une optique où l’approche sociologique de Pierre Bourdieu est dominante, trois thèmes. En premier lieu, la structuration du marché international de l’édition où, à côté de la constitution de grands groupes multinationaux aux produits standardisés, se maintiennent et même se développent des produits éditoriaux singuliers, qu’il s’agisse de productions universitaires à vocation mondiale ou d’ouvrages liés à l’identité d’un territoire. La deuxième série d’études aborde les stratégies des différents éditeurs dans ce contexte et fait apparaître fort logiquement le rôle d’éditeurs marginaux ou militants, dans les niches du livre politique ou des essais critiques (La Découverte, Éditions Des femmes). Enfin la dernière partie se consacre aux problématiques de la traduction en montrant une fois de plus, à l’aide d’études de cas, le caractère asymétrique des flux de traduction et le rôle ambigu de la traduction comme défense contre la menace de standardisation et de domination de l’anglais.

Au total, cette première tentative de mesurer la globalisation éditoriale et ses limites, si elle ne traite pas des questions centrales de la distribution ni de l’effet du cadre variable des normes de la propriété intellectuelle, pose des jalons prometteurs pour une approche non seulement économique mais culturelle de la question.


Dominique Fayolle

Nouveau monde éditions, janvier 2009,412 p., 49 €, ISBN : 978-2-84736-392-0

 


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9 mars 2009
Livre

Equatoria,
Patrick Deville

Dans une fresque immense et foisonnante, Patrick Deville, se faisant tour à tour historien et journaliste, nous raconte l’Afrique, du XIXe siècle jusqu’au début du troisième millénaire en de continuels allers et retours entre le présent et le passé, de sa découverte et sa colonisation jusqu’à sa situation politique actuelle.
Mettant ses pas dans les traces de ses héros d’hier et rencontrant les acteurs contemporains, le narrateur, en aventurier moderne, arpente l’Afrique de toutes les manières possibles.
Il interroge passionnément les premiers voyageurs de ce continent et nous les présente de façon croisée et récurrente. Sous le patronage littéraire d’un Jules Vernes visionnaire, le lecteur voit ainsi défiler Livingstone le précurseur, le couple antinomique que forment Brazza le romantique séduisant et Stanley le pragmatique viril, Schweitzer l’organiste « humanitaire » avant la lettre puis tant d’autres comme Conrad et Céline – beaucoup ayant en commun d’avoir changé leur nom. Si l’activité bouillonnante de Stanley « le briseur de roches » nous passionne, c’est Brazza ce « gentleman silencieux comme un duc » qui nous séduit ; son personnage, par le biais symbolique de sa dépouille mortelle, continue encore aujourd’hui de brouiller les pistes. L’auteur nous décrit minutieusement tant les acteurs politiques des guérillas et massacres actuels que les simples habitants de cette Afrique contemporaine avec « des détails » qui « suffisent à une lecture géopolitique du IIIe millénaire ».
D’une plume rapide et efficace Patrick Deville nous dispense avec Equatoria un lyrisme discret dont la lucidité et l’ironie jamais grinçante interrogent ce continent en déroute.

Dominique Fayolle

 
Éd. du Seuil, janvier 2009, 332 p., 22 €, ISBN : 978-2-02-090680-7


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8 mars 2009
Livre

Un juif pour l’exemple,
Jacques Chessex

Né en 1934 à Payerne, Jacques Chessex avait 8 ans quand les faits relatés dans ce livre ont eu lieu. Il s’agit de l’assassinat d’un marchand juif en 1942 à Payerne « gros bourg vaudois travaillé de sombres influences », ville de charcutiers où le cochon couronne le bourg de son emblème.

Cette petite ville en état de faillite survit mal à la crise des années 1930 avec un taux de chômage élevé qui attise les rancœurs contre les gros, les nantis. Un pasteur privé de paroisse, agent de l’Allemagne harangue le petit peuple fragilisé par la crise et le fanatise contre « la vermine juive ». Il trouvera son âme damnée en la personne d’un garagiste qui, avec sa petite bande de revanchards se chargera de désigner et d’éliminer le bouc émissaire : Arthur Bloch, un marchand de bétail. La mort gratuite du « juif pour l’exemple » et la sordide élimination de son corps « débité comme un cochon à l’abattoir de la ferme » font d’Arthur Bloch un martyr.

Marqué par des citations et références bibliques, ce récit nous plonge dans une interrogation métaphysique sur la nature du mal, la possibilité de la rédemption et l’existence de la résurrection.

Dominique Fayolle

 
Grasset, janvier 2009, 109 p., 11,90 €, ISBN : 978-2-246-74351-4



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6 mars 2009
Livre

Lune captive dans un œil mort,
Pascal Garnier

Martial et Odette se sont laissés convaincre par un agent immobilier spécialisé en résidences senior. Les voici dans le Sud de la France, loin de leur grise banlieue, en pionniers des Conviviales, sorte de camp de vacances perpétuel avec villas individuelles conçues à l’identique mais qui leur apporte le premier des conforts, « se sentir bien protégé et en sécurité permanente ».
Une nouvelle vie commence. Les premiers voisins aménagent. Puis une femme seule qui n’est pas celle que l’on croit. L’animatrice du club-house, un peu hippie sur le retour, peut entrer en fonction.
Mais assez vite, le huis clos devient un shaker explosif. Les défaillances du gardiennage s’ajoutent à l’ennui de l’isolement. À force d’être tenu à l’écart, le monde extérieur finit par terroriser les résidents. Chacun perd peu à peu son sang-froid. Surtout quand le gardien massacre un chat à coups de pelle ou quand le moindre orage paralyse le système de sécurité.

Les troubles obsessionnels, les blessures secrètes s’affichent jusqu’à ce que la lune, une nuit plus terrible que les autres, se reflète dans l’œil droit du gardien, arraché par une balle perdue…

Adepte des textes courts, auteur de romans noirs et de littérature enfantine, Pascal Garnier est un écrivain prolifique et multicartes qui n'a pas d'égal pour mettre en scène des personnages insipides à l'existence terne. Mais le regard, lucide, n'est jamais blessant ni méprisant.

Chez Zulma, parmi les ouvrages les plus récents : La Théorie du Panda, 2008 ; Comment va la douleur?, 2006 (rééd. LGF, coll. « Le livre de poche », 2008).

Zulma, janvier 2009, 156 p., 16,50 €, ISBN : 978-2-84304-465-6

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4 mars 2009
Livre

Est-ce ainsi que les femmes meurent?,
Didier Decoin

« D’après le rapport des flics, ils étaient trente-huit. Trente-huit témoins, hommes et femmes, à assister pendant plus d’une demi-heure au martyre de Kitty Genovese. Bien au chaud derrière leurs fenêtres. Certains entortillés dans une couverture, d’autres qui avaient pris le temps d’enfiler une robe de chambre. Aucun n’a tenté quoi que ce soit pour porter secours à la pauvre petite. »
Didier Decoin s’est inspiré de ce fait divers, qui fit d’abord l’objet d’un entrefilet, avant de passer à la Une de tous les journaux, une fois la lâcheté des témoins devenue le vrai sujet d’enquête pour la presse.
New York, une nuit de mars 1964 dans le Queens, une ville encore insalubre et dangereuse, un trottoir mal éclairé : le prétexte à un saisissant roman où sous un tapis de neige, nous découvrons les atrocités commises par un tueur en série. Se détachent en personnages de chair Kitty, la victime, le tueur Winston Moseley, monstre froid qui ne jouit pleinement que de victimes mortes, le narrateur Nathan Koschel, les habitants planqués derrière leurs fenêtres. Qui est le plus coupable ? Le criminel ? Ou l’indifférence des témoins qui entendent les appels au secours sans réagir ?

Didier Decoin est né en 1943. Journaliste, chroniqueur, scénariste et romancier, il est l’auteur d’une œuvre importante dont John l’Enfer (prix Goncourt 1977). Il est membre de l’Académie Goncourt depuis 1995.

Grasset, coll. « Ceci n’est pas un fait divers », février 2009, 226 p., 17,90 €, ISBN : 978-2-246-68221-9


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2 mars 2009
Livre

Les Éclaireurs,
Antoine Bello

On retrouve ici Sliv Dartunghover, héros et narrateur des Falsificateurs, brillant géographe islandais devenu l’un des meilleurs agents du CFR. Le Consortium de falsification du réel est un organisme planétaire qui crée de toutes pièces des événements historiques afin d’influer sur les opinions publiques, les dirigeants, et d’infléchir les situations géopolitiques. Mais Sliv, malgré ses succès, continue à s’interroger sur les objectifs véritables du Consortium. En 2001, il se voit confier une opération d’infiltration au sein de l’ONU au Timor en coopération avec Lena, à qui l’oppose une rivalité sans merci. À cette occasion, Sliv et Lena vont s’entendre pour coordonner leur action et assurer le succès de l’opération malgré leurs différents.
 
Aussi brillant que Les Falsificateurs, original, documenté, servi par une écriture dynamique et pleine d’humour, ce thriller bien ficelé apporte un éclairage sur l’histoire contemporaine sur fond de guerre en Irak. Les Éclaireurs forme un diptyque avec Les Falsificateurs, mais peut tout autant se lire indépendamment.

Antoine Bello est né en 1970 à Boston. Il vit actuellement à New York. Il a publié, chez Gallimard, Les Falsificateurs (2007, rééed. coll. « Folio », 2008), Éloge de la pièce manquante (1998, rééd. coll. « Folio », 2008), Les Funambules, 1996.

Gallimard, coll. « Blanche », février 2009, 478 p., 21 €, ISBN : 978-2-07-012426-8


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18 février 2009
Livre

Des vents contraires,
Olivier Adam

Depuis que sa femme a disparu sans plus jamais faire signe, Paul Anderen vit seul avec ses deux jeunes enfants. Une année s’est écoulée, une année où chaque jour était à réinventer, et Paul est épuisé. Il espère faire peau neuve par la grâce d’un retour aux sources et s’installe alors à Saint-Malo, la ville de son enfance.

Mais qui est donc Paul Anderen ? Un père qui, pour sauver le monde aux yeux de ses enfants, doit lutter sans cesse avec sa propre inquiétude et contrer, avec une infinie tendresse, les menaces qui pèsent sur leurs vies. Olivier Adam, dans ce livre lumineux aux paysages balayés par les vents océaniques, impose avec une évidence tranquille sa puissance romanesque et son sens de la fraternité.

Olivier Adam est l'auteur de nombreux livres dont Passer l'hiver (Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises, salué par la critique en 2005 et À l'abri de rien, prix France télévision 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma, dont Poids léger et Je vais bien, ne t'en fais pas. Des vents contraires est son sixième roman.

Olivier Adam, Des vents contraires, Éditions de l’Olivier, janvier 2009, 256 p., 20 €, ISBN: 978-2-87929-646-3


En savoir plus
www.editionsdelolivier.fr
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12 février 2009
Livre

Le Discours sur la tombe de l'idiot,
Julie Mazzieri

Scandalisés par l’idiot du village, le maire de Chester et son adjoint conspirent sa mort. Un matin de printemps, les deux hommes l’enlèvent et vont le jeter dans un puits. Or, au bout de trois jours, l’idiot se remet à crier du fond de sa fosse.

Dès les premières pages, le lecteur connaît tous les éléments du crime qui vient troubler ce village sans histoires. L’intrigue policière ainsi jugulée, le roman repose principalement sur le génie de l’accusation et du leurre… Parmi les divers lièvres lancés afin de faire diversion se trouve le coupable idéal – Paul Barabé, un nouvel ouvrier venu se refaire à la campagne dont l’arrivée à la ferme des Fouquet coïncide avec la disparition de l’idiot et une autre sinistre découverte.

Si le roman possède une « essence policière » incontestable, il s’agit d’abord et avant tout d’un roman de la culpabilité. Tout en s’attachant au sort de Barabé, le récit présente l’histoire de Chester « saisie du dedans ». Ses tableaux consécutifs adoptent le mode vertigineux de la rumeur : leur cohérence surgit du désordre et de la fulgurance des images, leur logique interne place les villageois sous une lumière inquiétante. Comme si le narrateur lui-même ne pouvait se résoudre à faire du maire et de son adjoint les seuls coupables de leur crime.

Julie Mazzieri, Le Discours sur la tombe de l'idiot, José Corti, janvier 2009, 246 p., 17 €, ISBN : 978-2-7143-0987-7


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23 janvier 2009
Livre

Les Plus Beaux Livres français 2007



Véritable institution en Allemagne depuis plus de quatre-vingts ans et évément incontournable dans trente-trois pays, le concours des plus beaux livres a vu le jour en France en 2007.
L’objet du concours : récompenser chaque année les plus beaux livres parus au cours de l’année précédente. Tous les aspects de la création éditoriale sont pris en compte : mise en page, choix de la typographie, du papier, de la reliure, qualité de la photogravure, de l’impression…

En 2008, le jury a élu les vingt-deux lauréats de l’année 2007 parmi trois cent quarante-huit livres reçus. Actuellement exposés en France et à l’étranger, ces ouvrages, reflet de la production éditoriale française, ont été envoyés au concours international Best book design from all over the world à Leipzig. La collection des éditions "Cent pages" y a obtenu une médaille de bronze.

Le catalogue, qui présente les lauréats 2007, se veut un outil de référence et de réfléxion pour le grand public comme pour les professionnels du livre et tout ceux qui participent à sa création. Chaque ouvrage est accompagné d’une description technique détaillée et d’une courte présentation justifiant le choix du jury.


La liste des lauréats 2008 est disponible en ligne, en attendant le catalogue. Les lauréats seront exposés à la galerie Anatome à Paris du 4 mars au 4 avril 2009. Puis l’exposition circulera en France et à l’étranger. 
 
Concours des plus beaux livres français, 2008, 138 p., ill. n. & b. et coul., 29 €, ISBN : 978-2-9531464-0-0. Préface d’Étienne Robial.

En savoir plus
www.lesplusbeauxlivres.fr
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20 janvier 2009
Livre

L’Intraitable Beauté du monde. Adresse à Barack Obama.,
Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau

 
 
Dans l’effervescence suscitée par l’investiture du 44e président des États-Unis paraît ce mois-ci un court texte écrit à quatre mains par Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau.
 
 
Toute l’œuvre d’Édouard Glissant a appelé de ses vœux un événement comme celui qui vient de se produire aux États-Unis : Barack Obama est l'incarnation de ce qu’il nomme depuis trente ans la « créolisation » du monde. Son élection est un fait sur lequel on ne peut désormais plus revenir. Qu’est-ce que Barack Obama fera de cette victoire ? C’est aujourd’hui impossible à dire.
 
 
Dans cette lettre ouverte écrite un an après Quand les murs tombent, Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau s’adressent au nouveau président des États-Unis, premier Africain-américain à accéder à la Maison Blanche, et appellent à une réflexion entre poétique et politique sur ce que pourrait être demain l’action d’Obama, président de la première puissance mondiale.

 

 

Galaade éditions/Institut du Tout-Monde, janvier 2009, 64 p., 8 €, ISBN : 978-2-35176-073-4


En savoir plus
www.galaade.com
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13 janvier 2009
Livre

Un chien mort après lui,
de Jean Rolin

Au début de Moby Dick, Ismahel, sur le point d’embarquer, observe que le capitaine du Péquod porte le nom d’un roi biblique qui était "fameusement impie" et dont le corps fut livré aux chiens. Nombreux sont les héros de la guerre de Troie qui n’échappèrent que de justesse au même sort. Ainsi les rapports entre l’homme et le chien ne se bornent-ils pas à cette gentille histoire, aux circonstances controversées, de la domestication de l’un par l’autre : autant que la littérature universelle, les chiens errants sont là pour le prouver. Et c’est sur les traces de ces derniers – à moins que ce ne soit pour les fuir – que l'auteur de Un chien mort après lui parcourt le monde, depuis des banlieues de Moscou jusqu’aux confins des déserts australiens.

Autant d'occasions pour Jean Rolin de décrire, de l’inimitable manière qui est la sienne, le monde, ses occupants de tous règnes, son mouvement général, lequel ne semble jamais aller vers le mieux. Mais il y a tant d'humanité dans chacune des phrases qui composent cette polyphonie, que, cette fois encore, la réalité qu'il décrit, pour contradictoire, violente, sombre et désespérante qu'elle soit, nous ne pouvons nous empêcher de la reconnaître comme nôtre et, sans illusion mais non sans fascination, l'aimer.
Jean Rolin est écrivain et journaliste. Il a notamment publié chez P.O.L, L'Explosion de la durite (2007), L'Homme qui a vu l'ours (2006) et Terminal Frigo (2005).


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12 janvier 2009
Livre / Essai

Petit éloge de la colère,
de Patrick Amine

Voici le dernier né d’une série créée il y a deux ans et qui rassemble des textes inédits sous la forme petits éloges composés par des auteurs contemporains. Il y est question de la bicyclette, des grandes villes, des faits divers ou encore de la peau, la douceur, de l’enfance, mais aussi de la jalousie, de l'excès, de la haine… et désormais de la colère.

"Cette colère dont je fais l’éloge ne peut être vécue ou assumée pleinement par tous. Elle est essentiellement violente, antisociale et souvent pénible à supporter physiquement et psychologiquement. C’est peut-être la raison pour laquelle je lui voue un culte inaltérable et infini.
La colère est le propre de l’homme qui reste debout. Elle empêche d’être laminé. Il faut l’apprivoiser, puis la comprendre telle une enfant sauvage."
Éditeur indépendant dans l’édition française depuis vingt ans, Patrick Amine est aussi critique littéraire et d’art au magazine Art press et collabore à L’Infini. Il a publié de nombreux essais sur l’art, la littérature ou la musique. Commissaire d’expositions d’art en Europe, il est également conférencier à l’Institut supérieur des études du langage plastique, de Bruxelles.
 
 
Gallimard, coll. "Folio 2 €", septembre 2008, 144 p., 2 €, ISBN : 978-2-07-0347179

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8 janvier 2009
Livre

Le Toucher des philosophes. Sartre, Nietzsche et Barthes au piano,
de François Noudelmann

L'engagement de Sartre dans l'Histoire est connu. Mais sait-on qu'en pleine euphorie militante, Sartre réservait chaque jour du temps pour le piano? L'homme qui incarnait son siècle vivait des intensités et des rythmes secrets.

Comment la philosophie s'accorde-t-elle à cette pratique en contrebande? Nietzsche, qui se rêvait compositeur plus que philosophe, adopta le piano comme son diapason, la table d'évaluation de ses idées. Il joua sa vie sur le clavier, même pendant sa folie.

Décider de vivre en musique engage le corps amoureux. Barthes le comprit, à l'écart des codes dont il était devenu le théoricien. Le piano lui offrit une échappée hors des discours savants.

Le jeu musical transporte une gamme d'affects qui se prolongent dans la vie sociale et intellectuelle, de sorte que la pratique du piano ne laisse pas intact le reste des jours. Doigtés, allures, sensualités, tout se livre sur la touche.

François Noudelman, professeur à l’université de Paris-VIII et "visiting professor" à John Hopkins University, a écrit plusieurs livres sur les fictions du temps. Il anime "Les vendredris de la philosophie" sur France Culture.
 
 
 
Gallimard, coll. "Blanche", octobre 2008, 192 p., 16 €, ISBN : 978-2-07-012195-3


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www.gallimard.fr
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7 janvier 2009
Livre / Fiction

Encyclopédie capricieuse du tout et du rien,
de Charles Dantzig

Avec le Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig parvenait à concilier l’érudition et l’amusement, la distraction et l'enseignement. De ce gai savoir, infiniment subjectif, parfaitement inattendu, L'Encyclopédie est la continuation.

Un coup d'œil sur la table des matières, qui va de la liste des lieux à la liste autobiographique par effleurements d'écrivains, en passant par la liste de Venise ou la liste du sexy, montre assez ce que ce livre a de fou : le monde du dehors et le monde intérieur découpés, classés, listés, selon un ordre qui n'obéit qu'au caprice de Charles Dantzig ! On y apprend beaucoup. On rit presque en permanence. On est caressé ou griffé, selon l'humeur ou la rubrique. On y parle avec passion de littérature, d'art, de géographie, de futilités, de mode, de cinéma, d'histoire grecque ancienne. Dantzig, c'est l'anti-beaucoup de monde, dans ce livre jubilatoire sans équivalent, et dont on n'a pas fini de parler.

Charles Dantzig est l'auteur de plusieurs romans, dont Je m'appelle François (2007), d'une œuvre poétique recueillie dans En Souvenir des long-courriers (2003), et d'essais comme le Dictionnaire égoïste de la littérature française (2005, prix Décembre, Grand Prix littéraire des lectrices de Elle, prix de l'Essai de l'Académie française).

 

Grasset, janvier 2009, 200 p., ill. n. & b., 24,90 €, ISBN : 978-2-246-74371-2



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www.edition-grasset.fr
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6 janvier 2009
Livre / Fiction

L’Excuse,
de Julie Wolkenstein

Julie Wolkenstein plante le décor de son cinquième roman sur la côte est des États-Unis, dans une vaste villa dont son héroïne vient d’hériter. Les époques et les dates qui jalonnent le temps de la narration sont, quant à elles, nombreuses. L’action principale se déroule dans les années 2020: Lise Beaufort, une Française qui a pris sa retraite après avoir enseigné à Berkeley, se remémore la première fois où elle est venue dans cette maison, dans les 1980. Elle y avait fait la connaissance de Nick, celui-ci avait été alors frappé par une impression de "déjà-vu": pour lui, la jeune femme incarnait l’héroïne du roman d’Henry James, Portrait de femme.
 
Lise découvre un texte qu’il lui a laissé à sa mort et dans lequel il lui montre les nombreuses similitudes entre sa vie et celle d’Isabel, le personnage jamesien du XIXe siècle. En lisant ces pages, elle a la douloureuse sensation d’avoir été depuis le début sous l’emprise de Nick, comme si, à son insu, son histoire avait été dictée par lui. Le roman de Julie Wolkenstein prend alors la forme d’un thriller littéraire : la fiction influencerait-t-elle la réalité ?
 
 
P.O.L, août 2008, 344 p., 20 €, ISBN : 978-2-84682-271-8.

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4 janvier 2009
Livre / Fiction

Jour de souffrance,
de Catherine Millet


Jour de souffrance est la suite de La Vie sexuelle de Catherine M., son envers, sa genèse, son jumeau. La découverte qu’une libertine peut connaître la jalousie. Le livre commence par un rappel très beauvoirien des épisodes précédents et par la rencontre avec l’écrivain Jacques Henric.
 
Jour de souffrance décrit néanmoins trois ans de crise, la jalousie provoquée par la découverte des photos d’une autre femme. Sa puissance est d’être composé comme Catherine M., comme une expérience esthétique, comme un livre de philosophie singulier, un classique Traité des passions "écrit de l’intérieur d’un corps": "On ne sait pas ce que peut un corps", la suite… surtout qu’il est au moins deux ("corps habitacle" et "corps relationnel") et qu’il voyage dans sa tête et dans l’espace. Au centre, l’onanisme. Le livre se clôt par une analyse, d’où "je peux dire que je me suis sauvée": dans son double sens (fuite aujourd’hui et dans l’enfance, religion), sûrement la phrase centrale de cet exercice spirituel d’une lectrice de Bernanos.
 

Flammarion, août 2008, 268 p., 20 €, ISBN : 978-2-08-068905-4

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3 janvier 2009
Livre / Essai

Françoise Dolto,
Archives de l’intime


Le centenaire de la naissance de Françoise Dolto, née le 6 novembre 1908, suscite une importante mobilisation médiatique et éditoriale. Dans ce contexte, Archives de l’intime est un parcours original de la vie de Françoise Dolto, depuis sa plus haute enfance pendant la première guerre mondiale jusqu’au temps des maternités, alors qu’elle devient peu à peu une figure primordiale de la psychanalyse en France.

Françoise Dolto a laissé un impressionnant fonds d’archives personnel, véritable trésor de papier organisé et classé par elle-même : journaux intimes, correspondances, dessins de jeunesse, manuscrits scientifiques, agendas, albums de photographies, objets familiers…
Dévoilées et retranscrites, ces archives permettent de dresser un autoportrait inattendu, accompagné d’un entretien autobiographique inédit, au cours duquel Françoise Dolto commente son itinéraire personnel.

 

En faisant dialoguer l’intime et l’universel, cet ouvrage démontre combien Françoise Dolto a su faire de sa vie de femme le terreau même de son œuvre de psychanalyste.

Gallimard, décembre 2008. 29,50 €. ISBN : 978-2-07-012369-8.
Sous la direction de Yann Potin.
Textes de Catherine Dolto, Muriel Djeribi-Valentin, Manon Pignot et Jean-Pierre Winter.


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26 décembre 2008
Livre

États-Unis. La métamorphose hispanique,
de Laurence Monroe

Alors que les États-Unis s'interrogent sur leur identité, l'actualité a redonné tout son poids au facteur religieux qui, lentement mais sûrement, change le mode de vie et les croyances américaines. Si l’on a parlé de l'influence croissante des évangéliques, du fondamentalisme, du rôle persistant des sources puritaines, on évoque plus rarement l'impact du catholicisme véhiculé par l'immigration massive et durable en provenance d'Amérique latine.

Dans l'Église catholique américaine, l'augmentation exponentielle du nombre de Latinos reste une question encore largement taboue. Or, les Latinos, conscients d'être l'avenir d'un catholicisme américain, clament aussi être son salut. Ils sont en effet les premiers à s'emparer de sa doctrine sociale, plus contre-culturelle outre-Atlantique que nulle part ailleurs.

L'enjeu de cette lente métamorphose, c'est la réceptivité de l'Amérique à la différence et à la complexité, en son sein et tout autour d'elle, car de la nature du lien social aux États-Unis dépend le rapport que l'Amérique entretient avec le reste du monde.
Éd. du Cerf, coll. "L’histoire à vif", octobre 2008, 318 p., 24 €, ISBN : 978-2-204-08408-6.


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23 décembre 2008
Livre / Fiction

Les Mains gamines,
d'Emmanuelle Pagano

Emmanuelle Pagano écrit en orfèvre. Ses histoires nous touchent par cette alchimie du verbe qui sait faire rimer les couleurs, construire des atmosphères et jouer des thèmes secondaires pour qu’ils apportent leur écho à l’histoire révélée.


Dans un petit village du Sud de la France, trois femmes tour à tour vont s’exprimer. L’épouse d’un riche viticulteur, enfermée dans son mariage, une ancienne productrice de châtaignes qui tait un lourd secret, puis une institutrice à la retraire mais toujours hantée par le souvenir. Toutes souffrent de l’oreille. Le problème d’audition de ces trois-là vient de loin. D’un cri, répété chaque jour il y a trente ans, qu’elles n’ont pas voulu entendre, qu’elles ne veulent pas plus aujourd’hui percevoir. Et puis le récit d’une gamine vient clore le livre. Avec ses ultimes pages, Emmanuelle Pagano recouvre son lecteur du noir de l’abîme : chacun pourra y voir ses fantômes.

 

P.O.L, coll. "Fiction", août 2008, 168 p., 15 euros, ISBN: 978-284682-273-2

Prix Wepler-Fondation La poste. 


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20 décembre 2008
Livre

Les Graffitis de Chambord,
d'Olivia Elkaïm


S’écartant d’emblée de la voie autobiographique qu’empruntent souvent les premiers romans, Olivia Elkaïm a préféré sonder sa mémoire familiale pour écrire cette histoire juive, triste et intense qui met en scène trois hommes, trois générations hantées par le traumatisme de la déportation.

En 1940, Isaac Rosenwicz abandonne sa famille et rallie un réseau de résistants, "le groupe Chambord", qui cache des œuvres d’art pour les soustraire à l’avidité des nazis. Né en 1925, Simon est le seul rescapé du convoi qui a emporté ses proches à Auschwitz en 1942. Caché près de Mâcon pendant la guerre, il regagne la capitale à la Libération et cherche ses disparus, en vain. Trevor, fils unique de Simon, est hanté, depuis la mort de ses parents, par trop de questions restées sans réponse. Jusqu’au jour où il reçoit une grosse enveloppe signée du seul rescapé du "groupe Chambord". Mais Trevor tarde à ouvrir l’enveloppe…

Olivia Elkaïm a composé son livre avec une grande maîtrise, écrit avec une grande sobriété et une grande pudeur. Un livre dont on se souviendra.


Grasset, septembre 2008, 280 p., 16,90 €, ISBN : 978-2-246-73801-5


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18 décembre 2008
Livre

Solo d’un revenant,
de Kossi Efoui


Solo d’un revenant met en scène le retour du narrateur dans son pays après dix ans de massacres. Il cherche à élucider les conditions de décès de son ami Mozaya et recherche désespérément Asafo Johnson, un autre ami, avec lequel il a fondé une troupe de théâtre.
Roman de mémoire, méditant sur l’absence et l’exorcisme, Solo d’un revenant s’inscrit dans tout un cycle de romans togolais, qui entendent revisiter la mémoire douloureuse du Togo. Mais, ici, le pays n’est jamais nommé...

Une démarche qui n’est pas inédite : Kossi Efoui adore brouiller les pistes, a une sainte horreur de la couleur locale en littérature. Mais ce jeu fiction/réalité peut parfois devenir un handicap du point de vue de la conduite du récit. Si le roman est bien écrit et les dialogues sonnent souvent juste, les personnages sont désincarnés, et le récit finit par s’enrouler sur lui-même. Ce qui conduit à une écriture où le romancier se regarde écrire, envahit son propre texte et étouffe son propre récit.


Éd. du Seuil, coll. "Cadre rouge", août 2008, 206 p., 17 €, ISBN : 978-2-02-097193-5.


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15 décembre 2008
Livre / Fiction

Mbëkë Mi. À l’assaut des vagues de l’Atlantique,
de Ndione Abasse.


Abasse Ndione évoque ici l’immigration en pirogue vers l’Europe des jeunes Africains. Paru d’abord sous forme d’une nouvelle, Mbëkë Mi fait écho à l’actualité de l’immigration, qui devient la question épineuse des relations entre le Nord et le Sud. Jusqu’à présent, l’immigration dans la littérature africaine était évoquée par les écrivains résidant en Europe.

Mbëkë Mi est, comme le dit Alioune Sakho "le premier roman sur l’émigration en pirogue, vue d’Afrique par un Africain ». Or, bien avant Abasse Ndione, Bessora évoquait dans un roman, qui frisait la farce, l’arrivée en France via la Seine d’une anthropologue gabonaise venue pour étudier les moeurs des Gaulois. À l’époque (en 1998), la critique mettait en avant l’excès d’imagination de la romancière. Avec Mbëkë Mi, inspiré d’un fait réel, l’imagination et la réalité se confondent.


Gallimard, coll. "Continents noirs", août 2008, 82 p., 11 €, ISBN : 978-2-07-011963-9


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13 décembre 2008
Livre

Laisse les hommes pleurer,
d'Eugène Durif


Subtilement politique, entêtée dans ses revendications, l’écriture de Durif déploie avec ce roman des nuances qui sont celles des instants d’incertitude, d’égarement, d’errance que les personnages vivent ici. La violence n’en est pas exclue, mais la langue ici précise ce que la représentation donne à voir avec plus de crudité, voire exhibe, pour une réaction, une impression rétinienne plus effective.


Ainsi, un gardien de prison soudainement conscient des impasses et des violences de son métier, et de la nécessité pour lui d’aller à la rencontre d’un autre essentiel : celui qu’il a connu enfant dans une ferme de la Creuse. La recherche devient voyage, et le voyage s’accompagne des signes d’une traversée plus vaste que la dimension humaine. Les rencontres se multiplient, sans perdre cette crudité qui fait l’univers de Durif, et éprouve le lecteur pour la présence d’une écriture tendue, où vient chanter la vérité de l’oralité, la spontanéité d’expressions égale à l’immanence des faits.


Actes Sud, coll. « Domaine français », août 2008, 138 p., 16 €, ISBN : 978-2-7427-7690-0


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11 décembre 2008
Livre

Visiter le Flurkistan ou les illusions de la littérature monde,
de Camille de Toledo

Le 16 mars 2007, le journal Le Monde publie un "Manifeste pour une littérature-monde", signé par 44 écrivains de langue française. Camille de Toledo revient sur les positions avancées par le manifeste, les examine et les bouscule, tout en livrant une interrogation sur l’état du réel à l’heure d’une fiction généralisée. L’écrivain-voyageur ne devrait-il pas se faire écrivain-archéologue et ébaucher alors une écriture des strates, "non pas les pieds dans la poussière mais dans la fabrique de cette poussière"? Un essai brillant en hommage à Julien Gracq et Aimé Césaire.

"La poussière des routes, le frisson du dehors, le regard croisé d’incoonus. Comme ils sont doux ces mots-là. Si l’on n’était pas travaillé par le soupçon, combien aisément on se laisserait prendre. On les suivrait, les écrivains-voyageurs. On partirait avec eux. On goûterait à la poussière, on se mettrait même à quatre pattes pour la laper. Mais l’ailleurs n’est plus. Il faut l’annoncer aux signataires et je ne saurais dire si c'est une bonne ou une mauvaise nouvelle…"
 
Presses universitaires de France, coll. "Travaux pratiques", octobre 2008, 112 p., 12 €, ISBN : 978-2-13-057040-0.

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8 décembre 2008
Livre / Fiction

Les Inséparables,
de Marie Nimier


Qu’y a-t-il de commun entre ces deux gamines, puis ces deux femmes dont Marie Nimier nous conte l’histoire ? Quelle est la nature de ce lien insécable, résistant à l’existence et aux choix de chacune ?

Depuis les années d’école dans le quartier des Champs-Élysées en passant par l’adolescence et ses dérapages, jusqu’à la vie adulte, la drogue, les squats, la prostitution, tout suggère que ces deux filles-là vont forcément, à un moment ou à un autre, se séparer. En toile de fond une époque, l’enfance avant 1968, l’adolescence après, la découverte du sexe, de l’amour, du cinéma, les questions et les silences des adultes, l’ouverture sur le monde et dans le monde…

Les Inséparables peut se lire comme une ode à la fidélité. Garder l’intérieur et changer la peau, telle serait la vérité du roman, se situant dans l’espace du déplacement et de la transfiguration. Jouant de l’imaginaire pour éclairer un réel dont tout, jamais, ne sera dit, Marie Nimier interroge l’amitié féminine capable, sinon de renverser, du moins de traverser les montagnes.

Gallimard, coll. « Blanche », septembre 2008, 272 p., 17,50 €, ISBN : 978-2-07-078643-5

 


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6 décembre 2008
Livre

Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin,
de François Bon

On découvre le rock, on savoure Elvis Presley, on lit les livres de François Bon sur Bob Dylan ou les Rolling Stones, on aime sa manière de lier le biographique à une réflexion sur l’époque, une approche de la musique à une curiosité toujours bienvenue sur les anecdotes liées aux musiciens, aux producteurs, ou aux fans.

Mais avec Led Zeppelin, quelque chose de supérieur frissonne : de transgressif, le rock devient dangereux. Et pourtant, rien de plus réfléchi, pensé que cette musique, née du blues, passée par le rock et le portant plus haut, plus violemment, avec un sens de l’échevelé plus que du lyrique, et des fringues que la lourdeur hard-rock ne saura porter aussi gracieusement. Chaque anecdote vient ici porter l’avancée hallucinée du groupe phare des années 1970.

Tout Led Zep est là : dans l’utilisation intelligente de sa propre énergie à des fins uniquement rock’n rollesques. Au rythme d’une écriture dense et captive, François Bon remet entre les mains du lecteur un objet hérétique, et si nécessaire : une Bible Led Zeppelin

 

Albin Michel, septembre 2008, 350 p., 20 €, ISBN : 978-2-226-18848-7


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4 décembre 2008
Livre

Les Figures,
d'Alexis Robert

L’inquiétante étrangeté qui habite et traverse, de façon plus ou moins perceptible, la littérature sous toutes ses formes, se traduit dans ce quatrième roman de Robert Alexis par un questionnement sur la nature de la folie. L’aliéné est-il, dans son essence, différent de l’être humain normal ? Une "erreur" de la nature (comme le pensent certains)? Ou bien nous tend-il le miroir de ce que tout être humain, placé dans certaines conditions, peut être amené à faire d’apparemment monstrueux, et ce avec plaisir? Qu’est-ce qui sépare l’être en apparence le plus innocent du monstre lubrique livré aux excès de la luxure?
 
Pour mettre en scène cette interrogation moderne, le XVIIIe siècle s’impose comme le cadre le plus efficace. Il faut dire que l’écriture d’Alexis se déploie et s’épanouit avec bonheur dans ce contexte historique revisité. S’ensuit un roman troublant, heureusement subversif, confrontant l’ordre social à son hypocrisie, et dont la chute morale est d’une ironie parfaite.
 

José Corti, coll. "Rien de commun", août 2008, 224 p., 16 €, ISBN : 978-2-7143-0979-2

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2 décembre 2008
Livre

Description de l’omme,
de Jacques Rebotier

"Description de l'omme est une encyclopédie médiévale écrite au vingt-deuxième siècle par un papillon, ou une grenouille. Anatomie, sang, passions, parole, organisation sociale, religion, moyens de production et de reproduction, sexe(s), monnaie, arts, hunivers, tout y passe, et en revue. Tout est tenu dans le désordre lacunaire du monde. Tout s'explique: il y a des boules, et il y a des trous."
 
Voilà comment Jacques Rebotier, artiste aux multiples talents, présente son dernier ouvrage. Il en tire également matière à spectacles, parcours, installations, théâtre de rue, embarquant marionnettes et robots…
 
 
À retrouver au théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis, du 19 novembre au 7 décembre 2008.
 
 
 
 
Verticales, novembre 2008, 363 p., 25 €, ISBN : 978-2-07-012302-5.
Théâtre Gérard-Philippe, 59 boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis, renseignements : 01 48 13 70 00

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30 novembre 2008
Livre / Fiction

Terre sans maître,
de Yann Appery

Yann Appery écrit ici un récit métaphysique d’un genre très particulier. Le parcours picaresque de son héros est constellé de symboles, de gestes emblématiques et d’épisodes chargés d’énigmes possédant un caractère parfois initiatique.

Ilya Moss, dont on ne sait quasiment rien, est un beau jour saisi par la nécessité impérieuse de gravir une colline escarpée dans l’espoir de parvenir jusqu’à un mur sur lequel il se raconte énormément de choses et qui paraît posséder une valeur de nature surnaturelle, sinon mystique. L’entreprise ne semble pas surhumaine. Mais les rencontres se succèdent, périlleuses, déconcertantes… Le héros va mener une existence mouvementée et onirique dans un univers où le temps et l’espace sont déformés, corrompus, dangereux. Il connaîtra des expériences éprouvantes et se sortira de manière miraculeuse de toutes sortes de mauvais pas.

On ignore s’il s’est vraiment réalisé intérieurement au cours de ce voyage. Mais le livre reste l’histoire de la mise à l’épreuve du corps et de l’esprit.

Grasset, septembre 2008, 234 p., 16,50 €, ISBN : 978-2-246-65861-0

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28 novembre 2008
Livre / Fiction

Le Silence de Mahomet,
de Salim Bachi

Avec Le Silence de Mahomet, son quatrième ouvrage, Salim Bachi prend de la hauteur en revisitant la vie du prophète Mahomet et choisit de cerner sa personnalité à travers le regard de quatre proches du prophète : Khadidja, sa première épouse, Abou Bakr, le calife, Khalid, le général qui conquit l’Irak et Aïcha, sa plus jeune épouse.

Pour écrire son roman, il s’est appuyé sur une documentation solide, notamment les biographies du prophète, ainsi que L’Histoire des prophètes et des rois de Tabari. Par ailleurs, il a médité Loin de Médine, où Assia Djebar éclaire la relation de Mahomet aux femmes. Il a surtout été accompagné dans son écriture par Al-Sîra, le prophète de l’Islam raconté par ses compagnons de Mahmoud Hussein (pseudonyme de deux chercheurs égyptiens auxquels il rend chaleureusement hommage à la fin de l’ouvrage).
Écrit dans une langue sobre, Le Silence de Mahomet apporte une critique oblique du fondamentalisme.

Gallimard, coll. "Blanche", septembre 2008, 352 p., 20 €, ISBN : 978-2-07-078483-7

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27 novembre 2008
Livre / Fiction

Les Bains de Kiraly,
Jean Mattern

Parce qu’il n’a pu parler ni à son ami qu’il a trahi ni à sa femme qu’il a abandonnée, Gabriel écrit. Le cahier sur lequel il couche son histoire ne leur est pas destiné, mais l’aide à prendre conscience de son impuissance à s’affranchir du passé. Depuis la mort de sa sœur quand il était encore enfant, Gabriel a toujours cherché à se protéger derrière les mots. Traducteur, il se cache derrière ceux des autres. Mais cette fois, c’est sa douleur qu’il cherche à traduire et surtout à exorciser.

Pour y parvenir, il quitte Londres pour Budapest: là, ses souvenirs reviennent à la surface et les voiles qu’il avait jetés sur certains épisodes de son enfance et de sa vie se déchirent. Dès lors, tout, comme ce chant qu’il entend depuis le seuil d’une synagogue, prend un nouveau sens pour lui et l’aide à sortir de sa torpeur.

Jean Mattern a choisi des mots simples et un ton sensible et dépouillé pour un premier roman qui se présente comme une belle promesse.

 
Sabine Wespieser, août 2008, 133 p., 17 €, ISBN : 978-2-84805-066-9.


En savoir plus
http://www.swediteur.com/
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25 novembre 2008
Livre / Cultures sud

Cultures Sud, revue trimestrielle des littératures d’Afrique, des Caraïbes et de l’océan Indien
n° 171 : Tchicaya passion


 
 
Disparu prématurément en 1988 à l’âge de 57 ans, l’écrivain congolais Tchicaya U Tam’si a laissé une œuvre à la fois poétique, dramaturgique et romanesque d’une singulière modernité, placée sous le signe de la rupture et de la révolte. Produite entre les écrits des "pères fondateurs" (Senghor, Césaire, Damas) et ceux de son "fils" littéraire et compatriote Sony Labou Tansi, cette œuvre est passée à côté de la critique, en témoigne la pénurie d’ouvrages d’analyse sur l’auteur.
 
Vingt ans après sa mort, Cultures Sud revisite et réaffirme la "modernité voyoue" du poète. Avec la complicité d’universitaires, spécialistes, écrivains, famille et amis, ce numéro invite à méditer sur la création et les combats politiques de Tchicaya U Tam’si, sur sa postérité littéraire, sur cette personnalité hors du commun, un être écorché mais généreux, bricoleur le jour, écrivain la nuit.
 
Puisse cette initiative susciter l’envie d’éditeurs qui découvriraient le Congo intérieur, historique et mythique tel que raconté au travers de la tétralogie romanesque parue dans les années 1980, aujourd’hui épuisée.

 
 
Cultures Sud n° 171, novembre 2008, 160 p., ill. coul., 12,50 €, ISBN : 978-2-917195-05-5.
Numéro coordonné par Daniel Delas et Boniface Mongo Mboussa.
Diffusion La Documentation française


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25 novembre 2008
Livre

Les Aventuriers de la culture
Guide de la diversité culturelle – 100 parcours exemplaires



La diversité culturelle est bien plus qu’un discours : elle est vitale. Pourtant, les menaces qui pèsent sur elle sont nombreuses: mondialisation mal maîtrisée, concentration, industrialisation et marchandisation de la culture… À ces phénomènes, des créateurs d’entreprise et entrepreneurs culturels opposent leur créativité, font de la résistance, assument des risques artistiques et financiers, traçant ainsi la voie d’une autre évolution possible.

Ce guide présente les parcours exemplaires de ces "aventuriers de la culture" qui, à travers le monde, mettent en place les outils de la diversité culturelle et œuvrent pour maintenir et animer cette pluralité de la création, de la production, de la diffusion et de la distribution de toutes les formes artistiques.

Une analyse de la convention de l’Unesco sur la diversité culturelle par Françoise Benhamou, des textes majeurs de grandes figures culturelles internationales, ainsi que des éclairages sur des disciplines artistiques ou des enjeux spécifiques proposés par des spécialistes et chercheurs accompagnent ces portraits.

 

Coédition Culturesfrance/Naïve/Partage des cultures, octobre 2008, 272 p., ill. n. & b., 25 €, ISBN Naïve : 978-2-35021-154-1 ; ISBN Culturesfrance : 978-2-35476-045-8.
Diffusion Actes Sud.

En librairie depuis le 22 octobre 2008.


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24 novembre 2008
Livre / Essai

Marie NDiaye,
de Dominique Rabaté

Dans ce premier livre consacré à l’analyse de la dynamique essentielle de l’œuvre de Marie NDiaye, Dominique Rabaté retrace, dans un parcours en quatre temps (l’étrangeté, la famille, le théâtre, les pouvoirs et limites de la parole), l’extraordinaire force d’émotion d’une écriture qui sait aller au plus loin dans l’écoute de la douleur d’être.
 
Depuis plus de vingt ans, Marie NDiaye bâtit une œuvre à la fois puissamment originale et cohérente; son univers romanesque frappe et séduit par l’étrangeté des rapports familiaux; il y règne le sentiment d’un décalage irréductible entre le monde et les héros de ses récits et de ses écrits théâtraux.
 
Cette analyse se prolonge dans le CD qui accompagne l’ouvrage et comporte deux entretiens accordés en 2001 et 2005 par Marie NDiaye à Paula Jacques pour l’émission "Cosmopolitaine" (France Inter).

La collection "Auteurs" présente des figures majeures de la pensée et des littératures françaises contemporaines (écrivains, penseurs, philosophes). Destinés à un large public, les ouvrages se composent d’un essai sur l’œuvre, d’une anthologie, d’une biobibliographie actualisée, d’un cahier iconographique et d’un cd audio d’enregistrements des archives de l’Ina (Institut national de l’audiovisuel).

Coédition Culturesfrance/Textuel/Ina, septembre 2008, 120 p., ill. n. & b. et coul., + 1 cd audio, 19 €, ISBN Textuel: 978-2-84597-300-8; ISBN Culturesfrance: 978-2-35476-013-7.
Diffusion Volumen.

En librairie depuis le 1er septembre 2008.



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24 novembre 2008
Livre / Essai

Patrick Modiano,
de Nadia Buteaud

L’œuvre de Modiano est un canevas dont les fils sont des éléments voués à éternellement revenir. De livre en livre, on retrouve l’idée de fugue, celle de trace, les listes de noms et les vieux bottins, les identités multiples, les flacons d’éther, les aquariums, les halls d’hôtels, Paris et les zones neutres…
 
En partant en quête des échos qui traversent ces romans, Nadia Butaud cherche à en dégager les lignes de force, les harmonies majeures, et dans cette recomposition de la fresque qui mène de La Place de l’Étoile au Café de la jeunesse perdue, ce sont les thèmes du temps, du lieu et de l’identité qui s’imposent.
Un formidable document sonore accompagne l’ouvrage "Radioscopie" de Jacques Chancel avec Patrick Modiano en 1972. L’auteur n’a alors que 25 ans!
 
 
La collection "Auteurs" présente des figures majeures de la pensée et des littératures françaises contemporaines (écrivains, penseurs, philosophes). Destinés à un large public, les ouvrages se composent d’un essai sur l’œuvre, d’une anthologie, d’une biobibliographie actualisée, d’un cahier iconographique et d’un cd audio d’enregistrements des archives de l’Ina, (Institut national de l’audiovisuel).

Coédition Culturesfrance/Textuel/Ina, septembre 2008, 148 p., ill. n. & b. et coul., + 1 cd audio, 19 €, ISBN Textuel : 978-2-84597-299-5; ISBN Culturesfrance: 978-2-35476-006-9.
Diffusion Volumen.

En librairie depuis le 1er septembre 2008


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23 novembre 2008
Livre / Fiction

C’était notre terre,
de Mathieu Belezi

En transposant la guerre d’Algérie dans une fiction narrative, Mathieur Belezi réussit un coup de maître et signe une saga familiale âpre et tragique, dans un pays embourbé dans une guerre d’indépendance.

Les voix de la famille Saint-André, dynastie de colons, se répondent, se souviennent de cette terre qui fut la leur et prennent chacun à leur mesure le drame de cette occupation terrienne dont elle est le symbole. Le ressentiment fait son œuvre, la rébellion s’organise, et une guérilla sournoise met le pays à feu et à sang, opposant Maghrébins et Européens. À cet antagonisme s’ajoute la vindicte des fellaghas et des ennemis de l’indépendance qui opposent indifféremment les Algériens aux Algériens et les Français aux Français.

Au déchirement de tout un pays font écho, à l’échelle intime, l’éclatement familial, le déracinement des individus et la douleur de l’exil. C’est en brossant des destinées personnelles, les avanies et les drames des uns et des autres, que Mathieu Belezi nous introduit dans la fable pleine et bruit et de fureur de l’Histoire.

Albin Michel, coll. « Romans français », août 2008, 474 p., 22 €, ISBN : 978-2-226-18669-0

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20 novembre 2008
Livre

Ma solitude s’appelle Brando,
d'Arno Bertina

Arno Bertina a eu un grand-oncle dont la vie bourgeoise a tous les aspects de l’honnêteté, de l’obéissance à un milieu, mais qui porte en elle un don d’insaisissabilité, d’effacement, de vie parallèle en quelque sorte. Comment être dans un milieu et ne pas y être : telle fut la vie de cet ancêtre, tout au long du XXe siècle, un doux zig zag, allègre et parfois surprenant.

Mais ce n’est pas l’histoire d’un membre de sa famille qu’Arno Bertina essaie ici de circonscrire. Pas de gros pavés, ni même de romans. Bertina est tout dans une phrase à la fois limpide et travaillée, spontanée et pleine de ramifications souterraines, de précisions. Il s’agit de trouver un rythme, de garder en soi quelque chose d’autodidacte qui traverse l’écriture : un parfum d’expérience qui donne aux mots une légère violence, mais en n’oubliant pas le lecteur, auquel l’auteur cherche à faire partager ici une présence et une disparition à la fois.

Verticales, coll. « Phase Deux Verticales », octobre 2008, 92 p., 12,50 €, ISBN : 978-2-07-012278-3

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17 novembre 2008
Livre

Les particules de mon mari sont authentiques,
de Véronique Beucler

Clara est conseillère commerciale auprès d’Hubert d’Olmetto des Imbroglios, ambassadeur de France fraîchement nommé dans une petite république des Caraïbes. Elle lui adresse un jour par mégarde une copie d’un courriel dans lequel elle tourne le diplomate en dérision… Elle va tenter de récupérer son message, multipliant les mésaventures, tandis qu’à l’ambassade, on s’active fébrilement à la préparation des célébrations du 14 juillet.

Véronique Beucler parvient ici à broder de façon très enlevée un divertissement tropical des plus irrésistibles. On sent que cette agrégée de lettres, qui a enseigné à l’étranger dans les lycées français, connaît bien le milieu de la diplomatie : les descriptions sonnent tellement juste ! La mise en scène du couple d’Olmetto des Imbroglios reste le clou de ce spectacle où la comédie humaine défile dans ce qu’elle a de plus comique ; de plus touchant aussi, à travers une délicate histoire d’amour, tissée en contrepoint, aussi inattendue que bienvenue.

Albin Michel, coll. « Romans français », août 2008, 312 p., 19,50 €, ISBN : 978-2-226-18840-3

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12 novembre 2008
Livre / Fiction

Syngue sabour. Pierre de patience,
d'Atiq Rahimi

Syngué sabour est le roman des transformations. La première et la plus évidente est celle dont parle le titre : en persan, syngué sabour est le nom d’une pierre noire magique qui porte les souffrances humaines. Ici, ce rôle est joué par un afghan alité, les yeux ouverts mais inconscient. Sa femme, auprès de lui, veille et commence à lui parler sans être certaine qu’il puisse l’entendre. Elle met des mots sur ce qu’elle vit, sur la guerre qui tue au-dehors, sur l’oppression sociale et religieuse, elle lui confie ses secrets.
 
Ce magnifique roman vient de recevoir le prix Goncourt. Publié chez P.O.L, il évoque avec une force littéraire rare et particulièrement efficace - rappelons que l'auteur écrit ici pour la première fois en français - la situation actuelle de la femme afghane d'aujourd'hui, symbole de résistance et de liberté dans un pays en deuil.
 
 
Atiq Rahimi sera l'un des écrivains de langue française invités d'honneur à la Foire internationale du livre de Paraty (juillet 2009), dans le cadre de l'Année de la France au Brésil. Un certain nombre de ses ouvrages ont pu être traduits grâce au Programme d'aides à la publications (PAP) qui a permis depuis 15 ans la publication de 8000 titres dans 74 pays partenaires.


Prix Goncourt 2008

P.O.L., août 2008, 160 p., 15€, ISBN : 978-284682-277-0


En savoir plus
http://www.pol-editeur.fr/
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12 novembre 2008
Livre / Fiction

Le roi de Kahel,
de Tierno Monénembo

Automne 1879, Olivier de Sanderval embarque à bord d’un navire qui le conduira bientôt sur les côtes du Sénégal, puis en Guinée. Nous voici à l’aube de la Conférence de Berlin (1884-1885), au moment où les grandes puissances européennes s’apprêtent à se partager le "gâteau africain" et à délimiter leur zone d’influence. L’histoire conduit Sanderval à multiplier les rencontres, à passer de village en village et à connaître les situations les plus invraisemblables, qui ne sont pas sans rappeler le Candide de Voltaire. Personnage fantasque, perpétuellement plongé dans un imaginaire d’enfant, Sanderval souhaite devenir explorateur, poète et savant et le voici parti à 40 ans briguer la couronne de Kahel.
 
Mais le lecteur n’est pas dupe et comprend rapidement que le roman devient le lieu de la critique de la pensée colonialiste...
 
 
Tierno Monénembo pose dans son neuvième roman un regard sur l’histoire de l’Afrique, et plus particulièrement de la Guinée et décrit dans une langue claire et pleine d’humour l’esprit conquérant européen.

D’origine guinéenne, Tierno Monénembo est l’un des plus importants auteurs de langue française. Soutenu par CulturesFrance et le ministère des Affaires étrangères, il a bénéficié notamment d’une mission Stendhal en 2008 à Cuba. Par ailleurs, l’auteur a coordonné le numéro n°170 de la revue Cultures Sud : "Découvertes: 20 auteurs du Sud". Il vient de recevoir le prix Renaudot.
Prix Renaudot
Seuil, avril 2008, 261 p., 19 €, ISBN : 978-2-02-085167-1

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http://www.ladocumentationfrancaise.fr/catalogue/3303333701703/
http://www.editionsduseuil.fr/

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11 novembre 2008
Livre / Fiction

Twist,
de Delphine Bertholon

Madison est un petit bout de sucre qui charme tout le monde à la ronde. À onze ans, elle mène une vie tranquille auprès de ses parents aimants. Mais ce bonheur apparent est aussi fragile que du verre : un matin, en rentrant de l’école, Madison rentre dans la voiture d’un inconnu qui l’enlève. Commence alors une séquestration qui durera plus de cinq ans. « Armée » de cahiers qu’elle cache à son ravisseur, Madison prend la plume…

Delphine Bertholon signe un roman ambitieux sur l’enfance. En lisant les cahiers de la Madison, le lecteur se retrouve plongé dans un univers fascinant, à la fois âpre et tendre. Twist n’est pas la novelisation d’un fait divers. Nous découvrons, au contraire, les stratégies déployées par une enfant pour « enchanter » une réalité ceinturée de béton. L’écriture devient son fil d’Ariane, une bouée à laquelle elle se raccroche désespérément.
Par un subtil jeu de miroir, ce récit de séquestration se transforme progressivement en un récit de libération et d’affirmation de soi et Twist devient la métaphore parfaite de l’acte d’écrire…

JC Lattès, août 2008, 428 p., 18 €, ISBN : 978-2-7096-2994-2

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8 novembre 2008
Livre

Faux-père,
de Philippe Vilain


Faux-père met en scène un narrateur confronté à la question du désir ou du non-désir de paternité.Partant d’une situation banale – un jeune couple se connaissant à peine, lui séducteur et détaché, elle amoureuse et annonçant après quelques semaines qu’elle est enceinte –, l’auteur se place du point de vue de l’homme, reconstruit ce début de grossesse, les réactions contradictoires du narrateur, la façon dont il se laisse porter par les événements puis dont il se laisse progressivement gagner par le rêve de son amie…

Efficacement mené, le récit fonctionne bien. Après coup toutefois, le ton singulier du texte laisse une impression de décalage. Comme si l’histoire n’était que le masque d’un autre sujet, celui de la maladie de ce narrateur qui abriterait un jeune homme coupé des autres comme de lui-même, aussi perdu pour le monde que cet enfant non désiré, fermé sur lui-même comme cette histoire qui se boucle en enterrant tout le monde.

À revenir alors sur ce titre étrange, on se dit que la mort qui a frappé là n’a sans doute pas tué, finalement, celui qu’on croit.

Grasset, août 2008, 120 p., 11,90 €, ISBN : 978-2-246-71731-7

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6 novembre 2008
Livre

Hôtel de Lausanne,
de Thierry Dancourt

Daniel Debaecker tombe sous le charme de Christine Stretter. Lui travaille pour le compte d’un riche Bruxellois collectionnant les meubles signés Jean Royère. Elle est tiraillée entre un père retraité, replié sur lui-même, obsédé par les mappemondes, et un futur mari obnubilé par le cinéma, qui lui réserve le premier rôle de son premier film. Tout deux entretiennent une relation à part, clandestine. Daniel se souvient, mais ne dit pas tout.

Dans ce premier roman aux accents très modianesques, où les détails l’emportent sur les explications, Thierry Dancourt cultive l’art de l’ellipse. D’où cette atmosphère mystérieuse, cette aura énigmatique qui entoure Christine et son passé apparemment secret. Daniel ira le rechercher jusqu’à cet Hôtel de Lausanne, à Casablanca. Omniprésente, la figure de Christine est indissociable d’une topographie qui, là encore, fait penser à celle de Modiano : une topographie essentiellement parisienne, extrêmement précise, comme pour mieux épingler, ne serait-ce que sur le papier, ce papillon insaisissable que restera éternellement Christine Stretter…
 

La Table ronde, coll. « Vermillon », août 2008, 176 p., 18 €, ISBN : 978-2-7103-3067-7

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5 novembre 2008
Livre / Fiction

Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès

Là où les tigres sont chez eux vient de recevoir le prix Médicis.
 
Si l’art du roman consiste à recréer un univers plus vrai que nature à l’image de l’humanité et du monde réel, un univers peuplé de personnages dont les rencontres semblent dictées par le hasard, la nécessité ou par des affinités électives que le destin favorise ou contrecarre, si cet art consiste également à faire voyager le lecteur dans le temps et l’espace pour lui faire aborder des domaines inconnus tout en interrogeant les hommes qui peuplent le monde et en écrivent l’histoire, alors Jean-Marie Blas de Roblès maîtrise cet art à merveille.
 
Au-delà de la prouesse consistant à articuler plusieurs intrigues se déroulant à différentes époques, c’est l’ampleur de vue, servie par une érudition merveilleusement intégrée, qui emporte l’adhésion.
 
Que dix années aient été nécessaires pour écrire ce roman n’impliquait pas qu’il fût réussi. Au vu du résultat aussi foisonnant qu’époustouflant, on peut supposer que le livre en lui-même, avec le plaisir sans mélange que procure sa lecture et les perspectives qu’il suggère, apporte aux questions que se pose son héros une réponse magistrale.
 
Prix Médicis 2008
 
Zulma, août 2008, 784 p., 24,50 euros, ISBN : 978-2-84304-457-1

En savoir plus
www.zulma.fr
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4 novembre 2008
Livre

Des néons sous la mer,
de Frédéric Ciriez

Ce premier roman appartient sans aucun doute à la catégorie des objets littéraires non-identifiés. Anticipation sociale et politique, il nous transporte dans un monde où la prostitution a été légalisée et où les maisons closes ont pignon sur rue. Mais attention, L’Olaimp est plus qu’un simple bordel : située dans la baie de Paimpol, c’est la seule maison close à avoir pour décor un ancien sous-marin de la Marine nationale destiné à la casse, racheté par douzes prostituées pleines d’allant et d’esprit d’initiative.


Des néons sous la mer se présente comme une étude érudite de ce lieu étrange. Le récit se décompose en six parties qui auscultent la réalité économique, sociale, culturelle du sous-marin, véritable héros du livre. L’ouvrage est une satire de mœurs, une farce politique qui fait sourire dès les premières pages tout en faisant réfléchir, l’air de rien. Impossible de ne pas être séduit.


Frédéric Ciriez nous immerge dans un monde irréel que nous pensons pouvoir toucher du doigt, créant ainsi l’illusion littéraire parfaite…


Verticales, coll. « Phase Deux Verticales », août 2008, 304 p., 19 €, ISBN : 978-2-07-012075-8


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3 novembre 2008
Livre

Pôle Sud,
de Nicolas Texier

À l’occasion d’une expédition en mer de Ross, le narrateur, expert en biologie marine, fait plus ample connaissance avec Fouad Jallâladdin Moumsen. Ce biologiste promis à un brillant avenir de scientifique commence, au cours de longues nuits passées sur la banquise, à raconter son histoire. Ces confidences, lacunaires et détaillées, touchant sa vie familiale et sentimentale sont l’occasion pour le narrateur de reconstruire l’existence insolite et mouvementée de ce homme énigmatique.

Tout l’art du roman, sans un dialogue et entièrement au style indirect, réside dans la façon dont, progressivement, la vie et la quête désordonnées de Moumsen se déploient, tout en s’enchevêtrant, à travers les liens noués avec d’autres personnages, avec l’existence du narrateur happé jusqu’à l’épuisement dans le tourment de son ami.

On retrouve en filigrane un faisceau de thèmes qui animait déjà son premier roman, interrogeant la question du secret et de l’authenticité, de la séduction et du mystère, et finalement la chute dans le réel, si décevante comparée aux affres de la course imaginaire.

Gallimard, coll. « Blanche », septembre 2008, 224 p., 16,50 €, ISBN : 978-2-07-012221-9

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3 novembre 2008
Livre / Fiction

"Voix off",
Denis Podalydès



 
 
Écrire son autobiographie en évitant le piège du nombrilisme, en dépassant la seule narration de sa vie : voilà le défi que s’est lancé Denis Podalydès en rédigeant son deuxième livre, Voix off, qui vient de recevoir le prix Femina Essai.
 
 
Pour y parvenir, il a choisi de se raconter en parlant des autres, en expliquant comment les rencontres qu’il a faites, les cours qu’il a suivis, les personnes avec lesquelles il a travaillé l’ont influencé. Et, quand il se remémore ces moments importants, c’est principalement des voix dont il se souvient : "J’ai confié à ma voix le soin de me représenter tout entier."
 
 
 
 
Il parcourt tous les territoires de la voix et chacune a sa résonance particulière : celle de Mendès France, celle de comédiens comme Jean-Luc Boutté, André Dussolier, celle de Jean Vilar qui annonce la mort de Gérard Philippe, celle de son frère Bruno, dans les films duquel il a souvent joué…

Un livre-scène où tous les personnages déboulent, disparaissent et reviennent, se donnant la réplique, se questionnant, s'amusant, en sachant qu'ils sont à chaque fois un morceau de leur auteur.
 
Prix Femina Essai 2008
 
Mercure de France, septembre 2008, 244 p., 25 €, ISBN : 978-2-7152-2840-5



En savoir plus
http://www.mercuredefrance.fr/
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3 novembre 2008
Livre / Fiction

Où on va papa?,
Jean-Louis Fournier

Où on va papa?, qui vient d'être couronné du prix Femina, est une lettre ouverte que Jean-Louis Fournier adresse à ses deux fils, atteints de lourds handicaps mentaux et moteurs.


L’auteur, ami fidèle de Pierre Desproges, réalisateur de La Minute nécessaire de M. Cyclopède, et du dessin animé La Noiraude, révèle ici une part intime de lui-même. Il livre les doutes, les angoisses et les joies qui rythment sa vie d’homme et de père. Dans de très brefs chapitres, il retrace des épisodes de sa vie de famille, des anecdotes qui nous font successivement pleurer puis rire. De cette lecture, on est touché par la diversité et la subtilité des émotions que l’auteur sait susciter.


"Aujourd’hui que le temps presse, que la fin du monde est proche et que je suis de plus en plus biodégradable, j’ai décidé de leur écrire un livre. Pour qu’on ne les oublie pas, qu’il ne reste pas d’eux seulement une photo sur une carte d’invalidité. Peut-être pour dire mes remords. Je n’ai pas été un très bon père. Souvent, je ne les supportais pas. Avec eux, il fallait une patience d’ange, et je ne suis pas un ange."                       Grâce à un ton vif, souvent drôle et parfois désespéré, Où on va papa? est une lecture dont on sort grandi.

 

Prix Femina 2008

Stock, août 2008, 156 p., 15 €, ISBN : 978-2-2340-6117-0.


En savoir plus
http://www.editions-stock.fr
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30 octobre 2008
Livre

Pourquoi pas le silence,
de Blanche de RICHEMONT


Paul a quinze ans. Scolarisé dans une école privée, le sport l’ennuie, il ne sait pas draguer, son corps l’encombre. La mort de son cousin Max, à l’âge de trente ans, au terme d’une maladie moche, le bouleverse plus qu’il ne le croyait. Paul décide alors de faire les quatre cents coups. Il se met à boire, va taguer les murs de l’école la nuit, accepte l’idée de plaire à Camille, la plus belle fille de la classe et en tombe fou amoureux.

Mais Paul « a mal à l’âme » et semble rongé par un désespoir insoluble, incompréhensible, qui le dépasse. Ses parents, sa sœur et Camille auront beau lui tendre la main, rien n’y fera. Paul finira par préférer le silence en se jetant sous les rails d’un métro.

Malgré ses maladresses et ses passages convenus, ce premier roman touche par la justesse de son ton. En faisant parler Paul à la première personne, l’auteure restitue son lyrisme et son romantisme d’adolescent. Pourquoi pas le silence n’est en rien un roman à thèse sur les problèmes des jeunes à cet âge-là mais témoigne d’une tragédie individuelle, incompréhensible.

Robert Laffont, août 2008, 124 p., 14 €, ISBN : 978-2-221-11122-2

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28 octobre 2008
Livre

L’Amant des morts,
de Mathieu Riboulet

La Creuse, les années 1980. La première phrase du roman est une manière de dissuader les bonnes âmes de poursuivre plus loin : « Le père, de temps à autre, couchait avec le fils. » La première phrase du paragraphe suivant enfonce le clou : « Le fils, de temps à autre, couchait avec le père. » C’est sombre, fait d’une matière qu’on dirait sortie de l’humus noir des forêts.

Sous prétexte de faire des études, le fils trouvera une porte de sortie. Ce sera Toulouse, puis Paris, où le sida s’imposera à lui, sous la forme du corps martyr de son voisin. Un « nous » s’immisce dans le récit, troublant, insistant autant que fantomatique. La révélation du sida ouvre plus grand le sentiment christique qui gisait au corps du fils. Il sera, sans aucune religiosité, « l’amant des morts » ou de ceux qui sont sur le point de le devenir.
Ce roman rageur sur le sida est tout entier porté par une langue magnifique et violente. C’est un diamant noir dans sa tension, dans sa fulgurance et sa rage, dans l’implacable force de sa prose.
 

Verdier, août 2008, 90 p., 9,80 €, ISBN : 978-2-86432-544-4

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28 octobre 2008
Livre / Fiction

La Porte des enfers, de Laurent Gaudé

Si la mort nous sépare du vivant, elle ne peut le taire. Même en donnant l’illusion que ce vivant agit encore, nous savons que la disparition atteint notre raison par le poids qu’elle lui impose, la douleur par laquelle elle la contamine. Et rien dans cette douleur, dans l’apprentissage du deuil, n’est plus palpable que cette vision de cette part de nous-mêmes arrachée à notre monde pour connaître une vie lestée d’une pesante éternité dans les ténèbres.

Suite à une fusillade à Naples, un enfant mort. Soit un père défait, et une épouse disparue. Le père, Matteo, rencontre un professeur pour lequel les Enfers ont un visage, et peut-être un chemin, c’est-à-dire un accès. Y pénétrer, c’est y descendre, ici, à Naples.
Dressant un paysage mythologique connu, Laurent Gaudé en donne une forme nouvelle. Empruntant à la fois à l’épopée et à un certain réalisme, il décrit au-delà du sentiment la sensation de ses personnages. Et la sensation se fait aussi compassion dans ce récit sur lequel on n’en dira pas plus, malgré l’atteinte ici d’une terre plus espérée que promise…
 
Actes Sud, coll. "Domaine français", août 2008, 266 p., 19,50 euros, ISBN: 978-2-7427-7704-4

En savoir plus
www.actes-sud.fr
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27 octobre 2008
Livre / Fiction

Zone, de Mathias Énard

Alors que les titres de la rentrée comprennent de plus en plus des sommes qui tiennent à la fois de la chronique et de la fresque, on voit vite que l’effort d’Énard est tout autre. Pas de retour d’Ulysse, mais plutôt une traversée, qui construit ce livre ordonné en vingt-quatre parties.

Qu’un personnage principal prenne le train, qu’il soit agent de renseignements à destination de Rome, n’est pas l’essentiel et permet en même temps de tout raconter: parce qu’avant toute chose, Énard regarde vers le mythe, accueille le souffle du mythe pour en dire l’immuabilité, un agent de renseignements étant l’homme de l’Histoire parmi les remous divins et les Parques. Le récit fragmenté, paradoxalement, par l’absence de point, devient un kaléidoscope d’images et d’histoires, d’aveux et de réminiscences, avec l’Histoire en personne découpant ses membres et se contaminant elle-même. On ne veut pas en dire plus, puisqu'ici tout se veut expérience, de la vie de l’auteur à l’œuvre écrite, de l’œuvre écrite à la découverte du lecteur.

 

Actes Sud, coll. "Domaine français", août 2008, 516 p., 22,80 euros, ISBN: 978-2-7427-7705-1


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26 octobre 2008
Livre / Fiction

Une éducation libertine,
de Jean-Baptiste Del Amo

1760. Le jeune Gaspard quitte la Bretagne pour Paris. Mais la ville, gigantestque égout à ciel ouvert, n’est pas le pays de cocagne fantasmé. Embauché comme apprenti auprès d’un maître perruquier, il rencontre le mystérieux comte de V. Le jeune noble, libertin mondain sans limites, tombe sous le charme de l’apprenti et décide de le prendre sous son aile. Il lui fait découvrir des lieux dont le jeune homme ne soupçonnait même pas l’existence et l’initie aux raffinements des salons parisiens. Mais Gaspard ne sait pas que cette élévation fulgurante contient en elle les germes de sa chute future.


Pour un premier roman, Une éducation libertine est un coup de maître. Jean-Baptiste Del Amo, 26 ans, surprend par sa maturité et sa maîtrise. Par-delà le roman d’initiation, par-delà la dimension historique du récit, ce sont les visions hallucinées de l’auteur qui frappent l’imaginaire du lecteur. Les âmes sensibles se boucheront le nez à la lecture de ce Paris puant, suintant de toutes parts, les autres se laisseront hypnotiser par la prose de ce jeune styliste hors-pair.

 

Gallimard, coll. "Blanche", août 2008, 432 p., 19 euros, ISBN: 978-2-07-011984-4


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www.gallimard.fr
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25 octobre 2008
Livre / Fiction

Le Marché des amants,
de Christine Angot

Explication du titre : "Sur le marché des amants, un noir vaut moins qu’un blanc" a dit un jour le père (incestueux)... Angot, qui aime à citer Bataille, dit la vérité sociale bien plus que sexuelle : "Une femme blanche rencontre un homme métis." Dans une discothèque lors de la Foire du livre de Brive, elle rencontre Bruno Beausir alias Doc Gyneco, "rappeur mou" des plateaux télé (Ardisson versus Fogiel) rallié par un livre (Les grands esprits se rencontrent, Rocher, 2007) à Nicolas Sarkozy – deux fois donc (racisme inavoué, racisme de classe) "méprisé" du "petit milieu" (intellectuel). Et deux autres fois : par les siens (les rappeurs comme son public) pour sa trahison politique, par tout le monde pour son choix d’un devenir-people.

Pour parler la langue de bois médiatique, Le Marché des amants se donne d’abord pour le roman de la "fracture sociale" : Christine et le Doc visitent en scooter le 18e arrondissement, les quartiers de la "racaille". De l’utopie amoureuse contre la mésalliance apparente. Avant cette visite à La Chapelle, Christine comprend qu’il a les mêmes yeux qu’elle à cinq ans : autrement dit, elle est Doc Gyneco, intimement croit-elle. L’écrivain dans la société française y occupe la même place qu’un rappeur deux fois minoritaire et deux fois déchu… Le "conte de fées" est cousu de l’être people ensemble (paparazzi, autographes, blogs d’injures). Le centre de l’intrigue réside dans la collision du taxi d’Angot et du scooter du Doc au sortir d’un dîner chez des amis de Christine, et dans la garde à vue du Doc qui s’ensuit. Il est bien question de jouissance dans ce livre, celle de deux amants du marché...

Éd. du Seuil, coll. "Fiction & Cie", août 2008


En savoir plus
www.editionsduseuil.fr
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24 octobre 2008
Livre / Fiction

Ce que nous avons eu de meilleur,
de Jean-Paul Enthoven


Jean-Paul Enthoven ressuscite ainsi les meilleurs moments de son amitié avec Lewis à la Zahia, véritable palais des Mille et une nuits au coeur de Marrakech. Lewis n’est autre que Bernard-Henri Lévy, son ami de trente ans, qui l’a souvent convié dans son sublime riad marocain dont Enthoven évoque ici l’atmosphère envoûtante. Il fait joliment revivre les grands moments de ce lieu magique entre tous où le couple Lewis et Ariane, autrement dit Arielle Dombasle, a imprimé sa marque, festive, intellectuelle, singulière, accueillant aussi bien des "jet-setteurs" que des résistants afghans ou bosniaques. Un lieu qui invite inévitablement à l’introspection, rapportée sous la forme d’interrogatoires entre l’auteur et son double.

Ce livre étrange, tantôt porté par un lyrisme communicatif, tantôt alourdi par un narcissisme ennuyeux, dresse un étonnant portrait de ce Lewis dont l’admiration va aussi bien à Jean-Paul Sartre qu’au prince Malko, héros des SAS de Gérard de Villiers. Mais Enthoven a promis que sa fresque serait "modérément indiscrète". Il ne dit donc pas tout…


Grasset, août 2008, 220 p., 15,90 €, ISBN : 978-2-2467-0541-3


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23 octobre 2008
Livre / Art

Portraits In-eyes, Juliette Binoche
(coédition Culturesfrance / Éditions Place des Victoires)

"Beau-livre" consacré aux portraits-poèmes de Juliette Binoche


"Les températures, les émotions à atteindre, les résistances physiques font partie de la vie d’acteur, j’ai jeté sur le papier ce qu’il me reste, ce qui surgit malgré moi, ce que j’ai aussi souhaité. Ce n’est pas définitif, c’est la captation d’un moment de vie, d’une perception subjective et fugitive […] Quant à l’écriture, ce sont des mots adressés aux réalisateurs, comme un film peut l’être à son acteur, avec le choix des prises, des angles, des voix. […] J’ai souvent eu le désir de m’approcher sur les tournages, trop peut-être, avec ces peintures et ces lettres je renouvelle mon élan."
Juliette Binoche


Portraits In-eyes, rassemble 68 portraits peints par Juliette Binoche et permet au grand public de découvrir ses œuvres. 34 portraits de réalisateurs, en regard de 34 autoportraits. Des poèmes écrits par l’artiste et adressés aux réalisateurs sont mis en regard des portraits de ces personnalités qui ont marqué sa carrière.

Soixante-huit portraits à l’encre sur papier, face à face entre un "filmeur" et son interprète, constituent la trame de ce beau livre, reprenant les dessins présentés à Londres, puis à Paris. Soixante-huit portraits qui révèlent le parcours exceptionnel d’une actrice mondialement reconnue, d’un être d’une rare sensibilité, qui laisse libre cours à sa créativité, sous toutes ses formes. L’écriture est également présente dans ce recueil, puisqu’à chaque réalisateur, l’actrice dédie un texte remémorant ses émotions d’alors, réminiscences de ces rencontres entre deux créateurs.

Préfacé par Jean-Michel Frodon, directeur de la rédaction des Cahiers du Cinéma, ce livre est une co-édition Culturesfrance / Éditions Place des Victoires

Parution France : 6 novembre 2008



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http://www.editions-menges.fr

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21 octobre 2008
Livre / Essai

Aux arts citoyens! De l’éducation artistique en particulier, de Jean-Michel Djian

"Que faire d’intelligent sur cette terre quand on a 15 ans sans avoir à subir la fascination énigmatique de la médiocrité?
À cette question stupide mais lancinante, la conscience répond avant la science. C'est-à-dire qu'elle bredouille un vague désir d'expression avant de sombrer séance tenante dans la soumission. Pour autant, la tête, elle, continue, sur les bancs de la classe ou le soir à table avec ce qui reste de parents, à vouloir un "autre chose" bien plus consistant que la seule marchandise du savoir disponible en vrac sur la grande scène de la vie. Cette conscience en veille mais bouillonnante, perturbée comme jamais par les virus répé­titifs de la "société du spectacle", cherche tout bêtement de la reconnaissance".

Dernier titre paru dans la collection "Savoirs autonomes", Aux arts citoyens est un essai "coup de gueule" où la plume de Jean-Michel Djian réveille les consciences. Un texte argumenté limpide et efficace, à lire d’urgence pour comprendre ce qui se trame entre l’art et les nouvelles générations.
Jean-Michel Djian est journaliste et professeur associé à l’Université de Paris 8. Ancien rédacteur en chef du Monde de l’Education, il a notamment publié Politique culturelle, la fin d’un mythe (Gallimard, 2006).

Homnisphères, coll. "Savoirs autonomes", septembre 2008, 96 p., 10 euros, ISBN: 2-915129-38-X


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http://www.homnispheres.info
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19 octobre 2008
Livre

La Folie Silaz,
d'Hélène Lenoir

L’art du roman consiste à faire exister, au-delà de l’histoire contée qui en constitue le fil, un monde polyphonique. La Folie Silaz est à cet égard un véritable roman, riche d’une arborescence interne traduite par une langue épousant les mouvements subjectifs des différents personnages, et dont la réussite tient au mode précis et impressionniste de mise au jour de l’histoire que le lecteur construit et reconstruit au fur et à mesure que se complètent les angles de vue sur ce point aveugle qu’est l’absence inimaginable de Georges Silaz à l’enterrement de sa mère.

Tout l’univers du roman s’édifie sur ce vide situé d’emblée au premier plan, que vient redoubler la mort de la mère et qui semble organiser l’existence des différents protagonistes. En toile de fond de cette histoire familiale où se croisent et se heurtent des personnalités fortes et des destins tragiques, se perçoit l’écho de questionnements relatifs à l’engagement, à la responsabilité, et au cruel paradoxe de ces hommes qui fuient au bout du monde pour soutenir les déshérités tout en abandonnant leurs plus proches.

Éd. de Minuit, septembre 2008, 224 p., 14 €, ISBN : 978-2-7073-2049-0

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18 octobre 2008
Livre / Cultures sud

Ce que le jour doit à la nuit , de Yasmina Khadra

Alors que les premiers textes de Yasmina Khadra évoquaient des préoccupations géopolitiques mondiales, Ce que le jour doit à la nuit est le roman du retour au pays des origines.

Fils de paysan, Younès arrive à Oran suite à la faillite économique de son père. Élevé par son oncle et sa tante, il devient Jonas et se lie d’amitié avec de jeunes Français: Jean-Christophe, Fabrice et Simon. Cette amitié est mise à rude épreuve quand arrive la belle Émilie. Elle séduit tour à tour Fabrice, puis Jean-Christophe, avant d’épouser Simon. Mais, en réalité, Émilie aime follement Jonas…

En contrepoint de ce vaudeville, Yasmina Khadra donne à lire une fresque de l’Algérie coloniale dans sa dimension multiculturelle, confessionnelle, etc. Quels que soient les enjeux historiques et politiques que recèle ce roman, Ce que le jour doit à la nuit est d’abord un roman généreux sur l’amitié et une belle histoire d’amour, servi par une langue limpide et par une narration efficace.
 
Julliard, août 2008, 416 p., 20 euros, ISBN : 978-2-260-01758-5.

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www.julliard.fr
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14 octobre 2008
Livre / Fiction

L’Heure de la fermeture dans les jardins d’Occident, de Bruno Cessole (de)



Philippe Montclar, étudiant, rencontre, dans les allées du jardin du Luxembourg, Frédéric Stauff, philosophe autrefois reconnu, personnage singulier, qui devient son mentor.

Petit à petit, Montclar réussit à entrer dans l’intimité de Stauff, qui, plus que de philosophie au sens strict du terme, lui parle de littérature et des écrivains avec lesquels il se sent en connivence. Montclar ne cesse de s’interroger sur le philosophe, sur la raison de son renoncement, sur cette relation étroite qu’il a nouée avec lui, sur ce que lui apporte ce dialogue qui le trouble…

Les déambulations, les promenades, les voyages… tout est métaphorique dans ces pages, même si les situations paraissent s’enraciner dans la réalité. Stauff n’est peut-être que le double de Montclar, ou un étrange Méphistophélès venu le tenter de construire sa vie d’écrivain à rebours.
Bruno de Cessole est parvenu à produire une méditation littéraire et philosophique des plus originales, qui se lit comme un roman, avec passion.

La Différence, coll. "Littérature", août 2008, 398 p., 20 euros, ISBN: 978-2-7291-1776-4


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www.ladifference.fr

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12 octobre 2008
Livre

J’attends l’extinction des feux,
de Dominique Fabre


J’attends l’extinction des feux est un recueil de nouvelles poignantes qui retracent la vie d’un enfant puis d’un adolescent dans les années 1970. Soit sept histoires aux accents fortement autobiographiques, comme Le Perron, où l’on retrouve le petit garçon placé la semaine dans une famille d’accueil en montagne, dès l’âge de trois ans. Dans Mottes de terre, il est question d’un copain gitan avec qui les coups remplacent les serments. Quant à l’adolescent de la nouvelle qui donne son titre au recueil, J’attends l’extinction des feux, il se souvient de ce dortoir aux soixante-dix lits plongé dans l’obscurité, propice à tous les questionnements, notamment sur l’éloignement de ses parents.

À chaque fois, il est question d’amour, de l’espoir de l’amour. Quand bien même, c’est l’apprentissage de la solitude qui marque l’enfance de ce narrateur. Ses récits ne sont pas souvent gais, mais l’écriture de Dominique Fabre ne verse jamais dans le pathos. Pudique, précise, franche, elle magnifie tous les regrets et les renoncements.


Fayard, août 2008, 222 p., 17 €, ISBN : 978-2-213-63143-1


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11 octobre 2008
Livre / Fiction

Les Gens du Balto, de Faïza Guène

Kiffe kiffe demain était la chronique d’une cité, vue à travers le journal d’une adolescente. Avec Les Gens du Balto, Faïza Guène change totalement de registre et embrasse le polar.

La scène a lieu à Joigny-les-deux- Bouts, petite bourgade tranquille de banlieue. Dans cette cité, comme ailleurs, le quotidien est fait de routine et les gens s’ennuient. Un matin, les gens de Balto découvrent avec stupeur le patron de leur unique bar baignant dans son sang…

À partir de cette intrigue, somme toute banale, Faïza Guène construit un récit choral en se glissant dans la peau de tous ses personnages. Avec Les Gens du Balto, elle montre un nouveau visage de son talent, et entend être la voix des sans-voix, comme le dit l’un de ses personnages : "Je m’appelle Joël Morvier et j’ai décidé de raconter mon histoire moi-même. Depuis trente ans, je vis au milieu des journaux alors on ne me la fait pas. Je vois très bien comment ils déforment la réalité. Je préfère me fier à ma bouche."


Hachette Littératures, coll. "La fouine", août 2008, 172 p., 16,50 euros, ISBN : 978-2-01-237405-8


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www.hachette-litteratures.com
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8 octobre 2008
Livre

Camarón,
de JULAUD Jean-Joseph


Si L’Histoire de France pour les nuls et La Littérature française pour les nuls lui ont valu gloire et fortune, Jean-Joseph Julaud, ancien professeur de français et d’histoire géographie, entretient aussi une inspiration nettement plus romanesque. Il lui donne enfin libre cours aujourd’hui avec Camarón, fiction historique haute en couleurs (et en douleurs) qui retrace l’entreprise pitoyable de Napoléon ii au Mexique.

Jean-Joseph Julaud s’intéresse surtout à ces Mexicains qui ont résisté, à travers une galerie de personnages tous plus originaux les uns que les autres. La culture précolombienne est d’ailleurs à l’honneur ici, l’auteur rappelant sa permanence chez les autochtones – au prix de digressions parfois trop longues. Si le romancier ne s’efface jamais devant l’historien, le mélange des deux donne un livre original, assez inclassable en fait, à la fois riche en anecdotes et plein de fantaisie.

Le Cherche Midi, coll. "Romans", août 2008, 238 p., 15 €, ISBN : 978-2-7491-1059-2

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7 octobre 2008
Livre / Fiction

Trois hommes seuls, de Christian Oster

Romancier confirmé Christian Oster a su conquérir son public par sa manière tourmentée et souriante d’aborder le monde qui l’entoure. À la fois présent et insaisissable, de parole et fuyant, curieux d’inattendu et ne le supportant pas, tel se montre son narrateur, improvisant un voyage avec deux hommes qu’il connaît à peine, pour quelques jours en Corse. Le prétexte : une chaise à rendre à Marie qui séjourne là-bas, une chaise ayant appartenu au père de Marie et à laquelle elle tient.

Sous une apparence de légèreté, l’univers intérieur qu’Oster donne à lire est un monde clos, ambivalent, où l’on respire mal. L’écriture volontairement tâtonnante, moins en quête de beauté que d’expression juste des chemins torturés d’un esprit qui se cherche, traduit bien cette subjectivité contemporaine qui se cherche sans se trouver, fuit plus qu’elle ne voyage, et finalement effleure le bout des choses et des êtres comme par crainte de les prendre à bras-le-corps.


Éd. de Minuit, septembre 2008, 176 p., 13 euros, ISBN : 978-2-7073-2050-6


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www.leseditionsdeminuit.fr
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5 octobre 2008
Livre / Fiction

Le Fait du prince, d'Amélie Nothomb

Tout commence par une mise en garde : "Si un invité meurt inopinément chez vous, ne prévenez surtout pas la police. Appelez un taxi et dites-lui de vous conduire à l’hôpital avec cet ami qui a un malaise. Le décès sera constaté en arrivant aux urgences et vous pourrez assurer, témoin à l’appui, que l’individu a trépassé en chemin. Moyennant quoi, on vous fichera la paix."

Baptise Bordave en prend bonne note mais, lorsqu’un individu s’effondre devant sa porte, ne résiste pas à la tentation et usurpe l’identité de ce mort qui lui ressemble vaguement. Il devient Olaf Sildur, richissime citoyen suédois, domicilié à Versailles, dans une grande et belle demeure où l’attend sa ravissante épouse. Laquelle ne semble pas étonnée de le voir débarquer…

Le Fait du prince multiplie les surprises. Aussi énormes soient-elles, le lecteur se laisse piéger. Le suspens est exquis, malgré une fin un peu précipitée… Façon de rappeler, peut-être, qu’Amélie Nothomb n’en fera toujours qu’à sa tête…

Albin Michel, coll. "Romans français", août 2008, 180 p., 15,90 euros, ISBN : 978-2-226-18844-1
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www.albin-michel.fr
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4 octobre 2008
Livre

Miserere,
de Jean-Christophe Grange


Avec Miserere, J.-C. Grangé signe son meilleur thriller depuis Les Rivières pourpres. Tous les ingrédients sont réunis pour un polar obsédant qui ravira les amateurs de nuits blanches et de sensations fortes.

Le roman s’ouvre par la découverte du cadavre d’un organiste en plein coeur d’une église arménienne à Paris. Le modus operandi est particulièrement original : l’homme est mort de douleur, une crise cardiaque survenue brutalement après que la victime s’est fait violemment perçer les tympans. Deux inspecteurs en mal avec leur hiérarchie se lancent dans cette enquête qui s’annonce plus complexe qu’il n’y paraît.

Miserere est un roman machiavélique. Grangé manipule le lecteur et crée une intrigue diabolique. Les deux flics brisés cachant des traumatismes insoupçonnables, deviennent vite attachants. De rebondissement en rebondissement, on en apprendra long sur la musique classique, les dictatures sud-américaines et leurs relations troubles avec les anciens hauts dignitaires nazis. La musique adoucit les moeurs ? À la lecture de Miserere, rien n’est moins sûr…

Albin Michel, coll. "Thrillers", septembre 2008, 528 p., 22,90 €, ISBN : 978-2-226-18846-5

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3 octobre 2008
Livre / Fiction

Les Accommodements raisonnables, de Jean-Paul Dubois

Paul Stern, quinquagénaire toulousain, écrivain et scénariste, a eu sa dose de drames : son épouse a sombré dans la dépression ; son oncle Charles, un riche homme d’affaires m’as-tu-vu, est mort et Alexandre, le frère de ce dernier, s’est mis à lui ressembler : en héritant des biens de Charles, Alexandre, auparavant austère et profondément croyant, est devenu un parvenu de la pire espèce, extrêmement grossier.

Paul ne sait plus où il en est. L’occasion de partir à Los Angeles et de réécrire le scénario d’un film français pour l’adapter aux normes américaines lui est offerte. Mais ce serait évidemment trop simple…

De Toulouse à Hollywood, Jean-Paul Dubois explore habilement le délitement d’une famille française, avec pour fil rouge cette phrase de Norman Maclean, tirée de La Rivière du sixième jour : "Ceux avec qui nous vivons, qui nous sont proches et que nous sommes censés connaître le mieux, sont ceux qui nous échappent le plus."

Éd. de l’Olivier, coll. "Littérature française", août 2008, 264 p., 21 euros, ISBN : 978-2-87929-554-1


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www.editionsdelolivier.fr




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3 octobre 2008
Livre / Fiction

De loin on dirait une île,
d'Éric Holder


Éric Holder nous écrit depuis une "presqu’île" plus entourée de vignes que d’eau: le Médoc. Le livre s’apparente à une série de chroniques, portraits peints à hauteur d’homme, moments suspendus dans la grâce d’un printemps, d’un automne, visite courtoise et émue à la faune, tentatives périlleuses de se faire adopter par un pays où la xénophobie ne nécessite pas de trouver beaucoup de différences en l’autre pour s’exercer.

Ça pourrait être, dans le plaisir de lecture qu’il procure, un livre léger : la proximité de la voix qu’on y entend, la simplicité des situations, leur banalité le rendent immédiat, évident. Mais son art est de donner à sa phrase une lumière qui révèle, mieux que des centaines de pages, un pays, un homme, un sentiment. Dans cette approche lente d’un territoire, la modestie du narrateur impose une économie de moyens d’où sourdent littérature et poésie. À un moment, le néo-Médoquin évoque Roger Nimier et Antoine Blondin : cela suffit à se dire qu’Éric Holder est bien un enfant des hussards.
 
Le Dilettante, août 2008, 192 p., 16 euros, ISBN: 978-2-84263-160-4.

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www.ledilettante.com
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24 septembre 2008
Livre

Qui comme Ulysse. Nouvelles en partance,
de Goerges Flipo


Qui comme Ulysse annonce qu’il sera question de voyage; de ses charmes, pas forcément, d’où la suppression du "heureux" sans doute… Nouvelles en partance, précise le sous-titre. Et c’est là tout l’intérêt de ces quatorze nouvelles, aux antipodes du folklorisme complaisant et des promesses d’évasion rarement tenues.

L’auteur pose sur l’autre et l’ailleurs un regard vif, lucide, tantôt impitoyable, tantôt attendri, souvent drôle. Qu’il soit question de voyages, d’exil, de retour au pays, de ceux qui restent mais partent dans leur tête, de ceux qui partent loin pour mieux s’affranchir de la loi, Georges Flipo ne distribue pas les bons et les mauvais points, il reste sur le fil de l’humain toujours prêt à basculer du bon comme du mauvais côté…


Anne Carrière, août 2008, 254 p., 18 €, ISBN : 978-2-84337-500-2


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18 septembre 2008
Livre / Fiction

Un chasseur de lions, d'Olivier Rolin

D’abord, un livre qui s’ouvre sur une peinture et qui allie l’observation à l’écriture pour décrire un tableau de Manet. Puis un homme : Eugène Pertuis fut de différentes aventures, qu’il vécut et s’inventa, poursuivant un rêve à travers la Terre de Feu, et ailleurs. À la fin du XIXe siècle, Pertuis rencontre et "reconnaît" Manet. L’aventurier plaît au peintre : il en fera ce tableau de chasseur de lions qui donne son titre au livre.

Il n’y a pas ici qu’un duo porté par l’allégresse mélancolique de la phrase d’Olivier Rolin. Dans les visages de ces deux hommes, l’écrivain identifie cette partie de nous-mêmes qui part pour l’aventure à travers le monde, et surtout témoigne, avec distance, non sans émotion, de ses rencontres fortuites avec cet aventurier qu’il ne connaissait pas avant d’en apercevoir les traces ici et là.

À l’écart des modes, Oliver Rolin poursuit une œuvre ouverte mais sans facilités… captivante ici, tant cet explorateur, magnétiseur, trafiquant d’armes et amateur d’art nourrit un récit rocambolesque.

Éd. du Seuil, coll. "Fiction & Cie", août 2008, 234 p., 17,50 euros, ISBN : 978-2-02-084649-3



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www.editionsduseuil.fr
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17 septembre 2008
Livre

Crack,
de Tristan Jordis

Ce premier roman est d’abord le constat d’un échec : Tristan Jordis, jeune diplômé d’une école de journalisme, décide de réaliser un documentaire sur les consommateurs de crack dans les quartiers nord de Paris. Il comprend rapidement que la caméra n’est pas l’instrument le mieux perçu et, à mesure qu’il s’immerge dans ce milieu interlope, se met à écrire. Ce sont ces notes qui forment le coeur de Crack, un livre sulfureux, toxique, qui marque au fer rouge.


La force de ce récit est de prendre le contre-pied parfait de ce que pourrait laisser sous-entendre le titre : pas de descriptions graveleuses et complaisantes de la toxicomanie, pas d’apologie rebelle et idéaliste de la défonce urbaine, mais pas de diabolisation non plus, ni de jugements désincarnés et péremptoires sur l’addiction. Jordis promène un regard bienveillant, plein d’empathie sur toutes ces personnes en marge de la société. Il dépasse les clichés pour dresser un tableau terriblement humain, fait de grandeur et de petitesse. De ce souci d’honnêteté, il sort grandi. À défaut d’un documentariste, un écrivain est né…


Éd. du Seuil, coll. "Cadre rouge", août 2008, 350 p., 19,90 €, ISBN : 978-2-02-097255-0


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14 septembre 2008
Livre

L’Inconnu d’Aix
,
d'Alexandre Glikine


Comment expliquer qu’un morceau de musique fasse soudain surgir des visions, voire des hallucinations auditives, et que des détails tangibles de ce rêve éveillé se retrouvent dans la réalité de tous les jours ? Quel statut donner au personnage qui en émerge, issu tout droit du xviiie siècle et qui est si familier que… ? N’en disons pas trop.
Ce premier roman est très réussi. Porté. Inspiré. On peut le lire de plusieurs façons, comme un récit fantastique, comme un roman poétique…

Où ces sons puisent-ils le pouvoir de vous transporter dans le temps et de vous ouvrir aussi bien le monde présent que la mémoire ? Où se situe la frontière ténue, mouvante et radicale entre l’imaginaire et le réel ? Plus que la réponse, conjoncturelle et provisoire, c’est la question qui est vivante, ouvrant sur le voyage dans l’espace et le temps, et qui traverse les siècles en interrogeant ces animaux poétiques que sont, potentiellement, les humains.


La Différence, coll. "Littérature", août 2008, 144 p., 15 €, ISBN : 978-2-7291-1767-2


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4 septembre 2008
Livre

Qui touche à mon corps je le tue,
de Valentine Goby


Valentine Goby ne craint pas d’aborder des thèmes lourds et dérangeants. Son livre, au titre menaçant, Qui touche à mon corps je le tue, s’attache au drame de l’avortement quand il s’agissait encore d’un crime, joue cette fois une partition à trois voix. Un choeur lugubre entre Lucie L., la femme qui est en train d’avorter, Marie G., la faiseuse d’anges condamnée à mort, et Henri D., le bourreau. En l’espace de vingt-quatre heures, le temps qui reste avant l’exécution de Marie, l’auteur donne la parole à chacun de ses personnages. Ils ne se connaissent pas, ne se voient pas, mais leurs pensées finiront par se rejoindre. Des pensées à vif...

En fait, la force de ce roman tient dans son découpage temporel : en guise de chapitres, Valentine Goby a distingué cinq parties, "L’aube", "Midi", "16 h", "22 h", "L’aube". Un compte à rebours émouvant et intense, qui fait oublier l’issue trop certaine.


Gallimard, coll. "Blanche", août 2008, 136 p., 13,90 €, ISBN : 978-2-07-02057-4.
Également disponible dans la collection "Écouter lire", 3 CD, 3 h 30 min, 22 €, ISBN : 978-2-07-012233-2


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